LE COMTE DE KÉRATRY
vivant très retiré dans sa belle demeure de Marly : le comte de Kératry. La carrière de Kératry a été assez mouvementée. Il avait débuté dans la diplomatie, où sa plume élégante et facile lui promettait un bel avenir. Secrétaire d'ambassade à Naples, il démissionna pour s'engager au régiment. Je l'y nommai maréchal des logis. Il me quitta pour passer aux spahis, et devint ce que j'avais été moi-même, secrétaire du général Yusuf, qui commandait alors à Alger et avec lequel il finit par se brouiller, comme, d'ailleurs, je le lui avais prédit, en homme qui connaissait le terrain sur lequel il voulait marcher. Kératry, que j'avais perdu de vue, vint alors me retrouver à Versailles, où je commandais le Ier de cuirassiers, et me demanda de le reprendre, ce que je fis. J'obtins même bientôt pour lui du maréchal Randon, alors ministre de la guerre, l'épaulette de sous-lieutenant au 5e de lanciers. Il ne se plut pas encore dans ce régiment, et voulut revenir avec moi, qui avais passé des cuirassiers au 3* de chasseurs d'Afrique, à Constantine. Je le fis permuter et l'emmenai au Mexique, dans l'un des deux escadrons de mon régiment que j'y conduisais. Là, il fut décoré, devint officier d'ordonnance du général Bazaine, qu'il quitta pour servir sous les ordres du colonel Dupin, dans la contre-guérilla des Terres-Chaudes. Il démissionna, rentra en France, se jeta dans la politique et les lettres, fut élu, en 1869, député par la Bretagne, devint préfet de police au 4 septembre, quitta ces fonctions, pour aller commander le camp de Conlie, se sépara avec éclat de Gambetta, dont il désapprouvait la conduite, pendant la guerre de province, fut envoyé comme préfet par M. Thiers, au commencement de la Commune, à Toulouse, alors en pleine insurrection, y ramena l'ordre, à force d'énergie et d'habileté, fut expédié en cette même qualité à Marseille, où il réussit également fort bien, et donna sa démission au 24 mai. Aujourd'hui,
commandeur de la Légion d'honneur, il s'occupe de littérature et de grandes affaires internationales.
Mes quatre escadrons vivaient côte à côte , mais sans être embrigadés, avec le 7e de hussards, alors commandé par le colonel Grenier, un vieux brave homme, qui avait l'air constamment endormi et qui traversait, pour ainsi dire, la vie sans ouvrir les yeux. Il ne réalisait que très imparfaitement le type légendaire du brillant colonel de cavalerie légère, qu'ont incarné les Lasalle, les Colbert, les Curély et les Marbot. Par exemple , il était très ferré sur la pratique journalière du service, et le tableau de travail de son régiment, très judicieux, très méthodique, contenait heure par heure l'emploi du temps, depuis le premier de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre. Y déplacer une virgule lui eût semblé un malheur national, une catastrophe inouïe. Comme manœuvrier, il était dans une moyenne honorable, faisant exécuter ponctuellement, posément, doucement à ses hussards les douze évolutions prescrites par le règlement de 1829, sans s'inquiéter le moins du monde de ce qu'elles deviendraient, si on y introduisait un petit facteur, négligé par l'ordonnance fameuse : l'ennemi.
Comme je sortais des spahis, comme j'étais éloigné depuis fort longtemps du commandement des troupes, tout le monde, et mes officiers en particulier, était persuadé que je serais très emprunté sur le terrain de manœuvres, et que je n'arriverais jamais à faire évoluer convenablement mes quatre escadrons. C'était là qu'on m'attendait; je le savais, et j'avais pris mes précautions.
On n'a peut-être pas oublié que la première fois que je dus, comme lieutenant remplaçant mon capitaine tué à l'ennemi, faire manœuvrer l'escadron, j'avais été obligé d'implorer le secours d'un de mes sous -officiers nommé Regnault, récemment sorti de l'Ecole de cava-