RESTONS CE QUE NOUS SOMMES
ne discutait pas; il officiait, il émettait des axiomes, mais il n'admettait pas la controverse, et, dès qu'on avait l'air de ne pas partager son opinion, il prenait une attitude de hauteur ennuyée et distraite qui mettait fin à la conversation. Anglomane forcené, quand il avait organisé les Guides, il était allé chercher ses modèles dans l'armée anglaise, dont certains corps d'élite, réputés pour leur élégance et leur faste, les horse-guards, par exemple, étaient restés dans sa mémoire. C'est ainsi que, puisant à son gré dans la liste civile, il avait organisé le fameux mess où tous les officiers des Guides, depuis le colonel jusqu'au plus jeune sous-lieutenant, prenaient leurs repas en commun. Tous les mercredis, on y donnait, aux accords de la musique du régiment, un grand dîner où la chère était exquise, et que suivait une réception où se faisaient entendre de grands artistes. Les autres jours, les menus étaient moins soignés, et les officiers avaient pris l'habitude de ne venir au mess que pour déjeuner. Il est à peine besoin de dire que ce genre de vie aurait été inabordable pour ceux d'entre eux qui n'auraient eu que leur solde à dépenser.
Ces emprunts à l'Angleterre, comme aujourd'hui les emprunts à l'Allemagne, ne sont pas heureux, parce qu'ils ne sont pas conformes à notre tempérament national. En Angleterre encore plus qu'en Allemagne, les officiers appartiennent tous à la même caste ; la hiérarchie des grades est observée à la caserne et devant les troupes ; mais, en dehors du service, chacun reprend son rang social, et, par exemple, un lieutenant qui serait duc passe avant son colonel qui ne serait que baron. On a raconté bien souvent, dans l'armée, qu'à un grand déjeuner offert à bord du vaisseau amiral anglais, en Crimée, un jeune capitaine qui portait le titre de comte avait été placé avant son général qui n'appartenait pas à la noblesse, et, pour rétablir l'ordre des
préséances, à la française, il fallut que ce dernier menaçât de quitter le bord.
Il faut que les institutions militaires d'un peuple soient d'accord avec ses institutions sociales. Or, depuis un siècle, nous sommes dans un État démocratique, ou du moins nous avons la prétention d'y être, et nous ne pouvons pas supporter, par conséquent, les habitudes qui conviennent à un État aristocratique. C'est pourquoi l'institution d'un mess d'officiers est une utopie. Nos règlements veulent qu'en toutes circonstances et en tous temps, l'inférieur s'incline devant son chef hiérarchique. Il ne faut donc pas multiplier les frottements d'homme à homme entre les officiers d'un grade différent. Si les supérieurs, dans ce contact biquotidien autour d'une table, s'abandonnent, il se trouvera des inférieurs doués de plus de verve et d'esprit, qui leur feront sentir leur supériorité, au détriment de la discipline, surtout en France, où la jeunesse est naturellement frondeuse.
Si, au contraire, les supérieurs s'abstiennent de tout abandon, afin de maintenir leurs subordonnés dans le respect et la déférence, d'abord, cette raideur deviendra une gêne pour les chefs, et puis, elle se transformera en une compression intolérable pour les subordonnés. Il faut qu'à table, à l'heure où l'on se déboutonne, on puisse blaguer le colonel. C'est une soupape nécessaire pour la discipline, et si elle fait défaut, les officiers en arrivent à se détester. Enfin, c'est une singulière conception que celle qui consiste à vouloir nourrir uniformément un sous-lieutenant de vingt et un ans et un colonel de cinquante ans, tout en établissant une échelle mobile, d'après les traitements, de façon, par exemple, que le colonel paye cent cinquante francs par mois, et le sous-lieutenant cinquante-cinq ou soixante. Est-ce que le bien-être, le luxe, ne doivent pas, comme les appointements, grandir au fur et à mesure qu'on s'élève