‹ Mes souvenirsChapitre 3 sur 10 · ROUEN · texte numérisé non relu

ROUEN

De 1851 à 1857

Le Mémorial de Rouen appartenait à M. Henri Rivoire; c’était un homme bienveillant, spirituel et très instruit. Il me reçut d’une façon toute paternelle et tout de suite me dit : « Si vous le voulez, je vous ferai travailler, et vous apprendrez ce que vous ne savez pas. » Dès cette première entrevue, j aimai M. Rivoire.

Il était condamné à rester dans son fauteuil, retenu par une affection de la moelle épinière. Il était né à Lyon. Son père s’était retiré au couvent des Trappistes d’Aiguebelles, dont il était un peu le . supérieur. Il était veuf et avait trois enfants : un fils et deux filles charmantes qui, quatre ans après, deve-

liaient de séduisantes demoiselles. L’aînée épousa Brainne, rédacteur à la Presse, un garçon de talent, mort tout jeune. C’est à madame Brainne qu’Edmond About a dédié le Roi des Montagnes. La seconde épousa mon ami Charles Lapierre qui, depuis plus de vingt ans, dirige avec beaucoup de tact et d'habileté

I e Nouvelliste de Rouen, qui fut, ainsi que je le dirai, substitué au Mémorial. Son fils fut enlevé à vingtquatre ans par une maladie de poitrine.

M. Rivoire était doué d’une mémoire prodigieuse.

II avait beaucoup voyagé. Il était allé en Italie avec Auguste Barbier, son camarade de collège. Bien que relégué en province, il eût été de force à être directeur du Journal des Débats. Michel Chevalier, avec lequel il discuta pendant de longues années, disait que c’était M. Rivoire qui, comme protectionniste, avait su porter les plus rudes coups au libre-échange. C’était aussi l’opinion d’Émile et d’Isaac Pereire. M. Pouyer-Quertier est, en économie politique, un élève de M. Rivoire..

Quand il ne travaillait pas à son journal, il lisait, ou plutôt il relisait, car il avait tout lu.

Il éprouvait des douleurs intolérables qui, parfois, le forçaient à crier. Ces jours-là, il me disait : « Je souffre comme un païen. » Mais quand il ne souffrait pas, il était aimable et souriant, fort galant avec les dames et leur adressant des madrigaux exquis. Il avait eu la tête près du bonnet. Il se battit pour un article avec M. Degouves-Denunque, qui était tout à la fois rédacteur au National et au Journal de Rouen, rival du Mémorial. Le duel eut lieu au pistolet.

M. Rivoire enleva avec sa balle la dernière phalange du doigt du milieu de son adversaire. Sous le règne de Louis-Philippe, M. Rivoire avait écrit plusieurs brochures politiques qui firent assez de bruit. L’une d’elles se rapportait à la question de l’hérédité de la pairie.

11 avait toujours eu des collaborateurs distingués. La place que je venais prendre à côté de lui avait été occupée avant moi par Louis Veuillot, puis par le spirituel Edmond Texier, rédacteur au Siècle.

Louis Veuillot, qui ne s’était pas encore converti, avait eu à Rouen une existence très orageuse, mêlée de duels et d’aventures. En cherchant dans la collection du journal, on retrouverait des romans signés de lui fort passionnés, puis des critiques de théâtre écrites dans une note très mondaine.

Politiquement parlant, le Mémorial jouait à Rouen le même rôle que le Courrier de la Gironde à Bordeaux, que dirigeait M. Cmgy. C’était un journal orléaniste libéral. Pendant tout le courant de l'année 1831, il ne cessa de donner des détails d’une rigoureuse exactitude sur le coup d’État qui se préparait. M. Rivoire avait pour rédacteur, habitant Paris, M. Vergniaud qui pendant longtemps dirigea le bulletin politique de l 'agence Havas. Le fils de M. Vergniaud est devenu secrétaire général du préfet de la Seine.

Il avait, en outre, d autres correspondants anonymes qui l’informaient de tout ce qu’on disait à l’Elysée et dans la Commission de permanence, lorsque l’Assemblée n’était pas réunie.

Au coup d'Etat, le Mémorial fut supprimé pendant deux jours, et ne fut autorisé à reparaître qu’à la condition de changer de nom et de s’appeler le Nouvelliste de Rouen. Tous les Mémoriaux passaient à tort ou à raison pour être des journaux orléanistes, de même que les Gazettes sont des organes légitimistes. M. Vergniaud, son correspondant à Paris, fut arrêté pendant huit jours.

L’Empire naissant se montra très dur pour M. Rivoire. On lui défendit d’écrire dans son journal, et. je fus choisi comme rédacteur en chef. Mais je ne pris jamais la fonction au sérieux, et je me fis un devoir, tout en sauvant les apparences, de rester sous les ordres de M. Rivoire qui était pour moi un maître.

Le Journal cle Rouen était le rival du Nouvelliste. Cet organe qui, sous le gouvernement de Juillet, était de la nuance du National, avait une réelle importance et était rédigé par des gens de talent. Il faut citer M. Degouves-Denunque, M. Yisinet et M. Reuzeville. Il appartenait à M. Brière et appartient maintenant à son fils, M. Léon Brière, qui le dirige parfaitement.

Beuzeville a été un véritable type. Il a fait pennant plus de quarante ans le Journal de Rouen. Il était poète à ses heures et tournait fort bien les vers. Il a publié un recueil de poésies intitulé : les Fleurs du chemin. Il les adressa à son adversaire politique, M. Rivoire, qui le remercia en lui disant que ses Fleurs du chemin l’avaient fait passer par un chemin de fleurs. Beuzeville, dans l’intimité duquel j’ai vécu

pendant près de six. ans, était le plus charmant garçon du monde.

Il était aussi d’une sûreté de rapports et d’une honorabilité à laquelle le préfet qui lui adressait des avertissements se plaisait à rendre hommage. Beuzeville et moi causions, la nuit, sans jamais nous dire ce qu’il y avait dans le numéro du journal que nous venions de préparer chacun de notre côté. Il était très populaire et son esprit était fort apprécié.

A Rouen les journaux se faisaient la nuit : on les commençait à minuit et on les terminait à six heures du matin. Rouen et les environs savaient, dès cette heure-là, tout ce que contenaient les journaux de Paris. Mais à ce métier, je perdis le sommeil, que je n’ai plus retrouvé depuis. De 1848 à 1857, je ne me suis jamais couché avant cinq ou six heures du matin.

De 1851 à 1858, la question brûlante, dans la presse de Rouen, était celle du libre-échange que M. Rouher aidé par M. Michel Chevalier préparait. On lisait à la première page des articles fort remarquables dans lesquels M. Visinet, du Journal de Rouen, et M. Rivoire du Nouvelliste se disputaient. M. Visinet était libre-échangislc et M. Rivoire protectionniste. Comme ils avaient tous les deux beaucoup de verve, d’esprit et de talent, ils se portaient des bottes terribles qui donnaient à penser qu’ils allaient se provoquer en duel. Il n’en était rien. Tous deux s’étaient battus, mais ce temps était passé. A ce moment-là M. Rivoire était cloué, comme je l’ai dit, sur son fauteuil par une affection de la moelle épinière, et M. Visinet atteint aussi de la même affection et de plus aveugle.

Un jour, prenant par le bras M. Rivoire qui pouvait à peine marcher, je le conduisis au chevet de M. Yisinet, qui, lui, ne se levait plus. Oubliant leurs dissentiments économiques, ils se tendirent la main, se firent des amitiés et se recommandèrent des remèdes qui ne les guérissaient pas.

Rouen, malgré la centralisation, a conservé un air de capitale. Je trouvai là des hommes fort distingués. Le préfet, le baron Ernest Leroy, était un gentleman accompli. Il avait des formes exquises, et n’était jamais plus aimable que quand il avait des remontrances à faire à la presse, car après le coup d’État, je m’en souviens, les journalistes étaient souvent appelés à la préfecture. Son frère, M. Pierre Leroy, était préfet du Calvados.

Je n’oublierai jamais le singulier entretien que j’eus avec lui, en 1853, lors du voyage que l’empereur et l’impératrice firent à Amiens. La Correspondance Havas avait télégraphié au préfet et aux journaux le texte officiel des discours que les autorités d’Amiens avaient adressés à Leurs Majestés. Parmi ces discours se trouvait celui de l’évêque. Or, voici ce que la Correspondance Havas faisait dire par ce digne prélat à l’impératrice :

Madame, c’est un beau jour sans doute que celui qui rapproche les peuples des souverains qui leur sont chers ; mais ce jour aurait eu des ombres, si nous n’y voyions une princesse que tous les uniformes ont appris à connaître.

Le journal parut avec ce texte tronqué.

