‹ Mes souvenirsChapitre 92 sur 262 · D'ALGER A COMPIÈGNE · texte numérisé non relu

D'ALGER A COMPIÈGNE

me firent des adieux touchants, et tous en corps, précédés de la fanfare du régiment, ils m'accompagnèrent jusqu'à bord du bâtiment où j'allais m'embarquer.

En ce mois de mai 1856, je quittai, le cœur serré, cette terre d'Afrique où je venais de passer la plus grande et la meilleure partie de ma vie. J'y avais connu de bien mauvais jours, sans doute, mais j'y avais aussi éprouvé de grandes et nobles satisfactions qui m'avaient fait oublier tous mes déboires. A ce moment, toutes les pierres semblaient sorties de mon chemin ; je n'avais plus qu'à me laisser porter par les événements. J'avais acquis une certaine réputation dans les affaires arabes, et je pouvais prétendre à un commandement d'une certaine importance. Enfin, depuis des années, j'étais habitué à être mon maître, à évoluer comme chef de service, loin de tout centre d'autorité. Je quittais donc un terrain qui m'était familier, sur lequel je me sentais le pied solide, pour un avenir inconnu, pour un monde qui ne m'attirait pas , où je prévoyais des pièges , des préjugés. Je quittais l'indépendance et la responsabilité qui plaît aux actifs pour les fonctions effacées , subalternes, de suppléant d'un chef de corps, où toute initiative allait m'être interdite. Je partais sans entrain, et mon voyage, assombri par le souvenir de la perte cruelle que je venais de faire, fut encore entravé par des difficultés matérielles ridicules. J'emmenais avec moi les quatre chevaux auxquels me donnait droit mon nouveau grade dans la Garde. J'avais déjà eu toutes les peines du monde à obtenir leur passage gratuit d'Alger à Marseille. Là, je me trouvai sur le quai, avec mes quatre bêtes, sans savoir qu'en faire. Tout était envahi par le rapatriement des troupes de Crimée. Le sousintendant ne voulut pas me délivrer une réquisition pour les faire monter en chemin de fer, et, finalement, je dus payer, au tarif complet, leur transport jusqu'à Compiègne, lieu de garnison désigné aux chasseurs

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de la Garde. Le régiment n'était pas encore arrivé, et j'avais un bon mois à l'attendre.

On l'avait formé en Crimée, après la prise de Sébastopol, avec quatre escadrons de la cavalerie légère de l'armée d'Orient, et avec deux escadrons pris dans les chasseurs d'Afrique restés en Algérie. Et, comme le 4e régiment de cette arme venait d'être licencié, le général Morris l'avait versé à peu près en entier dans le nouveau corps qui allait être sous ses ordres , puisque le général passait du commandement d'une division de l'armée de Crimée à celui de la division de cavalerie de la Garde. Pourtant, afin de ne pas paraître exclure les autres corps, il avait admis quelques officiers et quelques hommes des in et 4e de hussards, qui, sous le commandement du général d'Allonville , avaient, auprès d'Eupatoria, dans le brillant combat de Ganghill, enlevé une batterie d'artillerie russe protégée par une brigade de Cosaques. Mais le fond du régiment était composé de chasseurs d'Afrique. Le colonel commandait lui-même le 4e de chasseurs d'Afrique , lors de son licenciement, et dut à cette circonstance ce nouveau poste si envié.

Le colonel de Cauvigny, que les soldats appelaient le « Père la Pipette », à cause de son culte pour la pipe , était un fort galant homme , fort honorable , fort estimable, mais qui devait sa fortune militaire plus au hasard qu'à sa passion pour le métier. Camarade de promotion du général Morris, ce qui ne le rendait pas très jeune, il avait, en sortant de l'Ecole de Saint-Cyr, en 1824, été dirigé sur un régiment appartenant à l'armée d'Espagne, et presque aussitôt, dans un engagement avec les troupes insurrectionnelles, il avait été blessé et décoré. Son caractère indolent , indifférent, peu ambitieux, ne mit pas le reste de sa carrière en rapport avec ce brillant début. Le bon Dieu lui-même n'aurait pas obtenu qu'il fît un pas plus vite que l'autre, et

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