DE 1837 A { ST
Mérimée ne pouvait parler de cette pièce de vers sans rire aux larmes. Mais j’en reviens au journal auquel je devais collaborer.
Le Pays avait pour rédacteur en chef M. Alexandre Basset. Pourquoi l’avait-on mis là? Il était incapable d’écrire une ligne. Il avait été camarade de pension de M. Thiers, puis garde du corps, et enfin directeur de l’Opéra-Comique. C’était une médiocrité qui ne put jamais me souffrir. Heureusement je trouvai au Pays Auguste Vitu, Lhertaninier, Gozlan, Méry, Édouard Thierry, qui était chargé de la critique dramatique ; Eugène Guinot, qui rédigeait une chronique de Paris, et Barbey d’Aurevilly, qui écrivait des articles bibliographiques. C’était à cette époque que, rendant compte de Pénarvan , roman de Jules Sandeau, il disait de Jules Sandeau qu’il ne serait jamais que la femme littéraire de monsieur George Sand. Tous ces gens d’esprit et de talent me conseillèrent de ne pas me préoccuper de M. Basset. Ils en parlaient à leur aise. Quant à moi, dès que je voulais faire un article, on m’objectait que j’empiétais sur la spécialité de mon voisin. J'en fus réduit à faire un résumé de la journée, fort à la mode en ce temps-là. C’était Paul d’Ivoy qui avait imaginé ce petit bavardage.
M. Basset avait d’ailleurs déclaré que je n’étais point capable de faire autre chose. A la lin je me fâchai et j’eus recours à une ruse pour prouver à ce rédacteur qu’il y avait un parti pris dans sa façon de méjuger. J 'étais resté très lié avec M. Rivoire. Je le priai de m’envoyer un article d’économie politique.
J’étais aussi fort bien avec M. Granier de Cassagnac qui me protégeait, et je lui demandai un grand entrefilet politique. Je recopiai de ma main ces deux articles, et j’allai les présenter à M. Basset. Il les garda deux jours, puis me déclara qu’il était impossible de publier des choses aussi faibles dans le Pays.
Alors me redressant, je lui prouvai que l’un de ces articles était de M. Rivoire, son maître en économie politique, et l’autre, de M. Granier de Cassagnac, son futur directeur. Il changea de ton, mais je décampai, et j’allai conter mes tracas à M. Mirés.
On sait quel était ce petit homme vif, nerveux et sans gêne. Il me tutoya, m’appela mon fils, et me dit :<( Qui est-ce qui te paye? moi, n’est-ce pas? N’écris pas, et vas à la fin du mois toucher ton traitement à la caisse. » Je sortis de l’entrevue très rassuré, et alors j'en pris fort à mon aise. Vitu, à l’amitié duquel je tenais, me donna son approbation.
Il y avait quelque temps que j’occupais cette sinécure lorsque arriva la mort d’Alfred de Musset. J’allai à ses obsèques et j’en rendis compte. Dans mon article, je ne pouvais dissimuler le chagrin que j’avais éprouvé en constatant combien étaient peu nombreux ceux qui assistaient à cette triste cérémonie. Je me montrai très dur pour les absents, et en même temps je me livrai à une apologie très chaude du très grand poète qui venait de disparaître. M. Basset, qui ne savait probablement pas ce qu’était Alfred de Musset, déclara que mon article était absurde, exagéré et sans mesure. Cet article ne parut pas. Je dus le remplacer par un compte rendu insigni-
fiant et niais comme un procès-verbal de commissairepriseur.
Ces loisirs me permirent de battre Paris, de revoir les gens de lettres, et de reparaître dans les théâtres. Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, auquel j’avais été représenté et avec lequel je devais vivre en frère pendant près de vingt-quatre ans, et Arsène lloussaye promirent de me caser. Arsène Houssayo donna un dîner tout exprès pour moi. Au dessert il me présenta à M. Turgan, qui était alors, avec M. Paul Dalloz, directeur du Moniteur universel. Ma candidature était posée, et j'avais presque la certitude d’entrer dans un délai plus ou moins long au journal officiel.
Je devins en attendant un habitué fort assidu de la librairie Nouvelle, qui avait édité mon premier livre. Elle est restée un des coins les plus curieux de Paris, et mérite une description particulière dans laquelle je vais tout à la fois revenir sur le passé et anticiper sur l’avenir.