Aussitôt le préfet me fit demander et m’intima l’ordre, non pas seulement de faire un erratum, mais de publier de nouveau tout le discours en substituant au mot uniformes le mot infortunes. Cette rectification dut être faite dans tous les départements. Partout cette déplorable erreur fit faire des gorges chaudes.

C’était M. Franc-Carré, ancien pair de France et ancien procureur général à Paris, qui était premier président de la cour. Après le coup d’Etat, lorsqu’il alla prêter serment, l’empereur, se souvenant qu’il avait autrefois requis la peine de mort contre lui, le félicita d’avoir fait son devoir, afin de mettre fin à l’embarras qu’il devait éprouver.

M. Franc-Carré était un dilettante. Il aimait les curiosités et la musique. A mon arrivée à Rouen, je le scandalisai, parce que dans un article de théâtre j’avais osé dire que la Lucie de Donizetti était une œuvre ennuyeuse, et j’en citais pour preuve qu’elle fait infailliblement aboyer les chiens quand ils l’entendent. J’avais dit cela pour faire plaisir à Henri Heine qui n’aimait pas Donizetti et qui, dans ses Lettres sur Lutèce, comparait sa fécondité à celle des lapins. Mais un ami commun me réconcilia avec le premier président. Je lui promis à l’avenir de dire beaucoup de bien de Lucie.

M. Henri Barbet, ancien maire de Rouen et ancien pair de France, faisait grande figure à Rouen. C’était un grand travailleur et un homme fort distingué, qui traitait les journalistes avec beaucoup de déférence, et qui les invitait toujours à ses soirées. Il faut en dire

autant de M. le comte de Gcrminy, receveur général, qui donnait des fêtes splendides. Il quitta Rouen pour être un instant ministre des finances, puis gouverneur delà Banque de France.

Comme journaliste, j’étais reçu à peu près partout, même chez monseigneur Blancart de Bailleul, archevêque de Rouen et primat de Normandie. C’était un vieillard vénérable, très charitable, mais n’ayant qu’un désir : vivre avec ses grands vicaires, et ayant en horreur qu’on s’occupât de lui. Il était très austère. Dans son palais archiépiscopal, il y avait des rideaux de taffetas vert sur toutes les glaces, et quand il allait à un dîner d’apparat, les dames devaient porter des robes montantes.

Une figure très originale était celle de M. Duthuit. Ce vieux garçon très riche possédait déjà à cette époque les plus magnifiques collections du monde. Le musée du Louvre et le Bristish Muséum pourraient envier certainement ce qu’il possède en tableaux, en porcelaines, en faïences, en bronzes et en objets d’art de toutes sortes. Non seulement ses hôtels ne peuvent plus contenir toutes ces richesses artistiques, mais encore il en a en dépôt chez tous les marchands de curiosités de Paris. Il y a chez eux des merveilles emballées dans des caisses qu’il n’a jamais ouvertes. Cet homme, qui pour lui ne dépense rien et vit avec une extrême simplicité, assiste à Paris aux grandes ventes et achète des tableaux dont le prix dépasse cent mille francs, comme nous achetons une paire de gants. C’est de plus un lettré de premier ordre. Il y a dans son salon un certain Poussin, plus beau que

ceux qui sont dans le salon carré du Louvre. Il a la réputation d’être un des plus grands connaisseurs de l’Europe.

Autrefois à Paris, à l’Hôtel des ventes, il avait pour rival le marquis d’Herfort. Que de fois ces deux amateurs se sont-ils disputé des Greuse, des Ilobbéma et des eaux-fortes uniques ! Depuis qu’il existe, M. Duthuit cherche et voyage pour enrichir ses collections.

En venant à Rouen, je me croyais envoyé en exil; mais au bout d’un mois, je me consolai et je m’aperçus que je me trouvais au milieu des plus braves gens du monde. Me couchant à cinq ou six heures du matin, je ne me levais qu’à une heure ; j’allais au journal, et, en réalité, je ne vivais que pendant la soirée. Venu pour étudier, je me tins parole, et jamais le plaisir que j’éprouvais à aller dans le monde et dans les coulisses du théâtre ne m’empêchèrent d’étudier.

M. Rivoire m’apprit bien des choses. J’appris aussi beaucoup en voyant assidûment d’autres hommes instruits : l’un était M. Glogenson, le commentateur de Voltaire ; l’autre, l’abbé Eorbras, grand vicaire de l’archevêque ; puis le très savant M. Pouchet.

M. Clogenson était un beau vieillard. Ses cheveux gris et abondants formaient perruque. Cet homme avait passé sa vie à lire Voltaire. 11 lit de ses œuvres une édition très estimée qui porte son nom. Il y a le Voltaire Clogenson. Il avait pris Voltaire à sa naissance, etn’avait pas quitté sa trace jusqu’à sa mort. Il l’avait suivi dans tous ses voyages et dans toutes ses excursions. Il le connaissait à ce point d’avoir rectifié certaines dates fausses qu’on avait placées dans

sa volumineuse correspondance. Non seulement il admirait ses œuvres, mais encore ilaimaitsa personne, me rappelant qu’il était bon et généreux, qu’il avait vengé Callas et doté les nièces de Corneille. «Voltaire, me disait-il, abhorrait le fanatisme et la superstition,» et il ajoutait: « 11 pleurait le jour anniversaire de la Saint-Barthélemy . »

On reprochait à Voltaire d’avoir eu des intérêts dans un bâtiment chargé de faire la traite des nègres. « C’est vrai, me disait-il, mais je crois avoir détruit une lettre sans importance dans laquelle on pourrait trouver la trace de cette participation. » L’appartement de M. Clogenson était rempli de portraits de Voltaire. On le voyait tout jeune allant à la Bastille, puis vieux comme sur la statue d’Houdon. Alors, après m’avoir bien parlé de l’homme, il prenait au hasard un volume de ses œuvres et m’en lisait des fragments. Il s’animait, ne lisait plus et déclamait. Il aura été sans nul doute le plus fervent admirateur de ce brillant apôtre de la civilisation.

Il connaissait d’ailleurs à fond tout ce beau xviii0 siècle, et il n’en finissait plus quand il parlait de d’Alembert, de Diderot, du baron d’Holbach, de Grimm, de Rousseau et de l’abbé Galiani. Quant à celui-là, il ne pouvait pas le souffrir. Il crossait, c’est le mot, ce petit abbé italien, venu à Paris, disaitil, avec la sotte prétention d’avoir plus d’esprit que tout le monde, puisqu’il croyait en avoir plus que Voltaire.

L’abbé Forbas était un colosse aussi courageux que savant. En 1848, lors des troubles qui eurent lieu à

Rouen et que la garde nationale sut réprimer avec une énergie qui la fit maintenir alors qu’on la supprima presque partout, l’abbé Forbas, un crucifix à la main, s’en alla dans le quartier Martinville au-devant des insurgés et leur adressa des paroles de paix et de conciliation. Il se fit écouter. Ce digne ecclésiastique, charitable et bon, était très populaire. Quand les ouvriers des fabriques le voyaient passer, ils disaient tout bas: « Celui-là, c’est un bon b... »

C’était un prêtre aimable et tolérant, aussi fort en philosophie qu’en théologie. On était sous le charme dès qu’il parlait et discutait. Il était gallican et adorait Pascal. Je soupçonne même qu’au fond il était un peu janséniste. Grâce à un éclectisme très fin, il conciliait en lui toutes ces doctrines. Un jour, il me dit : « Si on en croyait les jésuites, Pascal, ce saint homme, ne serait pas en paradis. » Je voulus le faire s’expliquer davantage. Il résista et se résuma en me rappelant que la querelle devait être éternelle entre la Théologie et la Philosophie, l’une s’appuyantsur la foi, l’autre sur la raison et l’examen. Aussi les saintes Ecritures avaient-elles dit que Dieu livrait le monde aux disputes des docteurs.

Ce brave abbé eut le talent de me faire étudier avec fruit. Il m’enseigna même le blason, pour lequel je me passionnai. A ses yeux, j’étais une brebis égarée qu’il fallait laisser courir, mais qui devait un jour rentrer au bercail. Je crois, c’est peut-être très fat, n’en être jamais sorti .

J'arrive à M. Pouchet. Il était conservateur du Musée scientifique et docteur dans toutes les facultés.

C’était un petit homme sourd, rabougri par l’étude, mais aimable et spirituel. Un mot résumait sa vie : l'étude. Il s’occupa, l’un des premiers, de la pisciculture et de la génération spontanée. Il vint avec son collègue, M. Jolly de Toulouse, expérimenter celte théorie devant l’Académie des sciences. Il est l’auteur de livres très curieux et très estimés. L'Univers ou les infiniment grands et les infiniment petits est un des livres les plus attachants qu’on puisse lire. Quand j'allais le voir, il avait la bonté, pour me rendre plus compréhensibles les phénomènes dont il me parlait, de se livrer àdes expériences. Il était bon, modeste, et n’ouvrait la bouche que pour vous dire des choses aimables. Il n’v a que les esprits supérieurs qui ont ces délicatesses. 11 a laissé deux fils qui se montrent dignesde leur père : l’un,GeorgesPouchet, collaborateur de M. Robin, est professeur au Jardin des plantes et rédige le feuilleton scientifique du Siècle ; l’autre est un ingénieur distingué.

