‹ Mes souvenirsChapitre 75 sur 262 · N'ABIMEZ PAS MES CHAMEAUX · texte numérisé non relu

N'ABIMEZ PAS MES CHAMEAUX

seurs d'Afrique amenés par Pein. De sorte qu'il ne me resta plus que des fantassins à commander, et, tandis que Pein, chef de bataillon d'infanterie, exerçait un commandement d'officier supérieur de cavalerie, moi, chef d'escadrons, je devenais chef de bataillon d'infanterie; et pas moyen de réclamer, car ce diable de colonel n'aimait pas du tout les réclamations. Je me soumis d'aussi bonne grâce que possible, mais il ne put m'empêcher pendant cette courte campagne de jouer, avec son officier d'administration, le rôle du monsieur qui a prêté son habit à un autre, dans un bal, et qui le surveille, pour éviter les taches. J'étais perpétuellement sur les talons de cet officier pour lui dire : « Surtout ne m'abîmez pas mes chameaux ! » C'est que je savais par expérience quelle effrayante consommation on fait de ces animaux précieux, dans ce genre d'expéditions, quand on ne les soigne pas, et j'avais pour eux les soins égoïstes, la tendresse intéressée du cavalier pour son cheval. Tous les soirs, j'allais leur faire une petite visite, et quand je voyais ces pauvres bêtes affalées sur le sable, sans un brin d'herbe à se mettre sous la dent, j'avais positivement faim pour elles. Je pris sur moi de leur faire donner à tous une ration d'orge, comme aux chevaux. Aussi, quand je les recouvrai plus tard, malgré les fatigues de la campagne, étaientils tous en bon état.

En quittant Touggourt, nous fûmes arrêtés par un obstacle singulier : une multitude de petits canaux destinés à l'irrigation et dont les chameaux ne parvenaient pas à se dépêtrer. Il fallut employer toute la journée à établir des ponceaux pour faire passer le convoi, et nous n'atteignîmes que le lendemain Taïbet, oasis de quatre cents maisons perdues dans le sable. Les habitants avaient l'air misérable; ils étaient minés par la fièvre. Au reste, à l'époque dont je parle, l'Oued-R'rir n'offrait pas un séjour très sain. Toute cette humidité,

combinée avec les chaleurs torrides de l'été, engendre des maladies paludéennes dont souffrent les indigènes eux-mêmes; et à Touggourt, on disait que la peste régnait tous les automnes. L'eau chargée de magnésie est désagréable et purgative. Je dois avouer que je n'en ai jamais bu. Je m'offrais le luxe de faire venir mon eau de table du M'zab, où elle est excellente, et j'employais à ce service de sybarite deux chameaux.

Au Souf, où nous arrivâmes le surlendemain, le spectacle change. Le pays est sain, mais désolé. La population des cinq villages qui composent la confédération est de sang arabe, par conséquent, de race caucasique. Sa principale, sinon son unique maladie, est l'ophtalmie, causée et entretenue non seulement par un excès de malpropreté, mais par une poussière perpétuelle et aveuglante. On est, pour ainsi dire, enterré dans le sable, et chaque palmier est planté dans un trou tellement profond que, lorsqu'il a atteint toute sa hauteur, ses dernières branches dépassent à peine le niveau du sol. La capitale du pays s'appelle l'Oued. C'est une misérable bourgade dont les maisons sont tellement basses qu'en se promenant à cheval, dans les rues, on peut voir, par-dessus les terrasses, tout ce qui se passe dans les cours intérieures. La seule production du Souf, son seul objet d'exportation est la datte, qui est exquise, juteuse et sucrée. Il y a bien encore, au milieu de ce sable, des petits renards blancs appelés fenecks, très sauvages, mais charmants, des lévriers très estimés et des petits ânes d'un gris pâle qui passent pour être d'une race excessivement pure. Mais ce n'est réellement pas là de quoi organiser des transactions bien fructueuses avec le Centre africain. Je me souviens qu'un jour, le marquis de la Rochejaquelein m'écrivit pour me demander une paire de ces bourriquots. Je lui en envoyai un choisi parmi les plus beaux. Il n'eut à payer que les frais de transport. La bête était par-dessus le marché.

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