Elle fut fondée en 1849 par MM. Jacotlet et Bourdilliat. La librairie se mit tout de suite à l’œuvre et, la première, inaugura les livres à un franc et à cinquante centimes le volume. Elle édita Balzac. Grâce à ce bas prix, on vendit en peu de temps plus de six cent mille volumes de la Comédie humaine. Ce succès dure même encore aujourd’hui. C’est aussi à cette librairie que fut édité le 101° Régiment, de Jules Noriac, petit livre spirituel et amusant dont le nombre des éditions a dépassé le numéro du régiment dont il racontait l'histoire.
C’était à la Librairie nouvelle que se vendait, à quatre heures du soir, le journal l 'Evénement, qui en 1819 et 1850 appartenait à M. Victor Hugo. La vogue de ce journal était si grande qu’on était obligé de poser des barrières dans lesquelles les acheteurs qui se présentaient devaient faire queue comme à la porte des théâtres.
V Evénement, journal de la jeunesse, était alors rédigé par MM. Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Charles Hugo, François-Victor Hugo, Erdan et Adolphe Gaïffe, qui rivalisaient de verve et d’esprit.
MM. Hugo, Vacquerie et Meurice avaient donné une forme nouvelle à la polémique et brisé ce gaufrier dans lequel avaient été coulés les premier-Paris des Châtelain, des Cauchois-Lemaire, des Dumoulin et autres journalistes laborieux et méritants qui, depuis plus d’un demi-siècle, refaisaient sans cesse le même article.
Ils obtinrent un succès très vif. Je n’ai pas besoin de dire que l'Evénement était de l’opposition, et combattait l'Empire qui se préparait. Dès que le gouvernement manifesta l’intention de mettre un frein à ce qu’on appelait déjà les débordements de la presse, M. Vacquerie, le romantique, saisissant sa bonne plume de Tolède, accusa l’autorité de réduire les écrivains au silence et de vouloir mettre la lumière sous le boisseau.
Un beau jour, en tête de X Evénement, on lisait ces mots :
« Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.
» Une barbe bien savonnée est à moitié faite.
» Au premier abord on incline à penser qu’un tout est égal à ses parties.
» Si l'on en croit les historiens, le roi Henri IV a peut-être été assassiné par le jésuite Ravaillac. »
Le tout était signé Auguste Vacquerie, qui par crainte de la police correctionnelle prétendait ne pouvoir en dire davantage.
MM. Charles Hugo, François-Victor Hugo et Erdan sont morts jeunes. MM. Vacquerie et Meurice dépensent toujours le même esprit et le même talent dans le Rappel, et Adolphe Gaïffe, qui vers cette époque était beau comme Endymion et capable de rendre la lune rêveuse, est devenu propriétaire. Il n’écrit plus, et c’est à peine s’il se souvient de s’être diverti dans son' feuilleton dramatique aux dépens de M. Scribe. Il adore ce qu’il avait brûlé et trouve du talent à l’auteur de la Dame Blanche et de Bataille de dames.
L’histoire de la librairie Nouvelle, qui depuis qu’elle existe fut toujours un lieu de rendez-vous pour les journalistes et les écrivains, se divise en deux périodes. Il y a eu la librairie Nouvelle de M. Bourdilliat et Jacottet, qui sont morte tous les deux, puis celle de MM. Michel et Calmann Lévy, qui l’achetèrent en 1859.
Je vais parler d'abord de la première.
Au-dessus d’elle était installé le Jockey-Club, dans le local occupé aujourd’hui par le cercle des Deux- Mondes. Les habitués assidus de cette librairie étaient Méry, qui y tirait des feux d’artifice; Gozlan, qui y fumait des cigares détestables; Eugène Guinot, qui
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y entrait en sortant du cercle des Arts, situé au coin de la rue de Ghoiscul, où il rédigeait ses « courriers de Paris » du Siècle; puis Jules Lecomte, qui était chargé de la chronique du journal le Monde illustré, fondé par MM. Jacottet et Bourdilliat. Ces écrivains sont tous morts; seul le Monde illustré, acheté plus tard par M. Paul Dalloz, leur a survécu et se porte très bien.
