MAJOR RÉCALCITRANT
longtemps dans les affaires arabes, sans nous lier. Je le trouvais raide et hautain. Il me faisait probablement le même reproche, et nous nous bornions à entretenir de bonnes relations officielles. Il s'était fiancé, avant de partir, avec la fille du Gouverneur général, Mlle Claire Randon, qu'il devait épouser après la guerre de Crimée. Je prenais le commandement des quatre escadrons dans des circonstances assez délicates, puisque tous mes capitaines avaient été mes camarades et quelques-uns mes anciens. Mais ils étaient presque tous de fort braves gens, très disciplinés. Et comme, de mon côté, je venais de passer par des épreuves qui avaient justifié mon avancement rapide et qui m'avaient donné une assez grande assurance, comme on me savait très strict pour moi et pour les autres, personne ne s'avisa de me tâter, pour employer l'expression consacrée. J'avais sous mes ordres trois officiers supérieurs : deux chefs d'escadrons et un major. L'un des chefs d'escadrons, le commandant de Noue, mon ancien camarade d'Oran, frère du général de division d'infanterie, devait finir sa carrière comme lieutenant-colonel dans l'état-major des places. Il était en cette qualité à Sedan, le jour de la capitulation. L'autre, Croquet-Belligny, était un très brave homme, excellent subalterne, mais sans initiative. Le major s'appelait Lioult. Nous avions été nommés officiers supérieurs ensemble. Il était très rompu au traintrain ordinaire des garnisons de France, montait supérieurementà cheval... sur le règlement, mais ne comprenait rien aux nécessités de la vie de campagne, à l'imprévu de la guerre, auquel il faut parer souvent par des mesures provisoires que les textes administratifs n'ont pas pu prévoir. Et il était assez disposé à écraser de sa haute compétence militaire l'ancien camarade, qui avait exposé sa peau dans le Sud pendant que lui, Lioult, soignait la sienne dans les casernes. Au premier ordre que je lui donnai concernant son service, il me répon-
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dit péremptoirement : « Cela ne peut pas se faire. — Ah! répliquai-je, pourquoi cela ne peut-il pas se faire? Montrez-moi le texte du règlement qui s'y oppose. » Il se gratta l'oreille, en disant: « Ce n'est pas l'habitude. » Alors, moi : « Major, toutes les fois que vous appuierez vos observations sur un texte du règlement, j'en tiendrai le plus grand compte. Mais lorsque vous n'aurez à m'opposer que des habitudes auxquelles chacun est libre de se conformer ou de se soustraire, je vous prierai de vous abstenir, car je ne vous demande pas votre avis. » Il se le tint pour dit. Et il n'y eut plus d'accroc entre nous, car il se renferma dans son rôle, partageant son temps entre ses obligations militaires et le culte très fervent qu'il avait voué aux beautés faciles d'Alger.
Comme la guerre d'Orient ne semblait pas encore près de finir, l'attrait de la gloire militaire détachait du foyer paternel une foule de jeunes gens de bonne maison, et comme le Ier de chasseurs d'Afrique avait le privilège d'une garnison attirante à Alger, il bénéficiait, plus que les trois autres régiments, du noble instinct qui poussait les fils de famille à venir apprendre le métier dans cette troupe, alors très en vue et très en faveur, avant d'aller courir les aventures de guerre, en Crimée. C'est ainsi que j'ai vu débuter sous mes ordres, dans l'armée, un certain nombre de jeunes soldats qui sont devenus des hommes remarquables. J'en citerai deux. Le premier était un beau jeune homme, plein de zèle, d'intelligence et d'énergie, et avec cela fort riche. Je lui fis obtenir l'épaulette. Mais, comme la guerre finissait, il quitta l'armée pour faire un brillant mariage. En 1870, il reprit du service et fut tué à la bataille de Champigny, où il commandait les éclaireurs volontaires de l'armée du général Ducrot : c'était Franchetti.
L'autre avait pour père un vétéran de nos luttes politiques, que j'ai connu, dans ses derniers jours,