‹ Mes souvenirsChapitre 76 sur 262 · LIEUTENANT-COLONEL · texte numérisé non relu

LIEUTENANT-COLONEL

Rendue à Paris, elle lui revint à cent cinquante francs. Il renonça à l'appareiller et la revendit vingt et un francs. C'est un exemple de ces produits exotiques auxquels on prête, quand on les voit de Loin, un attrait particulier, quitte à découvrir, quand on les possède, qu'ils ne valent pas l'argent qu'ils ont coûté.

Nous ne restâmes dans le Souf que le temps de recevoir la soumission des cinq villages et d'asseoir notre autorité, en organisant les pouvoirs publics. Le gouvernement de Touggourt était réservé à un beau garçon qu'on appelait Ali-Bey-Ben-Ferhat, pour qui on réparait la citadelle, et à qui on devait laisser une compagnie de volontaires, pris parmi les tirailleurs, et un maghzen de trente cavaliers soldés. Cet Ali-Bey , encore très jeune, était venu déjà, cependant, chercher et acquérir dans la société française des manières distinguées. Dans les commencements, on se déclara enchanté de lui, puis il cessa de plaire à un Gouverneur général quelconque et fut mis au rancart, comme la plupart de ses camarades, les chefs indigènes.

Notre retour du Souf ne fut pas précisément gai; il s'accomplit au milieu de souffrances extrêmes, causées par d'invraisemblables variations de température. On partait avant le jour, alors que le thermomètre marquait jusqu'à deux ou trois degrés au-dessous de zéro. Puis, vers le milieu de la journée, le mercure s'élevait dans l'instrument jusqu'à vingt-huit et trente degrés. A Touggourt, m'attendait l'ordre de renvoyer au plus vite mon infanterie dans les ports d'embarquement. Je pris congé du colonel Desvaux et repartis, avec ma petite colonne reconstituée, pour Laghouat où devait s'effectuer sa dislocation.

Le premier soir, j'allai coucher à Témacin, où vivait, on ne l'a pas oublié, le fils du marabout d'Aïn- Mahdi, auprès de son tuteur, et en attendant qu'il fût en âge de recueillir l'héritage paternel. Là, j'eus une

grande surprise et une grande joie, car je trouvai mon brevet de lieutenant-colonel du 9e de hussards, que je ne m'attendais pas à recevoir sitôt, et que je devais aux instances du général Randon , en ce moment à Paris pour les travaux du Sénat.

Mes hommes partageaient ma joie, en bons diables qu'ils étaient. Or, voilà que pendant la nuit, des coups de fusil éclatent au milieu du bivouac. En un instant tout le monde est debout, car lorsqu'on est si loin de chez soi, et pendant la nuit, le moindre incident prend des proportions démesurées. C'était mon animai de Belkrer, mon nègre de la Smala, dont j'ai conté l'histoire dans le volume précédent, et qui m'avait toujours suivi comme un chien fidèle. Est-ce qu'il ne s'était pas avisé, pour fêter mon cinquième galon, de tirer, à lui tout seul, une salve de réjouissance! Je le bousculai avec vigueur et tendresse, et on retourna se coucher.

En rentrant à Laghouat, je fis un petit détour jusqu'à Guerrara, où l'empressement des Mozabites me prouva que notre succès de Touggourt avait produit tout l'effet désirable. Et, enfin, j'allai relever mon camarade, Huë de Mathan, qui s'en retourna avec ses troupes de réserve, et à qui je fis toutes les politesses du monde pour lui faire oublier que, parti son égal, et même jusqu'à un certain point son inférieur, je revenais subitement son supérieur.

L'hiver s'acheva tranquillement. Mais , au printemps, il y eut, en Algérie, un grand remue-ménage; car le général Pélissier, nommé commandant du iep corps de l'armée d'Orient, emmenait avec lui toutes les troupes disponibles et son chef d'état-major, l'excellent général Rivet, qui marchait à la fois à la mort et à la gloire, puisqu'il allait être tué dans les tranchées de Sébastopol, le jour de l'assaut de Malakoff.

La pacification du Sud paraissant complète, le poste de Laghouat cessait d'être assez important pour un

Page 1