CIVILS ET MILITAIRES
paix, une troupe d'élite, composée, comme ils disent, de prétoriens, ferait courir les plus grands dangers à la liberté.
Que répondent à cela les militaires? D'abord ils négligent avec préméditation le rôle intérieur de l'armée, parce qu'ils savent très bien que les gouvernements, quels qu'ils soient, veulent une armée obéissante en temps de paix, et que ceux-là mêmes qui appellent les soldats prétoriens, quand ils sont dans l'opposition, sont enchantés d'avoir à leur tour des prétoriens, quand ils sont au pouvoir. Je m'imagine que le type du gouvernement civil et antimilitaire a été réalisé par M. de Robespierre. Il n'en est pas moins vrai que M. de Robespierre faisait tout son possible pour s'attacher des généraux et des officiers, dans nos armées, et que, lorsqu'il est mort si prématurément et si pitoyablement, il avait, lui aussi, des prétoriens qu'il cherchait à opposer aux prétoriens de la Convention, des prétoriens dont le chef le suivit dans sa chute. Et ce chef était Henriot, un général dont l'ivrognerie et la fidélité ont créé un proverbe, puisqu'on dit encore : « Soûl comme la bourrique à Robespierre. »
Mais, se plaçant à leur point de vue étroit, les militaires répondent qu'un corps de réserve, composé de sujets d'élite, est aussi indispensable à une armée que des fondations à une maison. Ils font bon marché de cette théorie, que les sujets d'élite doivent être répandus sur l'ensemble des régiments, pour leur donner à tous la même valeur, et non réunis, au risque d'énerver les corps, en une masse qui, d'après l'exemple même de la Garde Impériale, est en réalité moins exposée que les autres ! Cette théorie revient à nier l'effet de la puissance morale qui, à la guerre, est le premier élément du succès. Perdus dans la masse, les sujets d'élite n'ont, à mon sens, qu'une influence restreinte sur des hommes
iSo MES SOUVENIRS.
que leurs cadres et leurs officiers doivent suffire à entraîner. Quand ils sont réunis en un bloc, au contraire, leur valeur individuelle est décuplée par leur juxtaposition, et, au moment 5s la crise suprême, ils peuvent produire des effets irrésistibles, tant par l'exemple qu'ils donnent à l'armée, par la confiance qu'ils lui inspirent, que par la crainte que ressent l'ennemi de leur intervention. Les exemples historiques à l'appui de cette thèse se pressent en foule dans ma mémoire. Je n'en veux citer qu'un, cependant : celui de Patay, où l'on vit de jeunes troupes, effrayées et tapies dans un ravin, se relever et courir à l'ennemi, parce qu'elles venaient de voir passer devant elles les zouaves pontificaux qui marchaient sur les batteries prussiennes, l'arme au bras. Et puis, oubliezvous la force de l'émulation, de l'entraînement, qui est aussi puissante sur les corps de troupes que sur les individus? Non, non! l'égalité de tous, c'est la médiocrité pour tous. Il faut des corps d'élite. J'en appelle à tous mes vieux compagnons d'armes pour leur demander si, en attendant mieux, ils ne regrettent pas la disparition des belles compagnies de grenadiers et de voltigeurs d'autrefois, qui encadraient les bataillons avec lesquels nous avons guerroyé et leur servaient, tantôt de béliers irrésistibles, et tantôt de réserves inébranlables !
J'ajouterai que, maintenant plus que jamais, la nécessité des corps d'élite s'impose, maintenant que le service militaire, obligatoire pour tous, remplit l'armée de jeunes gens en qui on n'a pas le temps matériel de développer l'esprit militaire et qui, eux-mêmes, au jour de la mobilisation, seront noyés dans des flots de réservistes arrachés à leur famille, à leur position, à leurs intérêts, et pressés de se soustraire, par tous les moyens, à l'insupportable corvée des obligations militaires. Et, cl ailleurs, on les voit déjà naître, ces corps d'élite.