Jusqu’à présent, je n’ai parlé que du côté grave de ma vie à Rouen. J’arrive à la partie frivole et gaie. Les Rouennais, qui sont les gens les plus laborieux et les plus sérieux du monde, n’en aiment pas moins les plaisirs et les distractions. Rouen est indéfinissable. On dit, dans les Guides des voyageurs, Rome la Sainte, Florence la Superbe, Venise la Relie. Pour une foule de gens, Rouen est la capitale du coton et delà rouennerie. C’est faux. C’est avant tout la ville des merveilles. Ses églises et ses monuments sont incomparables. Nulle part on ne saurait voir de plus belles choses que Saint-Maclou, la tour de l’église Saint-Ouen,

la cathédrale de Noire-Dame, le Palais de justice, la tour de la Grosse-Horloge et l’hôtel Bourgtheroude. Dans les rues les plus étroites et les plus tortueuses, on retrouve à chaque pas des débris du gothique flamboyant le plus pur et le plus parfait; ces débris abritent des dépôts de fer et déballés de coton. C’est en vain qu’on chercherait dans toute la ville de Marseille un échantillon de gothique de cette valeur. Mais, malgré tous ces vestiges, Rouen, pour bien des gens, est avant tout la ville du coton. Laissons-les dire.

Les Rouennais ont un culte pour les grands hommes nés dans leur ville. Le grand Corneille a sa statue en bronze sur le Pont-de-Pierre, et on montre dans la petite rue de la Pie la maison où Pierre Corneille composa ses tragédies, près de son frère Thomas Corneille qui travaillait à côté de lui.

Boieldieu est pour eux l’immortel auteur de la Dame Blanche ; il a sa statue sur un beau cours qui porte son nom.

Il y a une rue qui porte le nom d’Armand Carrel.

Les Rouennais, alors que j’habitais leur ville de 1851 à 185G, prenaient au sérieux leur académie et leurs théâtres. Il y avait à ce moment-là des hommes fort distingués dans l’académie. Il faut citer l’abbé Cochet, un archéologue très savant, qui avait découvert à Lillebonne un cirque romain. En pratiquant des fouilles, il avait trouvé une quantité considérable de bijoux remontant à l’époque gallo-romaine. Il faut citer encore le docteur des Alleurs, qui avait été l’ami intime de Boieldieu et qui me racontait l’enthou-

siasme avec lequel ce grand compositeur avait été reçu par ses concitoyens quand il vint à Rouen conduire l’orchestre du théâtre des Arts pour la représentation de la Dame Blanche. Il y avait aussi un certain M. Laquerrière, auteur d’un livre curieux sur les enseignes. C’était un classique qui ne badinait pas, qui ne trouvait point de talent à Victor Hugo, mais qui par contre se pamait en lisant l’ode insipide de Boileau sur la Prise de Namur. C’était, littérairement parlant, l’esprit le plus obtus, la perruque la plus complète qu’on pût imaginer.

Il ne faut pas oublier M. Pottier, le bibliothécaire de la ville, qui fut un érudit d’un très grand mérite, auteur de Y Origine de la porcelaine en Europe et de beaucoup d’autres notices très estimées.

L’académie s’assemblait toujours le soir, et les séances duraient jusqu’à minuit. Elle tenait beaucoup à ce que les journaux rendissent compte de ses travaux dès le lendemain matin. Souvent il y avait des omissions dans un article fait à la bâte. Alors surgissaient les plaintes, les réclamations ; j’eus pour ma part souvent maille à partir avec certains académiciens.

M. Rivoire m’avait donné carte blanche pour leur répondre et au besoin pour plaisanter un peu à leurs dépens. Ceux aux caprices desquelsje ne voulais pas me prêter se vengeaient de moi en m’appelant fantaisiste et prétendaient qu’il n’y avait rien de sérieux dans ce que j’écrivais. Pour eux, je n’étais pas assez ennuyeux. Rien n’est, en réalité, plus soporifique et plus insipide que les séances des académies de pro-

vince. On s’y passionne toujours pour des riens et on se bat les lianes pour endémontrer l’évidence.

J’ai dit que les Itouennais aimaient leurs théâtres, mais ils ne voulaient point faire de grands sacrifices. Sous tous les régimes, le conseil municipal se faisait tirer l’oreille pour allouer aux directeurs une subvention suffisante. Je me rappelle les lances que j’ai dû rompre pour faire voter les subsides nécessaires à ces malheureux directeurs auxquels on demandait de jouer la tragédie, la comédie, le drame, le grand opéra, l’opéra-comique et des ballets par-dessus le marché.

Les sages composant ce conseil prétendaient que c’étcoillà une dépense superflue, et, à ce propos, ils invoquaient ces préceptes de morale que vous entendez d’ici. Mais quand on faisait observer aux susdits sages que le théâtre constituait tout un monde et que, sans lui, la ville avait le soir un très morne aspect, que les restaurateurs, les propriétaires, les marchands d’étoffes, les coiffeurs, les cochers, les couturières étaient en détresse, alors ils se sentaient désarmés et votaient une subvention toujours, hélas! insuffisante, si on en juge par les faillites successives des directeurs.

En effet, au bout de trois mois, c’est-à-dire en plein hiver, le directeur tombait en faillite. Les artistes se mettaient en société avec une pièce montée pour tout répertoire. Je me rappelle un certain hiver où les habitués du théâtre en fur.ent réduits à entendre la Fée aux roses pendant trois mois. Les spectateurs s’ennuyaient et les artistes en étaient réduits à mourir

de faim. L’année suivante, pareil sinistre se renouvelait.

Pendant longtemps au théâtre des Arts, le principal théâtre de Rouen, on se tenait debout au parterre, et comme il n’y avait pas de places marquées, les spectateurs y étaient serrés comme des harengs. On s’y bousculait beaucoup. Pendant les entr’actes les négociants les plus riches se retrouvaient dans ce parterre et y continuaient la Bourse des marchandises. Il arrivait que le coton en laine, qui avait été en baisse au marché du Havre et de Liverpool, se relevait entre le second et le troisième acte de la Dame Blanche.

Le parterre de Rouen avait la prétention, peut-être justifiée, d’être très connaisseur et très sévère. Il y eut des représentations tumultueuses pendant lesquelles on siffla des oeuvres et des interprètes qu’on avait acclamés à Paris. A leur apparition, les Huguenots n’eurent pas le don de lui plaire. Il importe de dire qu’il se rétracta, et rendit ensuite justice à Meyerbeer.

C’était surtout pendant la période des débuts, alors que le directeur offrait ses nouveaux artistes au public, qu’on se montrait très sévère. Tous les yeux étaient braqués sur les Aristarques, c’est-à-dire sur les critiques; on cherchait à deviner sur leur physionomie le bien ou le mal qu’ils devaient dire des débutants dans leurs articles du lendemain.

Il m’a été permis d’assister dans ces périodes des débuts à des scènes très amusantes. En ces instants-là les Rouennais oubliaient les affaires se chiffrant par centaines de mille francs qu’ils traitaient, pour être

tout à l’art dramatique. L’admission d’un ténor, d’une chanteuse à roulades, ou d’une jeune première de comédie, devenait une question de la plus haute importance. Il n’était pas rare de voir des amis intimes échanger des mots blessants quand ils n’étaient pas d’accord sur le mérite d’un débutant.

Une fois, un chanteur qui débutait dans le Postillon de Longjumeau parut en scène avec une perruque poudrée et des moustaches. Aussitôt on entendit toute la salle lui crier: Allez vous raser! allez vous raser! Il fut obligé de sortir et d’immoler à la couleur locale ses moustaches auxquelles il tenait beaucoup.

Une autre fois, il y avait des débuts dans la Chanoinesse de M. Scribe. La scène se passe, comme on sait, vers 1820. Une débutante, glacée de frayeur, paraît portant un fichu blanc fixé par une broche sur laquelle il y avait une photographie.

La salle devient houleuse et, de toute part, on crie à la malheureuse : Allez ôter votre broche ! La photographie n’était pas connue en 1820 ! Elle dut s’exécuter et reparut avec un camée représentant la tête d’un empereur romain. Elle fut alors couverte d’applaudissements.

