‹ Mes souvenirsChapitre 85 sur 262 · UN HIVER A ALGER · texte numérisé non relu

UN HIVER A ALGER

était hospitalier, mais pas agréable. On s'y sentait gêné par une surveillance rigide. Elle se mettait en frais pourtant, mais sans parvenir à faire oublier qu'elle accomplissait une fonction, ni à faire croire qu'elle oubliait elle-même son rang. Sa fille, Mlle Claire Randon, tenait de son père une grande bonté sous des dehors un peu rudes. D'ailleurs, l'absence de son fiancé, le colonel de Fénelon, jetait sur toute sa personne un air mélancolique. Son mariage, qui était à la fois une union de cœur et de convenance, devait s'accomplir sous les auspices du curé de la cathédrale, le bon abbé Bernadou, qui en avait eu l'idée. Prêtre admirable, directeur vénéré de toutes les dames de la société, l'abbé Bernadou était marqué pour les plus hautes destinées. Il est mort archevêque de Sens et cardinal. Et les Africains l'ont toujours envié à son diocèse. Us ont toujours pensé que, s'il fût revenu parmi eux, il leur eût épargné les débats passionnés qui ont marqué l'épiscopat de Mgr Lavigerie, depuis son arrivée jusqu'à sa mort.

Le préfet d'Alger était M. Lautour-Mézeray, un Parisien pur sang, l'ami et le compagnon de folies de Nestor Roqueplan et de Romieu. Vieillard pimpant, incorrigible galantin , portant beau , le chapeau gris légèrement incliné sur l'oreille, un immuable camélia à la boutonnière, il aimait à raconter, en les gazant devant les dames, les aventures de sa vie de jeunesse et les joyeusetés de sa carrière administrative. Il nous narrait, entre autres traits, son passage comme sous-préfet à Joigny, à une époque où toute la société, paraît-il, s'était mise, pour se distraire, à apprendre à jouer du tambour. « Le curé et moi, disait-il, nous avons dû y passer comme les autres, pour ne pas paraître des êtres inférieurs; seulement, afin de ne pas scandaliser nos administrés, nous battions nos caisses dans nos caves. »

Autour de ces étoiles de première grandeur, évo-

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luait tout un peuple de fonctionnaires, au milieu duquel les bonnes histoires et quelquefois même les scandales ne manquaient pas. Il me reste encore dans la mémoire le souvenir d'une aventure assez répugnante, d'ailleurs, dont les héroïnes furent la femme et la fille d'un juge au tribunal que j'aurai la charité de ne pas nommer. Les ménages étaient troublés par des lettres anonymes ordurières, ornées de dessins d'une crudité révoltante. Un magistrat en intercepta une destinée à sa femme, et avant qu'elle lui fût remise. Or, il se trouva que la femme et la fille du juge en question vinrent faire leurs condoléances à la malheureuse qui n'avait rien reçu. L'éveil fut ainsi donné, on organisa une souricière et l'on surprit les deux aventurières, au moment où elles jetaient à la boîte tout un paquet de missives abominables. La mère, qui avait les allures d'une dame de charité, écrivait le texte, et la fille, qui avait dix-huit ans et une tête de madone de Raphaël, l'illustrait de dessins réalistes. Elles furent condamnées à l'amende et à la prison, et le mari, un brave homme, fut contraint de donner sa démission.

Mais toutes ces petites vilenies étaient noyées dans l'enthousiasme général, comme le monde civil était perdu dans la masse des officiers. Et ceux-là vivaient tous dans un véritable enivrement. La paix semblait prochaine, et l'armée d'Afrique était fière du succès de l'armée d'Orient, dont elle prenait sa part, puisqu'elle avait fourni à cette armée ses principaux éléments. La prise de Sébastopol fut, en effet, l'apothéose des généraux d'Afrique.

C'était le glorieux Canrobert, qui avait su maintenir le moral de son armée, pendant le cruel hiver de 1 8 54-1 855, en dépit du choléra, en dépit du typhus, en dépit de tous les deuils, supportés avec une indomptable énergie et une admirable constance, dans cette lutte de géants.

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