A partir de trois heures on voyait arriver dans la librairie ses habitués et ses piliers auxquels venaient se mêler les jeunes, qui étaient Paul de Saint-Yictor, Xavier Aubry et et Alexandre Dumas fils, escorté de son ami La voix, le savant conservateur des médailles à la bibliothèque Richelieu, qui vit entre la numismatique de la Grèce et de la Macédoine et le grand répertoire de la Comédie française ; puis Aurélieit Scholl, avec son lorgnon dans l’œil. On y voyait aussi Henri Delaage, qui prêchait avec conviction le spiritisme aux gouailleurs et aux sceptiques de l’endroit. Gaïffe, avec sa chevelure en coup per fuie, paraissait en compagnie d’Armand Baschef, mis à la dernière mode et avec cette attitude de diplomate que lui ont fait contracter ses patiences recherches dans les archives de toutes les chancelleries. Il faut citer encore Edmond de Concourt, accompagné de son frère Jules, Gustave Flaubert et Théophile Gautier, qui, ainsi que je l’ai déjà dit, se croyaient obligés de dévorer les bourgeois, comme au Siècle on dévorait les gens en soutane.
La liste de tous ces beaux esprits est longue : aussi j’en oublierai forcément. On voyait encore là M. Peyrat, aujourd’hui sénateur, et alors rédacteur
en chef de la Presse; Arsène lloussaye, Nefftzer, au rire homérique et rabelaisien, dont les éclats cassaient les carreaux; Crétineau Joly, taillé en scieur de long; Gapefigue, Barbey d’Aurevilly, Henri Murger, Barrière, Bischoffsheim, Maxime Du Camp, Albéric Second, René Lordereau, Gavarni, Théodore de Banville, Edouard Martin. Je n’ai pas besoin de dire à quel degré de violence aimable et spirituelle en arrivait la discussion quand elle s’engageait entre tous ces personnages professant des idées politiques et littéraires si opposées.
Paul de Saint-Victor avait, seul, entre tous le pouvoir de rester calme. On le provoquait, mais on n’en obtenait rien. Pour se dérober, il parcourait le sommaire de la Revue des Deux Mondes et comptait combien de fois cette revue, qui n'a point, d’ailleurs, la prétention d’être folâtre, avait publié d’articles contenant des considérations générales sur la nature du gouvernement parlementaire.
Quant à Aubryet, il s'emballait à chaque instant, en politique avec M. Peyrat et en religion avec M. Crétineau-Joly, qu’il révoltait par ses hérésies. Cela fait, il se retournait vers Méry, et il lui arrivait souvent de se montrer plus brillant que lui. Aubryet était un causeur étincelant.
Capcfigue l’historien, qui s’était, ainsi que je l’ai déjà dit, chargé de réhabiliter la Saint-Barthélemy, madame de Pompadour et madame Du Barry, ne se frottait pas à Aubryet, qu’il n’aurait pu convaincre. 11 s’adressait à Crétineau-Joly, puis un peu àPhilarète Chasles. Tous les trois tenaient un petit conclave
dans lequel chacun se vantait d’être parfait catholique et même un peu ultramontain. Mais ces messieurs avaient un petit catholicisme à eux qui ne les empêchait pas, vers sept heures, de se rendre au café Anglais pour manger une carpe à la Chambord arrosée de vin de Champagne et des écrevisses cuites dans du kirsch pur. Leur orthodoxie particulière, comme leur catholicisme, avait eu soin de faire disparaître la gourmandise de la liste des péchés capitaux.
Si M. de Chateaubriand affecta toute sa vie la manie d’être triste, Méry, lui, affectait la manie d’être physionomiste et de deviner, à première vue, ce qu’était un passant qu'il voyait pour la première fois. Son grand plaisir consistait, quand il était à la librairie Nouvelle, et qu’il voyait entrer un acheteur, à désigner au complaisant Lecuir, et plus tard au non moins complaisant Achille, qui l’un après l’autre ont dirigé la vente, le livre que ce passant allait acheter.
