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LE COLONEL DE CAUVIGNY

il commença à vivre paisiblement dans les garnisons, en mangeant des revenus qui lui donnaient une grande aisance. Je le connus cependant en Afrique, en 1846, où il vint parmi les renforts envoyés lors de l'insurrection générale qui suivit le massacre de Sidi-Brahim. Il était alors le plus ancien capitaine de son régiment, le 5e de chasseurs; pas très aimé de ses chefs, il se gardait bien de leur faire la moindre opposition , car c'eût été un dérangement. Il les exaspérait par ce flegme inaltérable qui s'augmentait dès qu'on lui demandait un effort. Mais son honorabilité, cette croix si noblement gagnée et si longtemps portée , son âge lui procuraient une bonne situation dans le régiment, d'autant plus qu'il donnait à entendre qu'il ne s'éterniserait pas dans la carrière et qu'il n'attendait que le grade d'officier supérieur pour renoncer au service. Il quitta l'Afrique, sans en emporter un souvenir bien agréable. Il n'aimait ni sa vie agitée, ni ses petits chevaux barbes qui remuent perpétuellement. Devenu chef d'escadrons , il déclara qu'il n'attendait plus pour s'en aller que le titre de colonel. La guerre de Crimée le trouva lieutenantcolonel d'un régiment de hussards, et, comme c'était un homme de cœur et d'honneur, il suivit la fortune de son régiment, brava le choléra, le typhus, les intempéries , le froid , le chaud , les fatigues de la guerre , sans attraper seulement un rhume de cerveau. Il se trouva en passe de devenir colonel du 4 e de chasseurs d'Afrique, qui fut licencié à la paix , et c'est ainsi qu'il devint colonel des chasseurs de la Garde, sans avoir pris de goût ni pour les Africains, ni pour leurs chevaux. Il était certainement le chef le moins fait pour amalgamer, en un régiment nouveau, les éléments venus de tous les côtés, les fondre, les pétrir, les dominer et insuffler une âme à ce corps naissant. Ses chefs, du reste, le comprenaient si bien qu'ils avaient supplié l'Empereur de lui trouver une autre destination, une légion de gen-

darmerie, par exemple. L'Empereur leur répondit : « Vous me l'avez fait nommer; vous deviez le connaître. Je n'infligerai pas un pareil affront à un aussi brave homme. » C'est ainsi que le colonel de Cauvigny commanda les chasseurs de la Garde jusqu'à l'heure de sa retraite, qu'il prit, suivant la règle, comme général de brigade.

Je passai un mois entier à Paris, attendant le régiment dont les escadrons, débarqués d'Orient, arrivaient par étapes de Marseille à Compiègne, et j'employai ce temps à obéir aux vœux de la chère morte que j'avais laissée en Afrique, en engageant des négociations matrimoniales qui devaient bientôt aboutir à mon mariage avec Mlle Veillet de Veaux, jeune orpheline, appartenant à une très ancienne famille de la Brie et habitant auprès de sa soeur et de son beau-frère, sous-préfet d'Aix en Provence. Inopinément, je reçus du général Regnault de Saint-Jean d'Angély l'ordre de me rendre à Compiègne, pour y précéder le régiment qui allait arriver le lendemain, et que le colonel de Cauvigny avait abandonné en route pour aller traiter, chez lui, en Normandie, des affaires de famille. On ne savait plus ce qu'il était devenu.

Je le trouvai à la gare du Nord, accompagné du major du régiment, car il s'était fait informer ponctuellement delà marche de ses escadrons, de façon à être à son poste avant leur arrivée. Je connaissais le colonel : quant au major, petit homme, maigre, au teint verdâtre et au regard faux, qui avait fait tout son chemin dans la comptabilité, il me produisit une mauvaise impression.

Nous arrivâmes à Compiègne en même temps que le « logement ». On appelle ainsi un détachement qui précède la colonne, pour lui préparer ses gîtes d'étapes. Le « logement » était en avance d'un jour. Il se composait des quatre maréchaux des logis chefs et de l'offi-

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