Un début était toujours une affaire importante, mais un début dans la Dame Blanche l’était encore davantage. Une fois un ténor, qui chantait le rôle de Georges, entre au troisième acte dans la grande salle du château d’Avenel. Pour peindre son étonnement il dit, ainsi que c’est écrit dans le texte, qu’il lui semble qu’il est conduit par la baguette d’une fée. Mais au lieu, par sa pantomime, d’évoquer la baguette

d’une fée, il imite les deux baguettes d’un tambour. Là-dessus, on éclate de rire, les plaisanteries s’entrecroisent et le ténor est effrayé et décontenancé à ce point d’être saisi d’un enrouement subit. L’épreuve fut remise à la semaine suivante.

Les Rouennais sont très tiers de Pierre Corneille, et ils ont raison, mais ils le sont autant de Boieldieu. La Dame Blanche d’abord, le Nouveau Seigneur e tla Fêle au village voisiniez plongeaient dans l’ivresse. Pendant les cinq années que je passai au Nouvelliste , j’ai dû écrire cinquante articles sur la Dame Blanche. Si j’avais manqué, j’aurais reçu des réclamations, non seulement des habitants de la ville, mais des habitants des villages et des hameaux. J’avais pour collaborateur M. Maillot, un musicien de talent, qui, de son côté, dut écrire sur l’opéra de Boieldieu autant d’articles que moi. Le Journal de Bouen était astreint à la même obligation. Amédée Méreaux, un autre musicien de très grand, talent, qui fut pendant longtemps le critique musical dans ce susdit Journal de Bouen, dut, pendant sa carrière, parler plus de cent fois de la Dame Blanche.

Quand il y avait eu des débuts ou des pièces nouvelles au théâtre des Arts, dès le lendemain les amateurs se rendaient au café Tillard, situé près du théâtre, ou au café de La Crosse, et là ils demandaient les journaux pour vérifier si les critiques avaient été justes et impartiaux.

Les abonnés de l’orchestre ne badinaient pas. Il y avait dans les opéras des endroits où ils attendaient le débutant pour l’applaudir ou le siffler, selon qu’il

donnait ou ne donnait pas la note. Amis secondez ma vengeance de Guillaume Tell, ou Sur le bord de V abîme, de je ne sais plus quel ouvrage du grand répertoire, étaient des points culminants que l'artiste devait franchir, au risque d’être taquiné. La colère de ces abonnés tombait souvent sur des ténors essoufflés qu’on rencontrait sur la promenade, chaussés de bottines à triple semelle et entortillés de cache-nez destinés à préserver la voix qui n’était pas dans leur gosier.

Le foyer des artistes du théâtre des Arts avait ses habitués qui se composaient de cinq à six vieux médecins auxquels Boieldieu avait autrefois accordé leurs entrées, puis d’une demi-douzaine de bavards qui racontaient des anecdotes sur Talma, mademoiselle Mars, Ellcviou, empruntées toutes à Y Almanach des Muses. Il ne faut pas oublier un certain M. Soubirane qui, celui-là, avait tout fait. A l’en croire il avait embaumé Louis XVIII, découvert des complots sous le gouvernement de Juillet. En 1852, à l’époque dont je parle, il réfutait en vers de quinze à seize pieds, dont il allait donner lecture aux demoiselles de comptoir dans les cafés, le Napoléo?i le Petit de Victor Hugo. Il était chauve et orné d’une cravate blanche. Il mourut régisseur de madame Ilistori, cette comédienne italienne qui osa venir à Paris jouer avec sa voix de Piémontaise la Phèdre de Racine devant nous qui l’avions entendue interprétée par la voix d’or de Rachel.

Dans ce temps-là, Victor Cochinat, qui depuis a su se faire une place dans la presse de Paris, écrivait

au Journal de Rouen. Il avait été un peu secrétaire d’Alexandre Dumas et était très romantique. Une fois, en rendant compte d’un ballet, il se permit de dire que l’étoile de la troupe avait une danse cantharidée. Un membre de l’académie de Rouen jeta le journal et dit que, s’il y avait dix écrivains comme Cochinat, la langue française n’existerait plus dans quinze ans. Ce brave académicien est mort, et Cochinat n’a point tué la langue française.

Au théâtre des Arts, c’était solennel. On était censé n’y faire que du grand art. C’était plus amusant au théâtre Français, situé sur la place du Marché au poisson et qu’on avait pour cela surnommé le Théâtre des éperlans. Rouen, cela soit dit en passant, est la capitale des éperlans.

Là tout s’y passait en famille, et les abonnés de l’orchestre et des avant-scènes fraternisaient avec les artistes. Il y avait toujours dans la troupe de fort jolies filles vivant, dans l’intimité des jeunes gens riches qui payaient généreusement leurs toilettes. Leurs pères, hommes graves siégeant à la chambre de commerce ou au conseil municipal, avaient en horreur ces sirènes qui détournaient leurs enfants du sentier de la vertu. On y jouait le drame, le vaudeville, l’opérette. Vers 1852, ce théâtre, qui soutenait le théâtre des Arts, en fut séparé et donné à M. Plunkett qui devait, quelques années plus tard, devenir directeur du théâtre du Palais-Royal à Paris. Pendant les quelques années de sa direction le Théâtre des éperlans prospéra, grâce à l’excellente troupe qu'il avait engagée, et grâce surtout à tous les artistes de

Paris qui venaient y jouer les uns après les aut res. Il nous amenait les artistes du Vaudeville, des Variétés, du Gymnase et du Palais-Royal. Mélingue, Ravel, Suinville, Grassot, Geoffroy, Hoffmann, madame Fargueil Octave, mademoiselle Cico, Aline Duval, mademoiselle Luther, mademoiselle Saint-Marc. Il faut dire que le théâtre des Arts, de son côté, imitait son exemple. Rachel, madame Doche, Augustine Brohany vinrent avecLigier, Fechter, Provostet bien d’autres. M. Plunkett, cela se comprend, était très populaire et très aimé, surtout par la jeunesse.

Ce fut à Rouen que madame Doche joua pour la première fois la Dame aux camélias sur une autre scène que celle du Vaudeville. Elle obtint un immense succès. Rachel joua Advienne Lecouvreur et Phèdre. On avait quintuplé le prix des places. Augustine Brohan et Provost jouèrent le Bonhomme Jadis que Henri Murger vint remettre en scène.

Gochinat, dont j’ai parlé, rédigeait la critique dra matique au Journal de Rouen , et y dépensait beaucoup d’esprit. Il était dans ce temps-là un bohème d’une belle humeur inaltérable. En sa qualité d’avocat, car il était aussi avocat et avait été un instant substitut du procureur delà République à la Martinique, son pays, il rédigeait aussi la chronique judiciaire. Il avait le don de rendre intéressants tous les procès dont il rendait compte. Il récitait sans cesse des vers de Victor Hugo, et vociférait contre M. Scribe. Au sein de l’académie de Rouen, deux ou trois membres l’avaient voué aux dieux infernaux. Cette sorte d’excommunication le laissait froid. Coehinat, pendant les

trois années qu’il passa à Rouen, a dû faire pour sa part vingt ou trente articles sur la Dame Blanche. Sa gaieté débordante ne savait pas s’arrêter et s’en prenait à tout, ainsi qu’on en pourra juger par l’anecdote suivante. Il y avait à Rouen un vieil officier de l’Empire, âgé de quatre-vingt-neuf ans, très aimé et très estimé dans la ville. Ce brave avait gagné des insolations à la face pendant la campagne d’Égypte, et son nez était resté plus rouge que sa décoration. Il avait eu les jambes gelées pendant la campagne de Russie. Il personnifiait bien, ainsi que l’a dit Béranger, « le vieux débris d’un héroïque Empire ». Ce noble mutilé venait tous les jours au café Tillard prendre son café consolé, expression usitée à Rouen, c’est-à-dire une tasse de café accompagnée de deux petits verres d’eau-de-vie. Un jour, en le savourant, ce vieil officier mourut, subitement frappé d’une attaque d’apoplexie. Or Cocliinat, racontant son trépas, disait qu’il était mort laissant son café consolé et une veuve inconsolable. Le mot fit rire les uns et scandalisa les autres.

J’allais à Rouen, chez une célébrité de la danse ; je veux parler de la Montessu, ancienne étoile du grand Opéra où elle brillait sous la Restauration. C’était elle qui en 1824 avait créé le ballet de Manon Lescaut, dans lequel, ainsi que le disaient les critiques du temps, elle bavardait avec ses pieds. Elle habitait une très jolie maison à Saint-Sever, ce faubourg de Rouen situé sur la rive gauche de 1a. Seine. Sa maison était celle du bon Dieu. On y était toujours à table. Elle était vieille, envahie par la graisse, et il eût été

difficile de retrouver en elle la sylphide d’autrefois. Elle était de la famille des Paul qui ont fourni tant de sujets à la danse.