Une fois il vit entrer un monsieur bien myope et bien barbu, serré dans sa redingote, qui passa en revue les étalages. « Celui-là, dit Méry, est un lettré original. Il va, j’en suis sûr, demander la bulle Unigenitus. »
Après avoir cherché, le monsieur s’approcha de Lecuir et lui demanda la Mécanique céleste , de Laplace.
— Vous trouverez cela sur les quais.
Le passant continua ses recherches, entrouvrit un grand nombre de volumes; puis, 's’adressant de nouveau à Lecuir, il lui dit :
— Donnez-moi, je vous prie, la Biche au bois.
Il sortit. Méry se sentit furieux et taxa cet homme d’hypocrite et de sournois.
Hélas ! malgré tout son esprit, Méry, sur ce point, n 'était pas de force avec Achille, qui, lui, non seulement connaît sa clientèle, mais encore sait deviner ce que les femmes qui entrent dans la librairie peuvent désirer.
Quand une petite dame bien voilée descend de voilure, il est sûr qu’elle va venir à lui et demander tout bas le volume qu'elle cherche. Achille sait d’avance que la belle veut, ou les Liaisons dangereuses , ou Mademoiselle de Maupin. Ça ne manque jamais.
Quant aux bons provinciaux amenés à Paris par les trains de plaisir, ils veulent tous la même chose : le Guide dans Paris, un Manuel Roret, ou un livre de géographie. Il en est qui poussent la dépravation jusqu’à demander un livre de Jules Verne. Ceux-là sont des mauvais sujets qui causent des inquiétudes à leur famille.
Les catégories diverses d’acheteurs sont d’ailleurs infinies. Ce sont surtout les dames légères qui font la plus grande consommation de romans. Elles aiment les histoires dramatiques et sentimentales. Jamais, selon elles, les romanciers ne font assez pleurer leurs victimes, ne tuent assez de personnages.
Des éditions entières des dix volumes de Rocambole, de Ponson du Terrait, ont été achetées par le chasseur du café Anglais, envoyé par de jolies petites farceuses suçant des asperges ou mangeant des pêches dans les cabinets particuliers.
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Parmi les clames galantes qui ont consommé le plus delivres, il faut citer la belle Anna Delion, et la sémillante Blanche d’Antigny. Anna Delion avait la passion des livres graves et sérieux. On a trouvé chez elle de nombreux et magnifiques exemplaires de Y Imitation de Jésus-Christ. Sur l’un d’eux, un soupirant, qui ne s’est pas fait connaître, avait écrit ironiquement ces mots : On ne sait pas ce qui peut arriver.
Quant à Blanche d’Antigny, elle donnait dans les livres d’histoire. Une fois, qu’elle était chargée de jouer une reine de France — je ne sais laquelle — dans une opérette d’Hervé aux Folies-Dramatiqucs, elle vint à la librairie Nouvelle, accompagnée d’un beau jeune homme, et se fit payer par lui Y Histoire de France d’Henri Martin, dorée sur tranche, puis celle de Michelet.
— Je veux, dit-elle, étudier cette reine dans les livres authentiques, afin de bien entrer dans sa peau.
Pour un éditeur, qu’un livre soit acheté par un savant qui pâlira dessus, ou par une jolie farceuse qui ne l’ouvrira jamais, c’est tout un. Si je dis cela, c’est parce qu’on ne se doute pas du nombre prodigieux d'ouvrages très chers qui sont, à Paris, consommés par ces êtres futiles et capricieux.
Ainsi qu’on l’a remarqué par tous les noms que je viens de citer, ce que j’ai raconté remonte à quelques années. Mais la vogue de la librairie Nouvelle est plus grande que jamais. Cette librairie est un lieu de rcnclez-vous pour les gens laborieux aussi bien que pour ceux qui, pouvant ne rien faire, se laissent vivre. Tout ce qui se passe, tout ce qui se dit à Paris, est
connu là, raconté et commenté très souvent par des témoins oculaires.
