A L'ÉTAT-MAJOR
officier de mon grade. Le Gouverneur général qui, pour me conserver à l'armée d'Afrique, m'avait fait placer hors cadres, me rappela à Alger, en me faisant remplacer par mon camarade, le capitaine Margueritte, que les hasards de la carrière devaient mettre à mes côtés, pour ainsi dire, jusqu'à sa mort. Le Gouverneur me destinait le commandement d'une subdivision, c'est-àdire un commandement d'officier général. On pense si, lieutenant-colonel avant trente-cinq ans, après avoir débuté, seize ans auparavant, comme simple soldat, et devant la perspective d'une telle situation, je me trouvais récompensé au delà de mes mérites! Je n'avais encore vu Alger qu'en passant. Je venais de séjourner, pendant deux ans et demi, sous le soleil de Laghouat. Aussi je me rendis, absolument enivré, dans la capitale algérienne.
Le Gouverneur, dans sa bienveillance, n'avait pas réfléchi qu'il ne pouvait équitablement déplacer, pour me caser, les titulaires dans les subdivisions dont l'importance eût convenu à mon grade, et que, dans celles qui étaient vacantes, il ne pouvait pas m'envoyer comme commandant, sans en bouleverser le personnel, puisqu'il s'y trouvait des officiers d'un grade supérieur au mien. Il imagina des combinaisons variées et il dut renoncer à toutes, les unes après les autres.
Au fond, je n'en étais pas fâché. Toutes mes fonctions d'officier d'ordonnance, de chef de bureau arabe et de commandant de cercle n'avaient été que des incidents dans ma carrière. Je les avais exercées avec plaisir, parce qu'elles avaient servi à mon instruction et à mon avancement; mais mes penchants n'étaient pas là. J'étais par goût un officier de troupe. Des hommes à manier, à instruire, à discipliner et, pourquoi ne pas l'avouer aussi? à moraliser; un bon service en temps de paix, avec beaucoup d'ordre, de régularité, de propreté et d'entrain; de grandes chevauchées, de belles charges,
en temps de guerre, dussent la faim et la soif habiter nos bivouacs , dussé-je me remettre au régime des escargots cueillis sur les buissons , comme lorsque j'étais sous-officier; et pas de questions politiques à discuter, pas de problèmes administratifs à résoudre, pas d'Arabes à taxer; vivre au milieu de braves gens qu'on aime et qui vous aiment, qu'on soigne comme des enfants et qui vous suivent comme des caniches; s'en aller, enfin, dans la vie, bercé sur un bon cheval, en entendant derrière soi le bruit du fer qui choque les routes sonores et le cliquetis des sabres sur les éperons : telle était ma vocation et tel était mon rêve.
Aussi j'espérais que, ne sachant que faire de moi, le Gouverneur me laisserait enfin partir pour la Crimée. Il s'y refusa encore. « Restez à mon état-major, mauvaise tête, me dit-il. Et comme récompense, vous aurez le Ier de chasseurs d'Afrique. » Le régiment était scindé en deux. Quatre escadrons guerroyaient en Crimée, avec le colonel, et quatre escadrons tenaient garnison à Alger avec le lieutenant-colonel , qui jouissait, par conséquent, des prérogatives d'un chef de corps. Je pris patience et j'entrai à l'état-major particulier du Gouverneur, où je ne devais pas rester bien longtemps.
Le seul souvenir qui me reste de ces fonctions est celui d'une tournée d'inspection dans la province d'Oran , où j'accompagnai le Gouverneur. Nous nous rendîmes par mer d'Alger à Oran, où le général de Montauban venait de remplacer, comme commandant, le général Péîissier, parti pour la Crimée. C'était là, mes lecteurs s'en souviennent, que vingt ans auparavant j'avais abordé, encore enfant, pour la première fois, la terre d'Afrique. Et, quand je vis s'avancer vers nous la rade de Mers-el-Kébir; quand je vis se profiler dans le ciel le Château-Neuf, puis par derrière, dans le lointain, les monts du Thessala, un grand attendrissement m'entra dans l'âme avec les visions de la jeunesse, et aussi une