Ses amis lui étaient restés fidèles et venaient la voir. Je me rappelle qu’un certain soir il y avait, réunis dans son salon, le docteur Ricord, qui était son compatriote, madame Ugalde, Déjazet et moi ; après le dîner on dansa. Le docteur Ricord, qui était enthousiaste du talent de madame Ugalde et qui allait toujours l’entendre dans Galathée, dansait avec elle. Je lui faisais vis-à-vis avec Déjazet. Pauline Paul, dugazon au théâtre des Arts et nièce de laMontessu, dansait avec un petit godelureau qui lui faisait infructueusement la cour, et la Montessu avec son épicier et son voisin qui, lorsqu’elle était seule venait faire son piquet. La soirée fut fort gaie ; à dix heures et demie, on annonça un visiteur. C’était M. de Saint- Georges, peint et teint tout fraîchement, et que la Montessu appela de son petit nom Henri. Quelques années après, la Montessu, qui ne vivait pas avec son mari, apprit sa mort. Il lui laissait vingt mille livres de rente qu’elle croqua et qui suffirent à ses dernières prodigalités. Elle mourut elle-même en arrivant au bout de son rouleau. Elle n’eut jamais rien à elle, et aura été une des femmes les plus grugées de son époque.

A l’époque dont je parle, Déjazet n’était plus jeune, mais elle était plus fine et plus spirituelle que jamais. Je l’ai beaucoup connue et je regretterai toujours les instants passés près d’elle. C’était le type le plus parfait de la femme du xvm' siècle. Elle avait l’inso-

lence agréable des marquises de l’ancien régime. Scs lettres étaient étincelantes comme sa conversation. J’aurais voulu la voir à la Comédie-Française, interprétant Molière et Marivaux. Elle aurait joué les grandes coquettes avec autant de talent que les soubrettes. Elle avait une façon de dire qu’on ne retrouvera plus. Elle possédait une petite voix métallique qui donnait à sa diction un charme particulier. Elle vécut toute sa vie au milieu des illustrations de son temps.

Déjazet a gagné des millions et est morte pauvre. Il en fut ainsi parce qu’elle partagea toujours son argent entre ses petits-enfants et les pauvres. Sa charité était proverbiale; elle mettait son grand talent de comédienne à la disposition de ceux qui organisaient des bonnes œuvres, et, non contente de jouer pour rien, elle y ajoutait de l’argent. Si on se sauve par la charité, elle sera allée tout droit en paradis.

En dehors du monde et du théâtre, la ville de Rouen offrait peu de distractions aux célibataires qui, comme moi, étaient pour ainsi dire en garnison, sans intérieur et sans foyer. Nous en étions réduits à la promenade du cours Boieldieu, ce boulevard desitaliens de Rouen. C’est là qu’à l’heure de la musique les belles dames et les belles demoiselles venaient montrer leur élégance. On se saluait et tout se bornait là, le flirtage, cette invention américaine, ne faisant point partie de nos mœurs.

L’été, les mauvais sujets s’en allaient le soir au Mabille de Rouen, c’est-à-dire au bal Baubeuf, situé à l’extrémité de Elle Lacroix. C’était un endroit très

pittoresque; mais le bastringue qui se tenait là gâtait le paysage et avait fait fuir les rossignols et les fauvettes de tous les bosquets. La jeunesse s’y livrait à des danses que M. de Vestris n’avait pas réglées. Les allées de ce beau jardin étaient remplies de Daphnis et de Chloés qui pouvaient s’égarer tout à leur aise, sans avoir à redouter des regards indiscrets. Aussi s’égaraient-ils avec un sans-gêne tout à fait réjouissant. On se serait cru à Cylhère ou à Paphos.

Après le coup d’Etat du 2 décembre, M. Delamarre, directeur de la Patrie, fut autorisé par le gouvernement à créer dans les principales villes des organes bonapartistes. Le procédé était bien simple, mais il lui coûta des sommes énormes. On envoyait dans chaque ville où on allait planter sa tente la première page clichée de la Patrie, cela suffisait à la politique.

Il ne restait à y ajouter que la chronique locale et tout ce qui concernait les intérêts du département. M. Delamarre fonda à Itouen la Normandie, le Nord à Lille, la Loire à Nantes, le Capitole à Toulouse et, si on l’avait laissé faire, il aurait fondé les Deux- Sèvres à Niort.

Il envoya à Rouen des journalistes d’une certaine valeur. Il faut citer Louis Couilhac qui, après avoir été un spirituel vaudevilliste, aborda la politique avec succès ; puis Rillequin et Maurice Alhoy, l’ami de Balzac et auteur d’une foule de jolies choses. Mais malgré le talent de ses rédacteurs, la Normandie ne put entamer la clientèle du Journal de Rouen, ni celle du Mémorial devenu le Nouvelliste. Il y eut des polémiques très vives auxquelles le préfet, M. Ernest

Leroy, sut mettre fin avec beaucoup d'habileté. Rouen ayant peu de charme pour Couilhac et Billequin, ils retournèrent à Paris, et alors la Normandie fut rédigée par des doublures. Il faut en excepter MM. Baragnon et Esparbié qu’on vit reparaître dans la presse de Paris. Je n’oublierai jamais la phrase mémorable qu’un des rédacteurs de ce journal écrivit une fois dans un article de théâtre. Il avait à parler de madame Alboni, la chanteuse dont, selon lui, les critiques de Paris avaient exagéré le mérite. Or, pour faire comprendre que tel était son avis, il s’écriait : « Madame Alboni, que les éloges des critiques ont placée à califourchon sur le dos anguleux d’une réputation impossible. » Ce dos anguleux fit rire tout Rouen pendant trois mois.

A Paris les directeurs de journaux connaissent à peine leurs abonnés les plus fidèles. Il n’en est pas de même en province. Une rédaction de journal est un lieu d’informations où l’on vient causer. Les ambitieux et les bavards y abondent, et puis, comme M. Rivoire ne pouvait pas marcher, ses amis, et il en avait beaucoup dans tous les camps, venaient le visiter. Il y avait des types très curieux dans le nombre: d’abord les taquins, c’est-à-dire ceux qui n’étaient jamais contents et qui trouvaient le journal mal renseigné parce qu’il avait omis de parler d’un vol de lapins commis dans la banlieue ; puis les donneurs de conseils, qui n’approuvaient point sa ligne politique; enfin ceux qui désiraient enrichir le journal de leur littérature. Celui-ci aurait voulu parler théâtre et décerner des éloges à la piquante soubrette ou à la

sémillante dugazon de la troupe ; cet autre s’en prenait à l’agriculture ou à l’horticulture. Je me souviendrai d’un certain M. Tougard, le plus brave des hommes, qui, si je l’avais laissé faire, aurait tous les jours parlé des poiriers, des pruniers et des hortensias. Lors des expositions, il se multipliait et semblait s’attendrir en parlant des rhododendrons et de ces plantes grasses qui ressemblent à des cornichons à cheveux blancs. Mais nous étions là pour mettre un frein à la fureur des flots. M. Rivoire les écoutait sans rien dire, afin de pouvoir mieux rire dans sa barbe.

Il n’y avait pas que des non-valeurs parmi ces visiteurs. Au Journal de Rouen on élevait à la brochette M. Cordier qui, après avoir passé par la Chambre de commerce, devint député et est aujourd'hui au Sénat où il occupe un rang très honorable. Au Nouvelliste nous élevions de notre côté M. Pouyer-Qucrticr, qui devint comme on sait ministre de M. Thiers, et que je retrouverai plus tard à Paris.

C’est à Rouen que je connus Gustave Flaubert, au retour du grand voyage qu’il était allé faire en Tunisie pour voir les ruines de Carthage, en Egypte et à Jérusalem. Son frère, Achille Flaubert, orné d’une immense barbe noire, était chirurgien en chef de l’hôpital. C’était un homme de beaucoup de talent. Quant à Gustave, enfermé chez lui àCroissy, près de Rouen, il ne venait que rarement à la ville pour voir son ami Louis Bouilhet. Il entrait au journal et nous allions souper ensemble au restaurant Lepec, sur le cours Boicldieu. 11 écrivait à ce moment-là son remar-

quable roman de Madame Bovary que publiait la Revue de Paris , dirigée par Maxime Du Camp, Louis UJbaeîl et Laurent Pichat. Maxime Du Camp est membre de l’Académie française, Laurent Pichat sénateur et Ulbach l’un des conservateurs de la bibliothèque de l’Arsenal, ce qui ne l’empêche pas d’écrire de fort jolis romans.

