RETOUR VERS LE PASSÉ
grande reconnaissance envers Celui que nous appelons le bon Dieu, qui avait permis que je fisse une carrière rapide et peut-être utile, et qui m'accordait ce retour charmant vers les jours d'autrefois, et ce reploiement sur elle-même d'une existence sans remords.
Je trouvai Oran bien changé à son avantage; mais parmi tous les progrès qui ne m'auraient peut-être pas frappé, si je les avais vus s'accomplir un à un, jour par jour, sous mes yeux, et dont je mesurais mieux l'étendue par le contraste entre l'état actuel des choses et l'état dans lequel je les avais laissées, le plus étonnant était certainement celui qui avait transformé les alentours mêmes de la ville. Cette immense plaine qui s'étendait des murs de la place jusqu'au pied du Thessala, je l'avais vue, en partant, couverte de palmiers nains et de broussailles où rampait l'Arabe maraudeur, prêt à se transformer en assassin; je la retrouvais revêtue de cultures magnifiques qui attestaient la fécondité de ce sol béni, et aussi les gloires de la civilisation succédant à l'incurie barbare. Elle était couverte de moissons, de troupeaux et de fermes, parmi lesquelles on doit une mention spéciale au magnifique établissement de M. du Pré de Saint-Maur, qui, le premier, avait eu l'heureuse audace d'engager toute sa fortune dans une entreprise agricole et qui réussit, grâce à ses capitaux, à sa persévérance et à une véritable science d'agronome.
Mes yeux ne pouvaient se rassasier de toutes ces merveilles françaises. C'était le matin, et sous le soleil qui les baisait à son lever, je courais au milieu d'elles, bien installé dans un bon landau, à côté du Gouverneur, et entraîné par le galop rapide des quatre chevaux d'artillerie, nous menant en poste d'Oran à Tlemcen, que nous devions atteindre dans la soirée, après avoir dévoré les trente-trois lieues qui séparent les deux villes. Nous revîmes tout d'abord Misserghin où, seize
ans plus tôt, je venais demander le burnous rouge du spahi et que je n'avais plus vu depuis 1844, alors que, blessé, je revenais d'Isly. C'était devenu un gros village. Notre ancien établissement militaire, entre les mains des religieux de Ben-Aknoun, s'était transformé en une grande ferme, où l'on commençait à développer la culture de la vigne. Nous revîmes encore les trois marabouts d'Aïn-Témouchen où, en 1845, après le désastre de Sidi-Brahim, le convoi de malades et de blessés, conduit à Oran par le lieutenant Marin, fut enlevé par les Arabes.
Avant d'arriver à Tlemcen, le Gouverneur général m'avait dit : « Je vais vous charger d'une mission importante et embrouillée. Nous allons trouver à Tlemcen deux hommes entre lesquels règne une animosité surprenante et qui, à chaque courrier, me fatiguent de réclamations et de plaintes réciproques, dans lesquelles il est impossible de se reconnaître. Voyez-les, interrogez-les adroitement. Tâchez de savoir ce qu'ils ont au fond de leur sac et rendez-m'en compte. L'un s'appelle l'agha Mohammed ; l'autre est le chef du bureau arabe, le capitaine Doineau. »
On avait préparé pour nous, à Tlemcen, un grand dîner qu'offrait au Gouverneur le général de Beaufort d'Hautpoul, qui venait de remplacer le général de Montauban, envoyé à Oran, l'ancien aide de camp du ducd'Aumale à la prise de la Smala, celui qui avait dit, au moment d'attaquer : « On a assez commis de sottises aujourd'hui », et qui s'était fait relever si vertement par le Prince. Le Gouverneur alla loger chez lui. Le général, bien que déjà père, d'un premier lit, d'une grande jeune fille d'une vingtaine d'années, venait de se remarier, et sa femme entretenait avec celle du général de Montauban les rapports les plus franchement hostiles. Il avait conservé, comme chef du bureau arabe, le capitaine Doineau, qui avait déjà exercé les
LE CAPITAINE DOINEAU. 157
