A FRANC ÉTRIER
ajouterai-je sans insister, de la haine mutuelle des deux femmes dont les maris commandaient, l'un à Tlemcen, l'autre à Oran. Il a été l'holocauste désigné pour expier les rancunes imméritées, injustes, calomnieuses qu'avaient excitées les bureaux arabes. Il fut condamné à mort, mais sa peine fut commuée en une détention perpétuelle qu'il devait subir à la prison de Douera, où je me rappelle parfaitement l'avoir vu, portant la tunique de capitaine de zouaves et la croix de la Légion d'honneur. Au bout de quelques années, il fut gracié par l'Empereur et alla prendre du service auprès des Espagnols, alors en guerre avec le Maroc. Depuis, il a disparu, mais je crois qu'il vit encore, réfugié dans quelque coin du littoral méditerranéen.
Peu de temps après ce procès, le général de Montauban et le général de Beaufort furent déplacés. Le premier alla commander à Limoges, où le choix de l'Empereur, guidé par Fleury, vint le chercher pour lui confier l'expédition de Chine. Le second alla commander à Auxerre. Il a été chef d'état-major général de l'armée de Paris, pendant le siège.
Le capitaine Doineau, au bureau arabe de Tlemcen, avait pour adjoint le capitaine Davout , duc d'Auerstaedt, aujourd'hui inspecteur d'armée.
Le voyage du Gouverneur général devait servir de préface lointaine à l'établissement des chemins de fer algériens. Aussi avait-il de perpétuelles conférences, même en route, avec les hommes qui avaient étudié la question et qui lui soumettaient des plans : ingénieurs, officiers du génie, etc. Dès que nous quittâmes Oran pour revenir à Alger, en faisant des détours et des zigzags, je compris vite que la place qui m'était réservée dans la voiture du Gouverneur serait occupée plus avantageusement par ces messieurs, pour l'avenir des chemins de fer, et, dès la première étape, je demandai à faire la route à cheval, moitié par discrétion, moitié aussi par n. ii
i(32 MES SOUVENIRS
goût, car j'avais peur d'épaissir dans cette voiture, et d'y perdre l'entraînement qui me faisait considérer les plus longues courses à cheval, aux allures les plus vives, comme des parties de plaisir. Ce fut donc à cheval, et accompagné seulement de deux spahis, que je suivis ou précédai le Gouverneur, de fort loin, heureux de traverser, en pleine sécurité et par une température paradisiaque, ces contrées où jadis nous ne pouvions circuler qu'en troupe, et le doigt sur la gâchette du fusil.
Je revis Sidi-bel-Abbès dont j'avais, pour ainsi dire, escorté le premier moellon, et qui était devenu un centre important de population, commandé par le colonel Rouxeau de Rosencoat, alors dans les premières joies de sa récente union avec la très jeune fille du commandant Taverne; Mascara, où j'étais allé si souvent depuis 1837, quand je portai à l'émir Abd-el-Kader, dont elle était la capitale, une lettre de mon père.
Mon père! Son fantôme chéri m'attendait sur le seuil de sa maison, devenue l'hôtel de la subdivision et où j'avais vécu quatre années si heureux auprès de lui. J'y rentrai comme dans un lieu sacré, les yeux pleins de larmes, cherchant malgré moi sa belle tête martiale, et croyant que derrière chaque porte ouverte, j'allais le retrouver, fier de la bonne mine et des cinq galons de son enfant, et le récompensant par ce regard inoubliable qu'il avait jadis jeté sur ma manche, ornée du ruban de laine jaune du brigadier. Mostaganem, mon cher Mostaganem était devenu une belle ville où habitaient, encore très nombreux, les gens, aujourd'hui, hélas! disparus, qui l'avaient connu et aimé. Ils m'accueillirent à bras ouverts, en mémoire de cet homme si bon, si juste, si désintéressé, qui, venu en Algérie à un moment où la fortune passait presque tous les jours à portée de sa main, la dédaigna et mourut pauvre, me laissant ainsi un exemple que j'ai l'orgueil d'avoir suivi. Puis, ce fut le tour d'Orléansville, où commandait alors