Gustave Flaubert, qui devait devenir un maître, était alors peu connu. Il n’avait pas encore achevé Madame Bovary, et n’avait publié ni Salambô, ni la Tentation de saint Antoine, ni la Légende de saint Julien V Hospitalier, mais il avait déjà cette haine que je qualifierai d’enfantine pour les bourgeois. A l’entendre il aurait voulu les livrer aux bêtes féroces, et en réalité, il ne leur aurait fait aucun mal; mais rien que ce mot bourgeois le mettait en fureur comme un taureau devant lequel on aurait agité un drapeau rouge. Pourquoi leur en voulait-il, lui qui par sa position de fortune était indépendant ? Il eût été bien embarrassé de le dire. Il les trouvait pour la plupart ignorants; mais il y avait des exceptions.

Flaubert travaillait la nuit. Il se brûlait le sang et restait quelquefois huit jours sans sortir, même pour aller dans son jardin. Il mettait en ordre les notes prises dans ses voyages et les recherches faites sur les textes dans toutes les bibliothèques de l’Europe, documents avec lesquels il se préparait à écrire Salambô et la Tentation de saint Antoine.

Théophile Gautier et Ernest Feydeau venaient le voir à Rouen, ainsi que le comte d’Osnoy, son plus intime ami. Alors les imprécations contre les bour-

geois recommençaient, car disons en passant que Gautier les détestait aussi, et ajoutons que lui, l’homme le plus doux et le plus inofTensif du monde, eût été incapable d’arracher un cheveu de leur tête. C’était comique de voir à quel paroxysme de fureur ils en arrivaient. Ils devenaient rouges comme des coqs et se voyaient forcés de changer de chemise.

11 va sans dire qu’en littérature et en art, Gautier et Flaubert avaient les mêmes enthousiasmes et les mêmes répugnances. J’assistais impassible à ces discussions orageuses, perdu dans un épais nuage de tabac produit par nos pipes, mais la soirée se terminait toujours gaiement. Il y avait des hommes qui avaient le don de plonger Flaubert dans une hilarité profonde, comme Henri Monnier, alors qu’il faisait M. Prudhomme, et Grassot. Gautier lui-même se mettait de la partie et alors les gamineries commençaient. Flaubert ouvrait les Oraisons funèbres de Bossuet et les déclamait avec la voix de Grassot ou bien il saisissait les Lettres sur V Italie, de Dupaty, la Leçon de Botanique, plat vaudeville du même auteur, Kettly ou le retour en Suisse, ou bien encore les Beux Edmond, de Baré, et lisait avec la voix de M. Prudhomme. Il y avait une autre manière de le faire se pâmer de rire, c’était d’appeler Voltaire le patriarche de Ferney, un médecin un disciple d’Esculape, et l’Odéon le temple de Marivaux.

Flaubert était une nature bien étrange. Les beautés littéraires n’eurent pas d’admirateur plus sincère, plus violent, plus fin et plus enthousiaste que lui. Il adorait Virgile, Dante, Rabelais, Voltaire, Hugo, Cha

teaubriaud ; les œuvres de ces maîtres le plongeaient dans des extases infinies, et, par contre, la platitude, le ridicule et le faux le plongeaient dans des extases contraires. Après avoir adoré ces dieux de la pensée et de la forme, il s'esclaffait de rire aux dépens des dindons et des niais, ce qui explique pourquoi il a fait Bouvard et Pécuchet , c’est-à-dire décrit deux créatures simples et imbéciles. Je me rapellerai toujours la joie folle que je lui causai, quand je lui fis lire dans le dictionnaire de Bouillet, livre qu’on met dans les mains de la jeunesse studieuse, la notice sur Jupiter, notice dans laquelle il est dit que ce maître des dieux, fils de Saturne et de Rhée, épousa sa sœur Junon « dont le caractère altier lui causa bien des ennuis ». Il copia tout de suite cette phrase, qu’on retrouvera dans les notes qui font la suite de Bouvard et Pécuchet. Quelquefois, pour couronner la petite fête, Flaubert, toujours avec la voix de Grassot, lisait l’immonde de Sade. Je dois dire qu’il havait sur ce cynique en délire. Plus tard, je le retrouverai à Paris, où il venait passer les hivers. Parmi ses visiteurs il ne faut pas oublier madame Sand, qui était comme lui noctambule. Ils pouvaient s’entendre et travailler et causer tandis que leurs semblables dormaient. Tous les deux venaient à Rouen visiter les barraques des saltimbanques à la foire Saint-Romain. Quelquefois, parmi ceux devant lesquelsun montreur de fauves récitait son boniment, on distinguait un monsieur aux longues moustaches avec un lorgnon sur l’œil, et une dame vénérable portant sur ses cheveux blancs un petit toquet semblable à celui que porte

Chactas dans les éditions d'Alula illustrées. C’était Flaubert et madame Sand.

Edmond About vint aussi à Rouen, et c’est là que je le rencontrai. Il était alors d'une belle humeur et d’un esprit étourdissant. Jamais on ne put voir une jeunesse plus plantureuse et plus expansive que la sienne. C’est à Rouen qu’il écrivit un peu Germaine et le Roi des montagnes. Il était installé au village du Petit-Quevilly, c’est pour cela qu’il signait vers 1853 ses causeries si vives au Figaro du nom de Valentin de Quevilly. Deux ans après je le retrouvais au Moniteur universel , où il publiait en feuilleton ses Mariages de Paris.

J’allais très souvent à Paras, où je ne voulais pas qu’on m’oubliât, et je faisais des tournées chez mes amis, les engageant à venir me voir et leur promettant des distractions. Mais, pour accomplir ces voyages, il me fallait prendre sur mon repos. Je partais à trois heures du matin, laissant mes instructions pour ce qui restait à faire. J’arrivais à Paris à six heures, je prenais un bain, et je courais toute la journée. Le soir, je montais dans le train de huit heures et j’arrivais au journal à minuit. Je me mettais à l’œuvre et, à six heures, j’allais alors me reposer.

C’est ainsi que j’attirai Henri Murger, qui était d’ailleurs de sa nature assez flâneur. Il vint passer près d’un mois avec moi. Nous admirions les monuments et nous faisions des excursions. Je le conduisis voir les ruines de Jumièges. Il admira beaucoup les abbesses sculptées sur leurs pierres tombales, qui

jonchent Je sol, et insulta un peu celle de Pierre Câuchon, l'évêque vendu aux Anglais qui avait condamné Jeanne d’Arc au bûcher. A Jumièges le vin est très mauvais. On nous en fit boire un qui ne nous réconforta pas précisément. Aussi, quand on nous proposa d’écrire sur cet albumque, depuis des siècles, on offre aux visiteurs, et sur lequel toutes les célébrités de l’Europe ont inscrit quelque chose, voici les mots que je traçai :

Je préfère les ruines de Jumièges à celles de Yolnay, mais je préfère le vin de Volnay à celui de Jumièges. »

C’était le mal de ventre de Murgcr qui m’avait inspiré cette boutade.

Alfred de Musset me fit aussi l’honneur de me rendre visite à Rouen. 11 avait été au Havre, délégué par l’Académie française pour prendre la parole à l’inauguration de la statue de Casimir Delavigne. Le jour de la cérémonie il n'avait pas commencé son discours, et affirmait à M. Pingard qu’il ne savait qu’écrire sur Casimir Delavigne, dont le talent ne lui disait rien. Enfin il dut se résigner. Pingard lui donna une feuille de papier de l’Institut, ornée de la tête de Minerve, et il composa quelques lignes. A son retour du Havre il s’arrêta à Rouen, et il s’en vint avec moi visiter en détail cette merveille d’architecture qui s’appelle Saint-Maclou et qui est peut-être supérieure à la Sainte-Chapelle de Paris. Il prit des notes et me dit qu’on devrait mettre sous verre un tel chefd’œuvre. Je le conduisis sur le cours Boïeldieu, la promenade à la mode, et je lui fis voir les belles dames et les belles demoiselles de la ville. Il ne

parut pas charme. Ce que voyant, j’allai au-devant de sa pensée, en lui proposant de repartir le soir même pour Paris. Il accepta avec empressement, me promettant de revenir; mais il ne revint pas.

Je ne dois pas oublier, parmi ceux que je vis dans la bonne ville de Rouen, Michelet, le célèbre historien. Son gendre habitait une petite campagne des environs. Michelet vint à la rédaction du Nouvelliste. C'était un grand vieillard à cheveux blonds, d'une maigreur extrême. J’eus la bonne fortune de visiter avec lui la tour où Jeanne d’Arc fut enfermée après sa condamnation, ainsi que le cachot danslequelon la mit, lundis que ses bourreaux, le jour du supplice, apprêtaient le bûcher. Il me donna sur ce drame affligeant de notre histoire des détails du plus grand intérêt qu’il avait découverts dans des mémoires du temps. Michelet, comme tous les esprits éminents, était d’une indulgence et d’une modestie extrêmes. Il discutait avec calme, et ne se montrait pas sévère pour les ignorants. Il savait tout, et avait tout observé, les choses, les bêtes, aussi bien que les hommes. Il l’ahien prouve dans ces livres si instructifs et si originaux qui s’appellent la Mer, l'Insecte et l'Oiseau.

