RIVALITÉS
cier de casernement, sous les ordres d'un capitaine adjudant-major. Le colonel les retint tous les six à déjeuner à l'hôtel; sauf l'adjudant-major, qui venait des hussards, ils sortaient tous des chasseurs d'Afrique; aussi, quelle ne fut pas ma stupéfaction en entendant le colonel, pendant que nous mangions, entamer, avec le ton traînard et monotone qui faisait partie de ses habitudes flegmatiques, une véritable diatribe injuste, injurieuse, contre les chasseurs d'Afrique, en même temps que l'apologie outrée des hussards. C'était stupide de la part d'un homme qui allait commander un régiment composé, pour les trois quarts, de chasseurs d'Afrique, pour un quart, de hussards, et qui parlait devant des gens revêtus encore de l'uniforme des chasseurs d'Afrique. C'était tellement ridicule que j'aurais dû fermer mes écoutilles, penser à autre chose, repasser, par exemple, ma table de Pythagore, ou le règlement de 1829, et m'absorber dans la dégustation de mon omelette et de ma côtelette. Mais j'avais — j'ai encore — les nerfs à fleur de peau; je partis malgré moi : « Parbleu! mon colonel, je sais mieux que personne que tout n'est pas parfait aux chasseurs d'Afrique ; mais ces messieurs et moi, nous en sommes, et nous nous demandons s'il est juste et convenable que vous abîmiez, devant nous, une troupe dont nous faisions partie hier, que vous allez commander demain, et qui a rendu quelques services. Demain, hussards et chasseurs ne demanderont qu'à se fondre sous vos ordres en un corps nouveau auquel vous insufflerez votre esprit. Pourquoi commencer par les exciter les uns contre les autres, et par rendre impossible une fusion qui est nécessaire ? »
Cette sortie était déplorable. D'abord, elle préludait mal à l'effacement systématique et volontaire que je devais m'imposer. Ensuite, elle froissait mon colonel. Enfin, elle avait lieu devant des subalternes qui décou-
ipo MES SOUVENIRS.
vraient ainsi, dès le premier jour, entre leur colonel et leur lieutenant-colonel, sur les points les plus essentiels, un dissentiment qu'ils allaient exploiter. En effet, on eut beau revêtir nos officiers et nos hommes des mêmes uniformes, ils restèrent toujours fidèles à leurs origines, et il y eut, aux chasseurs à cheval de la Garde, des chasseurs d'Afrique, dont je restai malgré moi le représentant, et des hussards auxquels allaient les préférences du colonel.
Le lendemain matin, nous allâmes tous recevoir, aux portes de Compiègne, les quatre escadrons de Crimée, qu'allaient suivre, quelques jours après, les deux escadrons venus d'Afrique. La cavalerie du premier Empire n'eut certainement jamais un plus beau régiment. Chaque escadron comptait cent cinquante cavaliers montés, soldats de cœur et de métier, métallisés en quelque sorte par la guerre, et portant dans les yeux et dans l'âme la conviction d'être ce qu'ils étaient réellement : les premiers soldats du monde. Presque tous avaient sur la manche deux ou trois chevrons d'ancienneté, c'est-à-dire comptaient au moins douze à quinze ans de service. Ils étaient rares ceux qui n'avaient qu'un chevron, et plus rares encore ceux qui étaient dans leur premier congé; car ces derniers avaient tous dû faire preuve de mérites exceptionnels. Leurs sous-officiers, auxquels les liait la confraternité des armes et du danger, étaient dignes d'eux. Presque tous étaient médaillés, et quelques-uns portaient la croix , couronnement d'une carrière noblement remplie, mais désormais arrêtée. Les officiers étaient fort bons aussi, quoique manquant peut-être un peu de jeunesse. En dehors des officiers supérieurs, presque tous sortaient du rang et avaient gagné leurs galons à coups de sabre. On n'aurait pas pu dire d'eux qu'ils étaient des savants; mais, s'ils n'avaient pas les avantages de la science, ils étaient aussi à l'abri de ses inconvénients.