UN CONVOI
pendant les soixante-dix lieues de route; ce qui eût singulièrement allégé le convoi, au grand plaisir des chameaux, mais au grand déplaisir des camarades de Laghouat. Je me rappelai le précepte de mon vénéré chef, le général de Martimprey : Ne pas se rebuter devant un ordre, mais en chercher tout d'abord les moyens d'exécution, et je m'en tirai assez bien.
J 'avais , pour escorter le convoi , les cent spahis de mon escadron, nouvelles recrues pour la plupart, mais bien encadrés, et deux cents cavaliers des tribus, commandés par des chefs intelligents et obéissants. C'eût été insuffisant pour défendre dix-huit cents dromadaires parmi lesquels il était déjà difficile de maintenir l'ordre. Mais je n'avais pas grand'chose à redouter, car j'étais couvert par la colonne de Laghouat. Nous marchions très rapidement, sur un front d'une immense étendue, avec les cavaliers des goums lancés très loin en avant, pour éclairer la route. On arrivait d'aussi bonne heure que possible à l'étape, afin d'avoir le temps d'envoyer les chameaux aux pâturages. Quant à leurs conducteurs, ils ne vivaient guère que du produit de leur chasse. Devant le convoi, se levaient en grand nombre les lièvres qui pullulent dans le pays. Il était rare que les chameliers ne les atteignissent pas avec leur bâton qu'ils lancent d'une main extraordinairement adroite. Ce même bâton servait encore aux chasseurs, lorsque le lièvre était tombé, à se caresser les côtes pour savoir à qui le gibier appartenait.
L'arrivée d'un convoi au milieu d'une colonne expéditionnaire est une fête, car c'est l'abondance qui succède à la disette et aux privations; c'est la distraction venant remplacer l'ennui. J'apportais du pain frais, du vin, de l'eau-de-vie, des journaux, des lettres de France à des gens séparés du reste du monde, réduits à manger du biscuit et à boire de l'eau, et je fus reçu avec des acclamations. D'ailleurs, j'arrivais à l'heure 11. 0.
i8 MES SOUVENIRS.
dite, et sans avoir perdu un gramme de mes approvisionnements en route.
Il faut croire que le général prenait goût aux ravitaillements, car j'étais à peine arrivé qu'il m'appela pour demander une seconde tournée. « Mes négociations sont en bonne voie, dit-il, mais il me faut encore au moins un mois de répit. Rendez-vous chez le Gouverneur et demandez-lui l'autorisation de ramener un second convoi pareil à celui-ci. »
J'étais convaincu que le bon général s'illusionnait, et que Ben-Nacer voulait tout bonnement gagner, sans coup férir, la saison où il savait que nous ne pourrions plus garder de troupes à Laghouat. Mais je n'avais qu'à m'incliner et à gagner Alger; c'est ce que je fis.
Le Gouverneur général, quand il me reçut, était en grande conférence avec Si-Djoudi, chef de la confédération des Zaouas, le plus important des groupes kabyles, et il m'avait fait entrer, espérant en avoir bientôt fini avec cet Arabe. Mais le Kabyle ajoute à la finesse de sa race la ruse de nos paysans normands, et avec lui on n'en a jamais fini. Si-Djoudi tint donc deux heures le Gouverneur, pendant que je réfléchissais au piquant de cette situation : le général tiraillé entre les affaires de la Kabylie, qui est aux portes d'Alger, et les troubles de l'extrême Sud.
Quand le Kabyle fut parti, le Gouverneur était énervé, et brusquement il me répondit : « Le général de Ladmirault reconnaît que les insurgés échappent à toute action militaire, et ne compte que sur la diplomatie. Eh bien, alors, qu'il rentre; on n'a pas besoin d'être à Laghouat, avec trois mille hommes, pour écrire des lettres. »
Il finit pourtant par se laisser toucher et par autoriser un convoi de trente jours de vivres. Puis, changeant de conversation, il me dit vivement : « Eh bien ! et votre escadron, qu'en faites-vous? Comment vos hommes sont-ils établis ?