COMMENT ON ENTRAIT DANS LA GARDE
ces privilèges que le gouvernement lui enleva bientôt, en face du toile général du reste de l'armée, et ses sous-officiers seuls continuèrent à porter les insignes de l'emploi supérieur, tandis que ses officiers revenaient aux insignes du grade dont ils étaient titulaires. On aurait dû ressusciter quelque chose d'analogue dans la Garde Impériale du second Empire, en n'y admettant que des sujets tout à fait remarquables. C'eût été évidemment une augmentation de cadres, mais elle eût été utilisée en temps de guerre, et ce n'eût pas été une augmentation de dépense, puisque nous touchions en réalité la solde du grade supérieur, sans en avoir les autres prérogatives.
Avec le système qui a été adopté, au contraire, les officiers de choix trouvaient plus d'intérêt à rester dans les régiments où ils étaient connus et appréciés, et qui, faisant campagne, leur offraient plus de chances d'avancement, et bien que les propositions pour la Garde eussent lieu aux inspections annuelles, elles devinrent rapidement assimilées à de simples changements de corps pour convenances personnelles. Sans doute, quand on voulait entrer dans la Garde, il fallait avoir des notes excellentes, mais c'était tout, et c'était à la portée de tout le monde. Le commandant en chef de la Garde, général et puis plus tard maréchal Regnault de Saint-Jean d'Angély, choisissait les candidats en dernier ressort, et ses préférences n'étaient pas toujours dictées par des raisons exclusivement militaires. Quand on voulait être sûr d'entrer dans la Garde, on allait lui rendre visite, en civil. Le port de l'uniforme eût équivalu à une élimination. Il fallait avoir soin que rien dans la tenue n'accrochât l'œil : pas de bijoux, bagues, chaîne de montre ou épingle de cravate. Pas de bottines vernies surtout. Le maréchal les détestait. Il vous interrogeait. On ne devait jamais répondre autre chose que : « Oui, monsieur le maréchal. — Non, monsieur le maréchal.
— Si, monsieur le maréchal. » A l'aide de ce cérémonial peu compliqué, on entrait dans la Garde comme dans un moulin.
Je n'eus pas à l'employer, puisque ma nomination me parvint sans que j'eusse fait aucune démarche pour l'obtenir. En même temps qu'elle, me parvint l'ordre de former un détachement d'une soixantaine d'hommes, maréchaux des logis et brigadiers compris, pour compléter l'effectif de mon nouveau régiment. Naturellement, je pris ce que je trouvai de mieux; mais, comme je dus partir avant ce détachement, mon successeur n'eut rien de plus pressé que de me l'abîmer, en y faisant entrer tout ce qu'il y avait de plus ordinaire dans le régiment. C'était pourtant une vieille connaissance que ce successeur, le lieutenant-colonel de Gondrecourt, qui venait du 4* de chasseurs d'Afrique, récemment licencié. Il avait débuté dans l'infanterie et avait été, au 47e de ligne, le camarade du maréchal Canrobert, qui lui conserva toujours une grande affection. En 1836, il avait passé, comme lieutenant, aux spahis qu'on formait. Je l'avais vu chez mon père, à Mostaganem et à Misserghin, lorsque j'allai m'y engager. Déjà, à cette époque, il donnait dans la littérature, et quelques romans intéressants, en lui ouvrant la porte de la Revue des Deux Mondes, lui avaient valu un rang distingué dans le monde des lettres. Il avait pris dans l'armée d'Afrique la plupart des types de ses personnages, et l'un de ses héros, le bonhomme Noch, n'était autre qu'un de ses camarades, vieil officier de spahis, des plus bizarres. J'ai entendu, de mes oreilles, le père Noch proclamer ceci : « Me prenez-vous pour une bête? Sachez, monsieur, que j'ai dû travailler trente ans pour devenir sous-lieutenant. » Et il ajoutait en se frappant sur la tempe : « Mais pas de tête. » Cela se voyait, de reste.
Mes officiers, lorsque i'eus remis le commandement,