‹ Mes souvenirsChapitre 72 sur 262 · PRISE DE TOUGGOURT · texte numérisé non relu

PRISE DE TOUGGOURT

officiers qu'il acceptait à dînera toutes les tables, et s'y grisait abominablement. Je n'étais plus qu'à deux jours de marche de Touggourt. J'écrivis donc au colonel Desvaux, pour me mettre à sa disposition, dans le cas où il aurait besoin de mon concours. Le colonel me répondit qu'il venait de visiter l'Oued-R'rir, mais qu'arrivé à l'oasis de Meggarine, il était forcé de renvoyer une partie de son infanterie qu'on lui réclamait d'urgence, afin de l'embarquer pour l'Orient avec les régiments auxquels elle appartenait ; que le chérif et Si-Selman se tenant prudemment renfermés dans Touggourt, il n'avait aucun moyen de les y forcer; qu'il me rendait par conséquent ma liberté de manœuvres; que, quant à lui, il allait remonter vers le Nord et qu'il m'engageait à l'imiter, car il ne voyait pour le moment rien à faire dans ces parages.

Au reçu de cette lettre, je donnai l'ordre du départ pour le lendemain matin. Mais pendant la nuit, je fus réveillé par les chefs des Larbâ, venus pour me prévenir que, d'après les bruits qu'ils avaient recueillis auprès des gens du pays, Touggourt avait dû tomber au pouvoir du colonel Desvaux. Je donnai aussitôt contre-ordre et j'écrivis au colonel, pour l'aviser de cette rumeur et lui demander s'il avait besoin de moi. Le colonel me répondit que le fait était vrai et m'engagea à le rejoindre aussi rapidement que possible. Je partis sur l'heure, à marches forcées. Avant d'arriver à Témacin, nous fûmes surpris par un simoun épouvantable qui nous obligea à bivouaquer sur place. J'avais heureusement, sur mes chameaux, assez d'eau pour braver les tourbillons d'un sable brûlant qui s'introduisait partout et rendait notre repas immangeable. Le lendemain, à la tombée de la nuit, j'arrivais à Touggourt et j'avais la satisfaction de présenter aux camarades de la province de Constantine une troupe qui, après une étape de plus de douze lieues, marchait sac au dos,

au son du clairon, non seulement sans traînards, mais encore sans avoir rompu l'alignement. On eût dit qu'elle rentrait à la caserne, après avoir défilé à la parade.

Les rapports officiels attribuent la prise de Touggourt à un ensemble de manœuvres compliquées, qui auraient eu pour but et pour résultat d'attirer hors des murs le chérif, le cheikh Si-Selman, leurs adhérents, afin de les battre en pleine campagne, et de profiter de leur défaite pour s'emparer de la place abandonnée par eux. Ces rapports sont démentis par ce simple petit fait, que le colonel Desvaux venait d'abandonner la partie et de me rendre ma liberté, au moment où la chance allait se mettre de son côté. Touggourt, entouré de son fossé et de ses murailles, semblait, en effet, imprenable pour des colonnes volantes dépourvues d'artillerie , et amoindries par le départ des contingents de l'armée d'Orient. Aussi le Gouverneur avait-il prescrit plutôt des démonstrations que des opérations contre ce dernier boulevard de la rébellion. Le cheikh Si-Selman, qui en était le maître, après avoir assassiné Ben-Djellab, le sultan de Touggourt, avait, il est vrai, réclamé notre protection; mais nous avions repoussé ses avances, pour ne pas avoir l'air de sanctionner son crime. Alors, il s'était retourné du côté du faux chérif, battu, l'année précédente, à Ouargla, et, à eux deux, ils entretenaient dans les tribus sahariennes une agitation dont la révolte des Oulad- Amelakaouas, que je viens de raconter, avait été le résultat. Comme nous désespérions de les prendre dans leur place forte, nous nous étions bornés à montrer nos soldats aux gens de l'Oued-R'rir et du Souf , pour les rendre prudents et leur prouver que leur éloignement ne les mettait pas à l'abri de nos atteintes.

Le colonel Desvaux, officier d'un rare mérite, était digne par ses qualités exceptionnelles d'un sourire inattendu de la fortune. Il était entré irrégulièrement dans

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