Malgré toutes les ruses auxquelles j’avais recours pour attirer mes amis et me faire croire par leur présence que j’étais toujours à Paris, j’étais bien souvent seul. Alors, ainsi que je l’ai dit, je lisais et j’étudiais avec ardeur. Et puis j’avais à faire le journal, ce qui réclamait beaucoup de temps. L’hiver, près de ma cheminée, assis dans un bon fauteuil, je n’étais pas à plaindre; mais l’été, par les belles nuits étoilées, je ne

lis

résistais pas toujours, quand je pouvais sans inconvénient m’éloigner une heure, à m’en aller prendre l’air, flâner de par les rues tortueuses de Rouen, sur les quais, du côté de la montagne dé Bon-Secours. Je devenais alors un contemplatif, et j’admirais l’effet pittoresque que produisaient les rayons de la lune sur les clochers de Rouen. Un certain soir, je fus frappé des sons étranges qui s’entre-croisaient alors que les horloges des innombrables églises sonnaient minuit. Je revins à la rédaction et j’écrivis cette fantaisie intitulée : Minuit à Rouen.

« Nous ne pensons rencontrer aucun contradicteur >> en annonçant ce fait, que minuit sonne dans toutes » les villes. Il sonne, c’est vrai, mais nulle part, » peut-être, dans toute la chrétienté, il ne produit » un effet semblable à celui qui se produit à Rouen, » à ce passage solennel du soir au matin.

» Minuit est la plus longue phrase du dialogue » des horloges. C'est, si l’on veut, leur tirade. Dans » les petites villes où il n’existe qu’une seule église, » minuit est un monologue. Mais dans les grandes » villes comme Rouen, où il y a beaucoup d’églises » et de monuments publics pourvus d’horloge, minuit » est un dialogue que les dissidences des aiguilles » prolongent indéfiniment.

» A présent, l’heure est partout. Dans tous les » clochers, à tous les étages des maisons, dans les » goussets de ceux qui les habitent. Aussi n’est- il » plus possible d’ignorer l’heure. Mais il n’en a pas » toujours été ainsi, et, en ouvrant l’histoire, nous » apprenons qu’il fut un temps où l’homme en était

» réduit à interroger les coqs pour savoir si l’Aurore » aux doigts de rose allait bientôt ouvrir les portes » de l’Orient. Voilà pourquoi mon ami Murger, dans » la Vie de bohème, appelle le coq une horloge à .< plumes.

» Il existe dans une bibliothèque de Genève, patrie » de l’horlogerie, un livre très respectable établissant » que ce fut un sybarite, que les coqs empêchaient » de dormir, qui promit une forte récompense à » celui qui pourrait inventer un instrument destiné » à réveiller ceux auxquels il importait de se lever » de grand matin. Un mécanicien descendant d’Ar- » chimède, dévoré de la soif de l’or, se mit à l’œu- » vre, et, après de nombreuses recherches, inventa » le coucou.

» Les coqs et les coucous régnèrent assez long- » temps. Ils furent détrônés par les cloches. Les » hommes, ayant bâti des églises, les surmontèrent » d’un clocher. Le clocher fut surmonté d’une horloge » à sonnerie, et l’horloge elle -même, surmontée d’un » coq. On voit encore en France un grand nombre » d’églises sur lesquelles plane majestueusement un » coq en fer-blanc. C’est ainsi qu’on explique la pro- » motion de ce vaillant oiseau à cette éminente » position. Il y a bien d’autres allégories qui se » rattachent à ce symbole; mais le sujet que nous » traitons est trop vaste par lui-même pour que nous » puissions nous aventurer dans la moindre di- » gression.

» Il faut distinguer les cloches sonnées par les « sonneurs de celles qui sont agitées par le grand

» ressort de l’horloge. Minuit, par exemple, est l’œu- » vrc du grand ressort, et Y Angélus, celle du sonneur.

» Au moyen âge, chaque clocher d’église était '> pourvu d’un garde armé d’une arbalète, qui, sous » le prétexte de protéger la sécurité des dormeurs, » les réveillait pour leur crier : «. Il est minuit, liabi- » tants, dormez! » Celte contradiction nous a frappé » toutes les fois que nous avons assisté à la repré- » sentation de la Tour de Nesle, et nous a rappelé » l’histoire de ce voyageur devant partir à cinq » heures du matin, auquel un garçon venait dire à » trois heures : « Monsieur, vous n’avez plus que » deux heures à dormir. »

» Dans les temps primitifs, les hommes, ne tra- » vaillant pas la nuit, n’avaient nul besoin de con- » naître l’heure. Une foule de raisons concouraient à » ce qu'ils passassent dans les bras de Morphée toute » la durée du temps pendant lequel le soleil s’en » allait éclairer d’autres mondes. D’abord ils ne » connaissaient point la chandelle; ensuite ils ne » voyageaient que de jour, attendu que les routes » étaient rares et les voitures inconnues.

» Mais lorsque, plus tard, la civilisation en fut » arrivée à ce point de progrès, ou de décadence, de » détruire le miracle par lequel Dieu, selon la Bible, » avait séparé la lumière des ténèbres, et de vouloir, » elle aussi, opérer son petit fai lux, il fallut bien » mesurer la durée de la nuit avec autant de préci- » sion que celle du jour. De là les horloges sonnant » elles-mêmes, non seulement les heures, mais encore » les fractions.

lui

» Adieu, bruits majestueux du silence, enchante- « ments de l’obscurité, sommeil de la Nature! » L’homme emporté par le vertige troubla pour tou- » jours le repos de la nuit. Il fit sonner les horloges, » il alluma des réverbères, il s’attarda dans les rues, » il imagina des patrouilles, il donna des bals, enfin » il inventa ce cortège de circonstances bruyantes » grâce auquel, à présent, une ville n’est plus une >> ruche laborieuse le jour et tranquille la nuit, mais » une fourmilière confuse qui, plus tôt qu’on ne le » croit, obligera les amants passionnés du repos de » prendre la fuite et de s’en aller le demander à » quelque chaumière écartée.

» Ces explications données, prenons les choses » comme elles sont à présent, et revenons au plus » vite à notre sujet.

» A Rouen, le nombre des horloges est considé- » rable. Des calculs de la plus rigoureuse exactitude » prouvent que l’heure sonne de façon à être enten- » due de toute la ville à vingt-cinq places différentes, » en comprenant les églises et les monuments publics. » Il y a bien encore çà et là quelques cadrans en- » roués parlant à voix basse à leurs plus proches voi- » sins, et qui ne figurent pas dans le concert général.

» Pendant le jour, les bruits divers de la rue, les » conversations des parleurs couvrent ' le son des » cloches et des sonneries. Mais, pendant la nuit,

» ces bruits, diminués par le fait de ceux qui ont » encore conservé l’habitude de se coucher, se cal- » ment et s’adoucissent. Les hommes cèdent la parole » aux horloges.

» Or, à minuit, le bavardage des cloches et des » timbres prend des proportions effrayantes, ainsi » qu’on va le comprendre au moyen des chiffres que » nous allons poser.

» Nous avons dit que l'heure sonnait à Rouen dans » vingt-cinq endroits. Une horloge, pour indiquer » minuit, frappe sur son timbre 20 fois de suite, » c’est-à-dire 8 petits coups pour les 4 quarts, puis » 12 coups pour les 12 heures. En multipliant ce » nombre 20 par 23, nombre des horloges, on » obtient un total de 300 coups.

» Nous serions désolé que messieurs les horlogers » vissent une personnalité dans ce que nous allons » raconter. Mais enfin nous devons constater que les » susdites vingt-cinq horloges ne sont pas toujours ’> d’accord. Il y en a qui avancent et d’autres qui » retardent. Les unes marquent ce qu’en astronomie » on appelle le temps vrai; les autres, ce que (tou- » jours en astronomie) l’on nomme le temps moyen.

» Il résulte de ces différences que minuit, pour » sonner partout à Rouen, exige un temps que nous » pouvons évaluer, sans exagération, à une demi- » heure. Saint-Maclou a quelquefois débité son dis- » cours avant que Saint-Romain ait commencé le » sien. Tandis que Notre-Dame en est à sa pérorai- » son, Saint-Ouen n’est pas sorti de l’exorde. Enfin, » il arrive que la Rourse coupe sans politesse la » parole à la Mairie, et que la Préfecture donne la >> réplique à Saint-Vincent.

Nous ne saurions exposer toutes les combinai- » sons que peut présenter ce concert d’horloges;

» mais nos lecteurs comprendront qu’elles sont eapa- » blés, selon qu’il y a plus ou moins d'harmonie » dans leur marche, de chanter des chœurs, des » duos, des trios, des quatuors, des quintettes, par- » fois même des soli et des récitatifs.

