ÉLITE, PAS FOULE
Qu'est-ce que c'est que cette armée coloniale que tout le monde réclame sans l'obtenir, sinon un corps d'élite qui sera composé de vieux soldats plus endurcis que les autres? Qu'est-ce que c'est que ces corps-frontières, le sixième, par exemple? Il saute aux yeux qu'ils ne sont pas pareils aux autres et que, préparés en vue d'un effort extrême et subit, ils ont des soldats plus entraînés, mieux recrutés, et des officiers choisis spécialement. Il faudrait bien peu de chose pour les transformer en véritables corps d'élite.
Mais il ne faut pas tomber d'un excès dans un autre. Il ne faui: pas que l'élite devienne une foule, parce qu'alors elle cesse d'être une élite. Et, s'il convient d'absorber une partie des meilleurs éléments de l'armée, il n'est pourtant pas nécessaire de les absorber tous. A mon humble avis, la Garde Impériale, telle que la constitua le second Empire, était trop nombreuse; trop nombreuse pour l'armée et trop nombreuse pour ellemême. On aurait dû se contenter de reprendre l'organisation de la vieille Garde : quatre régiments d'infanterie, deux de grenadiers, deux de chasseurs; trois régiments de cavalerie, les grenadiers à cheval, les dragons et les chasseurs, et un régiment d'artillerie. On aurait eu ainsi les forces nécessaires pour un effort suprême, en temps de guerre, et de quoi alimenter suffisamment la légende, cette exagération de l'Histoire, qu'on a tort de négliger, parce qu'elle est une force qui, parfois, l'emporte sur celle de la réalité.
Au lieu de cela, pour recruter un véritable corps d'armée, nous écrémions trop profondément tous les régiments, dont les chefs rechignaient à se priver, chaque année, de leurs meilleurs éléments à notre profit. De plus, nous étions privés de la principale base de recrutement d'un corps d'élite : la guerre. La Garde était trop nombreuse pour la paix, coupée par des guerres courtes ou des expéditions lointaines auxquelles elle ne prit au-
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cune part. En outre, à ce moment, l'engouement était pour le service à long terme. Le soldat n'était retraité qu'après vingt-cinq ans de service effectif, et nous puisions dans les régiments une multitude de vieux guerriers à trois chevrons. Or, il ne faut pas que le soldat vieillisse trop sous le harnais, parce qu'alors il devient incapable de supporter les fatigues de la guerre. Quelques vieilles brisques sont nécessaires, pour perpétuer la tradition, pour entretenir dans les chambrées, par leurs exemples et leurs récits, le culte du métier chez les jeunes gens. Mais, à la guerre, les régiments sèment derrière eux autant de soldats trop vieux que de soldats trop jeunes. Il est déplorable aussi que les sous-officiers s'éternisent dans leur grade. Ils se nuisent les uns aux autres par la concurrence, finissent par se dégoûter, et les meilleurs d'entre eux, en quittant l'armée, parce que l'épaulette se fait trop attendre, la privent d'une force précieuse. Enfin, le découragement, dans de pareilles conditions, monte jusqu'aux officiers eux-mêmes. Ils ne voient, dans leur passage à travers un corps d'élite, que des avantages de solde, d'uniforme et de régiment. Ils en jouissent, sans se croire astreints à plus de zèle et de dévouement que dans les autres corps.
Sous le premier Empire, les officiers de la Garde avaient tous réellement le grade supérieur à celui de l'emploi qu'ils exerçaient, et non pas seulement comme préséance, mais encore comme avantages effectifs de solde, de tenue et d'avancement. Ainsi, un capitaine était réellement chef de bataillon et passait directement major, c'est-à-dire lieutenant-colonel. Un colonel de la Garde était général de brigade, en portait les insignes et devenait de plain-pied général de division, comme le beau Dorsenne, qui commandait les grenadiers à pied et devint directement commandant d'un corps d'armée, en Espagne. La Garde Royale avait conservé