‹ Mes souvenirsChapitre 79 sur 262 · AU BAL · texte numérisé non relu

AU BAL

il rit comme un fou en voyant les charges et les caricatures dans lesquelles il figurait, qui étaient dues au pinceau plein de verve d'un capitaine du régiment, le capitaine Jolly, et qui ornaient les murs de la bibliothèque des officiers. Il passa en revue le régiment à cheval qui défila devant nous, sous les ordres de son brave colonel, Jordan, destiné, hélas! à une mort prématurée, en Crimée, où les quatre premiers escadrons allaient être envoyés, pour former une nouvelle brigade de cavalerie. Je me souviens encore que le Ier peloton du i6r escadron était commandé par le lieutenant de Montauban, le fils du général, « le petit Montauban », comme nous l'appelions jadis, quand, tout enfant, il était le Benjamin des spahis. Le soir, on offrit, à la Préfecture, un grand bal au Gouverneur général, et la reine de ce bal fut la belle Mme Garavini, femme du consul de Portugal et en même temps commerçant fort considérable. C'était une charmante brune, douée d'un très aimable embonpoint et dont rêvaient tous les officiers de la garnison. Ses doigts de fée, disait-on, avaient brodé la calotte grecque que j'avais vue sur le chef du général Pélissier, à son bivouac, devant Laghouat.

Pendant que toute cette jeunesse dansait éperdument, j'eus une minute d'aparté avec le Gouverneur :

— Mon général , lui dis-je , voulez-vous savoir le résultat de mon enquête à Tlemcen ?

— Oui, eh bien?

— L'agha Mohammed et Doineau sont des ennemis farouches, irréconciliables. Il convient de ne pas les laisser, une minute de plus, l'un à côté de l'autre.

— Du Barail, vous faiblissez. Je vous prends pour la première fois à être pessimiste. Mais j'ai reçu d'autres informations que les vôtres. Laissons ces deux paroissiens-là s'arranger ensemble. Vous verrez qu'ils finiront par devenir bons amis, faute de pouvoir se dévorer.

i6o MES SOUVENIRS.

— Mon général, vous me permettrez de vous dire que je crois que vous avez tort. Je parierais que ces deux hommes-là feront un malheur.

Et je n'insistai plus.

Moins de deux ans après ce jour, l'agha Mohammed allant de Tlemcen à Oran, dans le coupé de la diligence, fut assailli par des cavaliers arabes embusqués sur la route, et tué par une décharge de mousqueterie qui coûta aussi la vie à l'autre voyageur du coupé, un honnête voyageur de Tlemcen, M. Valette.

Doineau fut aussitôt accusé de cet assassinat. On prétendit qu'il avait soudoyé les assassins. On prétendit même qu'il avait été reconnu, déguisé en Arabe et dirigeant lui-même le guet-apens. C'était inadmissible, car il n'eût pas été assez maladroit pour associer au sort de l'agha un pauvre diable de Français, dont la mort devait singulièrement compliquer cette affaire devant l'opinion publique.

Le procès Doineau est resté une de nos causes célèbres. Jules Favre plaida pour la partie civile, et son éloquence enfiellée, passant par-dessus la tête de l'accusé, alla attaquer le gouvernement militaire et l'institution même des bureaux arabes. Le président de la Cour d'Oran fit preuve d'une révoltante partialité, interprétant et exploitant contre l'officier les dépositions des témoins indigènes, sur lesquelles il exerça une pression éhontée. Malgré tous ses efforts, Doineau, très habilement défendu, n'eût peut-être pas été condamné par la magistrature coloniale elle-même, si on n'avait pas trouvé chez lui une somme d'argent dont il ne put pas expliquer l'origine, et si on n'avait pas relevé contre lui de nombreuses imprudences de langage, par lesquelles il exprimait son ardent désir de voir disparaître un homme qu'il proclamait ennemi de la France.

Dans ma conviction, Doineau était innocent. Il a été victime, à la fois, de nos discordes civiles et peut-être,

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