» Dans une troupe d’opéra, il y a les ténors, les » barytons, les basses, les contralti, les soprani, c’est- » à-dire autant de voix différant les une: des autres » et correspondant aux divers tons des instruments. » Eh bien! toutes les variétés de la voix humaine, » toutes les octaves du piano, tous les tons d’un vio- » Ion, se retrouvent dans le timbre des cloches. 11 y a » loin du mugissement du bourdon au caquetage » d’une clochette.

» Le bourdon s’écoute parler, comme un acteur » qui joue la tragédie. Il se complaît dans sa sono- » rite , et ne lance sa seconde parole que quand les » montagnes d’alentour lui ont restitué l’écho de la » première. La clochette, au contraire, bredouille » avec une volubilité qui tient tout à la fois du bavar- » dage de la portière et du galimatias d’un écolier » récitant une fable. Enfin, pour comble de confusion, » il y a les simples cloches, qui ne se laissent trou- » bler ni par le stentor bourdon, ni parles timbres » fêlés des clochettes qui l’environnent.

» Le passant attardé que le hasard expose, pour » la première fois, à ce colloque d’horloges, le con- » sidère comme un de ces bruits importuns du jour, » et se bouche les oreilles. S’il a les nerfs sensibles, » il se sent agacé, et rentre chez lui furieux du luxe » d’horlogerie déployé dans la ville. Nous excusons

» sa fureur, attendu que, selon nous, un carillon est » pire qu’un charivari.

» llélas! profane, pourquoi te fâcher si vite? Tu » nies donc la singularité de la fantaisie, le fantasque » du hasard, la poésie du désordre? Tu as donc oublié » que le génie ne chevauche qu’à travers l’inconnu, » et que les plus grandes découvertes ont été faites à » l’insu et contre tous les calculs de ceux qui s’abî- » maient dans la méditation? L’inventeur de la pou- » dre n’était pas plus artificier que ne fut opticien, » avant ou après lui, l’inventeur des lunettes. Les » alchimistes n’ont jamais trouvé de l’or au fond de » leur creuset, précisément parce qu’ils en cher- » chaient. Les Espagnols en ont trouvé au Pérou, » parce qu’ils n’en cherchaient pas. Si la solution » devenait le salaire de tous les chercheurs de pro- » blêmes, les hommes sont si curieux qu’ils pcsséde- » raient demain la pierre philosophale et la science » infuse. « Si je savais ce qu’il y a dans les étoiles, » je ne les regarderais plus, » disait Fontenelle, qui, » soit dit en passant, a dû bien souvent entendre » sonner minuit à Rouen.

» Cet encens donné au hasard comme puissance » en matière de découvertes n’est de notre part » qu’un tribut de reconnaissance payé à ce maître » stupide, qui se montre parfois assez bon garçon » envers ceux qui lui accordent la confiance qu’un » aveugle place en son caniche.

» Or, un soir que minuit sonnait, je parcourais les » rues delà ville, nescio quid méditons nugarum, atti- » tude baptisée par Horace, que je soupçonne, préci-

» sèment à cause de ces quatre mots, d’avoir été le » plus grand flâneur de son temps. Je me trouvai » bientôt près du champ de Mars, désert et silen- » cieux comme le jardin des Capulels. Sous l’allée » d’arbres qui en couronne le talus, je distinguai, à » la lueur des réverbères, des ombres humaines dans » lesquelles je reconnus bientôt une Juliette pendue » au bras do quelque Roméo. Par malheur, ce doux » entretien était près de finir. Juliette, sourde aux » prières de Roméo, faisait la cruelle, et, avec la » prudence et la flexibilité d’un serpent, se dégageait » des bras qui voulaient la retenir. Elle fuyait à » toutes jambes, légère et gracieuse comme un » oiseau.

» Pourquoi? Je n’en sais rien; mais, en cet in- » stant, je pensai à cet air de l’opéra de Guillame » Tell : Toi que l’oiseau ne suivrait pas, etc., et je » m’apprêtais à le fredonner, lorsque tout à coup une » harmonie puissante, large et plaintive comme les » vibrations d’une harpe éolienne, retentit à mes » oreilles, et joua précisément le susdit air de Guil- » laume Tell.

» Après avoir cherché quel pouvait être l’invisible » orchestre qui m’inondait de ses échos mystérieux, » je reconnus, à n’en pas douter, que ce bruit » étrange était formé par le son des cloches des » diverses églises de la ville, renvoyé par les flancs » de la côte de Bon-Secours.

» Tout d’abord je ne voulus point croire à celte » bizarrerie musicale, à cet écho harmonique tenant » presque du miracle et laissant bien loin derrière

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» lui tout ce que la fable s’est plu à raconter des » gouffres enchantés où les navigateurs anciens » étaient allés se briser.

» Cependant, je me rappelai qu’au Cirque-Olym- » pique de Paris, j’avais entendu jouer très distincte- » ment des airs avec des séries de sonnettes de » toutes grandeurs, agitées en mesure. Gela s’appelait » le "carillon chinois. Mon air de Guillaume Tell » figurait précisément dans le répertoire.

» Le lendemain, je retournai au champ de Mars à » la même heure. Le vent soufflait, comme la veille, » dans la direction du sud-ouest. À minuit, j’entendis » les cloches sonner dans le lointain, et peu à peu » leur tintement répéter l’air de : Toi que l’oiseau ne » suivrait pas.

» Énumérer le cortège d’idées absurdes qui me » traversèrent l’esprit serait une tâche impossible. » Dans l’excès de mon étonnement, j’allais jusqu’à » soupçonner la Muse du grand Rossini d’avoir » volé les clochers de Rouen. L’énormité de cette » inconvenance fut seule capable de me ramener à » la raison, mais sans pour cela m’enlever la cer- » titude morale que j’avais d’avoir entendu l’air en » question.

Le lendemain, je retournai encore au champ » de Mars. Minuit sonna et je n’entendis plus rien » qui ressemblât à mon harmonie de la veille.

» — La direction du vent a changé, m’écriai-je » tout haut.

» — Non, me répondit un Roméo que je n’avais » point aperçu, pas plus que sa Juliette. La direc-

» tien du vent n’a point changé, mais hier les >> horlogers ont remonté les horloges. Leur parfait » accord a détruit l’harmonie! »

Je ne pouvais, dansMes Souvenirs, oublier celui que m'ont laissé les horloges de Rouen.

C’est aussi à Rouen, pendant mes longues veillées, que je composai mon premier roman, intitulé: Palsambleu! C’était en 1856. Muni d’une recommandation de Méry et d’Alexandre Dumas, je portai mon manuscrit à MM. Jacottet et Bourdilliat, qui dirigeaient alors la librairie Nouvelle. Ces messieurs m’éditèrent tout de suite. Le volume eut deux éditions montant ensemble à onze mille exemplaires. On vendit beaucoup ce livre à Paris, puis aussi dans l’Amérique du Sud. Je reçus des compliments qui me rendirent très fier. Théophile Gautier me félicita, et M. Buloz, le farouche directeur de la Revue des Deux Mondes, me fit écrire par le secrétaire de la rédaction de venir le voir. Je fis encadrer cette lettre. Je dois ajouter qu’ayant porté plus tard un roman à M. Buloz il me le refusa, parce que l’intrigue reposait sur un cas de bigamie. En 1856 la Revue des Deux Mondes était très bégueule. Quant à M. Rivoire, après avoir lu Palsambleu! il me proclama le dernier fleuve du Tage.

Le 1er décembre de cette année 1856 je fus éprouvé par un très grand chagrin : je perdis mon père, que j’aimais passionnément. Il avait été pour moi un ami et un confident. Ma mère, très âgée, me trouvant trop loin d’elle, je quittai Rouen pour revenir à Paris.

Je me séparai avec un très vif regret de M. Rivoire, qui m’avait toujours comblé de ses faveurs, et avec lequel, pendant six ans passés près de lui, je n’avais jamais eu le plus p lit démêlé: il m’approuvait toujours. Mon ami Charles Lapicrre, qui venait d’épouser la plus jeune de ses filles, prit ma place au journal.

Certes j’aime bien Paris, je l’ai chanté sur tous les tons, j’aime tout en lui, jusqu’à ses défauts ; mais cela ne m’a point empêché de conserver le plus agréable souvenir du séjour que je fis à Rouen, où je fus toujours traité par tout le monde avec la plus grande bienveillance et j’ajouterai la plus grande indulgence. Je sais un gré infini à ces braves gens de ne m’avoir jamais reproché le côté un peu fantaisiste et futile de mon caractère.

Je ne disais d’ailleurs pas un adieu définitif à cette belle et bonne ville, et depuis j’y suis retourné bien souvent. Les vieux de ce temps-là sont disparus, et les jeunes ont à présent des cheveux blancs !

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