mêmes fonctions à Bône, sous les ordres du colonel Guérin de Tourville, récemment promu général et nommé chef d'état-major général de l'armée d'Afrique, à la place du bon général Rivet, emmené en Crimée par le général Pélissier. Le général de Tourville avait chaleureusement recommandé le capitaine Doineau , comme un officier d'une rare intelligence, très au courant des intrigues des chefs arabes. Je m'arrangeai pour me faire offrir l'hospitalité du bureau arabe par le capitaine. C'était un grand gaillard, à l'air hardi, qui portait la tête haute et le nez en l'air, mais sans insolence, toutefois. Dans sa toilette, il était à la fois recherché et débraillé. La cravate n'était pas d'aplomb, et il était rare que les boutons de ses tuniques neuves entrassent dans les boutonnières qui leur étaient destinées. Avec cela, bon garçon, cordial, la main ouverte, prêt à rendre service, intelligent, rompu aux finesses de la diplomatie arabe, complètement maître de l'esprit de son général qui ne voyait que par ses yeux; en somme, agent précieux, mais trop disposé à gagnera la main. Il était de l'école de ceux qui professaient alors que nous n'arriverions à la domination tranquille de l'Algérie qu'en ruinant l'influence des grandes familles indigènes, pour nous charger, directement et sans intermédiaire, de l'administration du pays, école trop nombreuse et trop écoutée, par malheur.
Après le dîner, nous causâmes, et je n'eus pas de peine à amener la conversation sur le chapitre de l'agha Mohammed. A ce nom, je vis noircir l'œil du capitaine, qui entama d'intarissables récriminations sur ce thème : « L'agha est un voleur ! L'agha est un traître, dont toute la vie se passe à nous aliéner les populations ! Avec lui, il n'y a qu'un parti à prendre : s'en défaire; et contre lui tous les moyens sont bons. »
Le lendemain, le Gouverneur reçut les chefs indigènes. Après la réception, je me fis présenter l'agha
Mohammed. Je vis un homme encore dans la force de l'âge, abordant tout au plus la cinquantaine, de manières aristocratiques et distinguées, portant superbement le burnous éblouissant de blancheur, sur une veste de soie élégamment soutachée et sur de larges culottes de fin drap gris perle qui venaient se perdre dans la botte rouge. J'entrai facilement en conversation avec lui, et il parut enchanté de trouver une oreille complaisante dans l'entourage immédiat du Gouverneur. Il avait connu et fréquenté les généraux qui commandaient à Tlemcen : le général de Mac Mahon, le général de Montauban. Tous étaient ses amis et les témoins de sa fidélité. Au nom du capitaine Doineau, je surpris sur ses traits une expression subite, étrange, de haine mêlée de crainte; il soulagea son cœur. « Doineau, disait-il, était son ennemi personnel. Doineau le rendait responsable de tous les méfaits que le voisinage des tribus marocaines faisait si fréquents. Doineau voulait le perdre. Doineau était violent, et tout était à redouter de sa part. Doineau voulait le forcer à donner sa démission et à disparaître. Mais, fort de son bon droit et de sa loyauté, il résisterait et attendrait des jours meilleurs. »
Je demeurai convaincu qu'entre ces deux hommes il y avait une haine féroce, personnelle, dont ils ne voulaient ni l'un ni l'autre avouer les secrets motifs, et qu'une catastrophe inévitable terminerait cette lutte entre le Français, violent et passionné, et l'Arabe, fin et habile.
Pendant le retour de Tlemcen à Oran, je ne pus me procurer une minute de tête-à-tête avec le Gouverneur, pour lui raconter les résultats de mon enquête. Durant notre courte absence, on avait organisé, dans cette dernière ville, de grandes fêtes en l'honneur du général Randon, qui y était resté très populaire, car il y avait longtemps commandé le beau 2e régiment de chasseurs d'Afrique. Il voulut le revoir. Il visita le quartier, et