HOMMES ET CHEVAUX
Dans la vie militaire, c'est comme dans la vie civile; il faut des savants, mais pas trop n'en faut. Comme tout le monde ne peut pas entrer à l'Institut, il serait ridicule de préparer tout le monde à l'Institut. De même, comme tous les officiers ne peuvent pas être des généraux, il serait ridicule d'exiger de tous les aptitudes des généraux.
Déjà, après la guerre de Sept ans, le maréchal de Broglie, le vainqueur de Berghen, déplorait la tendance qui entraînait les jeunes officiers de son temps à discuter sur le « grand du métier », au lieu de remplir avec zèle leurs modestes fonctions. Le maréchal pourrait recommencer aujourd'hui, s'il vivait, ses doléances et trouver parmi nous de nombreux exemples d'officiers que la science a transformés en raisonneurs, en frondeurs , parce qu'elle n'est pas encore éclairée par l'expérience.
Si les cadres étaient dignes de la troupe, dans les chasseurs de la Garde, les chevaux étaient dignes des cavaliers. De robe grise pour l'ensemble du régiment, de robe noire pour les sapeurs et de robe baie pour les trompettes, ils étaient tous de purs spécimens de la race barbe. Le général Morris, qui s'y connaissait, avait choisi ce qu'il y avait de mieux parmi les régiments de Crimée montés en chevaux africains. C'était la première fois qu'une troupe pourvue de chevaux arabes apparaissait en France, et quoiqu'elle fît contraste avec le reste de la cavalerie, elle justifiait à merveille son rôle de cavalerie légère, avec ses chevaux si alertes, si ardents et si souples.
Ces admirables petites bêtes avaient, pour la plupart, passé sans abri deux hivers terribles sous les rafales glacées qui balayaient le plateau de Chersonèse. Elles venaient de faire, pour ainsi dire, tout d'une traite, les deux cents lieues qui séparent Marseille de Compiègne. Après deux jours de repos et de soins à
l'écurie, elles en sortirent aussi alertes et aussi fraîches que si elles n'avaient jamais quitté leur pâturage natal.
Mais le colonel de Cauvigny englobait aussi les chevaux dans son antipathie contre tout ce qui venait d'Afrique, et il avait mis dans sa tête de nous faire remonter en chevaux français. Lorsque le régiment fut réuni en entier à Compiègne, le général Regnault de Saint-Jean d'Angély, commandant en chef de la Garde, vint faire connaissance avec lui. Il ne resta que quelques heures au milieu de nous, et ne vit que l'ensemble de notre troupe assez bigarrée , car nous portions encore, tous, les uniformes des différents corps dont nous sortions.
Le colonel lui fit ses doléances et lui expliqua pourquoi il craignait qu'avec nos allures et nos montures africaines, nous fissions mauvaise figure à côté des Guides, avec lesquels nous étions embrigadés. Le commandant en chef l'écoutait assez volontiers, car il partageait les préventions imméritées qu'inspiraient alors les troupes d'Afrique à presque tous les chefs militaires qui n'en avaient pas fait partie. Cependant, comme il voulait s'éclairer avant de rien décider, il nous invita à dîner, le colonel et moi, pour le soir. Avec le général et son aide de camp, le commandant Robinet, nous n'étions que quatre à table. On discuta la question brûlante ; le colonel replaça ses arguments favoris, et, sur l'invitation du général, je pris la parole à mon tour. J'étais en verve, j'avais eu toute la journée les oreilles échauffées par des théories qui me semblaient absurdes, et j'apportai à l'appui de ma thèse, à défaut d'éloquence, une foule d'arguments.
« Je pense, dis-je, que nous devons avant tout conserver au régiment le cachet original que lui donnent ses éléments africains; que rien n'est plus faux que l'idée de vouloir singer les Guides, parce que nous n'en serons jamais l'équivalent; nous n'en serons jamais