Alexandre Dumas fils, Lavoix, Aurélien Scholl, Albert WolfT, Déroulède, Mcilhac, Ludovic Halévy, Sardou, Gondinet, Labiche, Albéric Second y vont toujours. On y voit aussi des docteurs, des artistes et des financiers. Achille, le bouillant Achille, ne sait souvent à qui répondre. Là, c’est un client auquel il faut apporter un roman; à côté, c’est un auteur qui l'interroge pour savoir si son dernier volume se vend bien. Ce va-et-vient continuel fait de cette maison un des coins les plus fiévreux et les plus animés de Paris. Ajoutons que la librairie Nouvelle est toujours ouverte. Il n’y a pas de Bourse; les administrations publiques et les boutiques font relâche : cela ne fait rien. M. Calmann Lévy, qui possède cette librairie, offre sans cesse et toujours, il faut l’en remercier, ce refuge aux oulevardiers qui ne sauraient où porter leurs pas.
Dans ce milieu de la librairie Nouvelle, je me sentais agité. Je cherchais ma voie, ne sachant pas si je ferais du journalisme, des romans ou du théâtre. J’étais d’ailleurs fort dérouté et ne sachant de quelle façon employer mon temps. Ce qui me surprenait chaque soir à minuit, c’était d’en être réduit à aller me coucher si cela me faisait plaisir, n’étant plus tenu, comme je l’avais été pendant dix ans, à passer la nuit dans une rédaction de journal.
J’avais perdu la faculté de pouvoir m’endormir à cette heure-là. Aussi mon premier soin fut-il de chercher des noctambules, c’est-à-dire des gens faisant
un peu de la nuit le jour. J’en rencontrai quatre très aimables, qui furent Nestor Roqueplan, Roger de Beauvoir, Murger et Lambert Thiboust, qui tous avaient horreur de leur lit.
Sans nous être donné rendez-vous, nous nous retrouvions le soir sur le boulevard, et nous allions sinon souper, du moins nous installer soit à la Maison d’Or, soit au café des Variétés, soit, un peu plus tard, chez Vachette, qui n’était pas encore Brébant. Pendant l’été nous allions quelquefois aux Halles, chez Louis Baratte.
Nous mangions fort peu, mais nous parlions beaucoup. Nestor Roqueplan, très élégant, était en habit noir et en cravate blanche. Il avait été à l’Opéra, dans le monde ou à son cercle. Murger et Roger de Beauvoir venaient on ne savait d’où, et Lambert Thiboust revenait des Variétés ou du Palais-Royal où l’on jouait ses pièces.
Roger de Beauvoir, en mangeant des œufs sur le plat, composait des chansons. Il était gai comme un pinson, mais négligé dans sa tenue, et n’était plus l’élégant Roger habitué du boulevard de 1840 à
Quand il avait bu deux flûtes de vin de Champagne, il ne se possédait plus et se mettait à raconter des histoires incohérentes. On aurait dit qu’il tirait les mots de ses phrases au hasard dans un chapeau. Il nous disait par exemple qu’Alphonse Royer, directeur de l’Opéra, était le dernier Turc et qu’il parlait d’assassiner Meyerbeer. Mais en réalité ce n’était là qu’une gaieté nerveuse à laquelle il avait recours pour tà-
cher d’oublier un ve'ritable chagrin qui le faisait beaucoup souffrir. Il avait, comme on sait, épousé mademoiselle Doze, cette charmante actrice de la Comédie française qui créa le rôle d’A bigaïl dans le Verre d'eau. Il ne vivait plus avec elle, mais en était toujours fort amoureux. Ce viveur, ce libertin agité cherchait à s’étourdir et ne s’amusait pas.
Roqueplan, en proie à ces tics qui lui contractaient la figure, quittait ses cigares et allumait une pipe en racine. Il paradoxait à perte de vue, et se moquait de la garde nationale à cheval, ainsi que de ceux qui allaient à l’Opéra-Comique.
Quand par hasard on se séparait plus tôt que de coutume, Roqueplan était furieux. Il demeurait rue Taitbout et moi rue Le Peletier. Alors il procédait ainsi : il montait avec moi dans une voiture de place et le cocher avait ordre d’aller de la rue Taitbout à la rue Le Peletier, puis de la rue Le Peletier à la rue Taitbout, et cela pendant des heures.
Roqueplan avait, comme Théophile Gautier et Flaubert, une antipathie feinte pour les bourgeois. Il ne se contentait pas de déblatérer en paroles contre eux, son aversion allait plus loin. Ainsi il avait remarqué que le matin les bons bourgeois — et je m’empresse de dire qu’ils sont dans le vrai — se chaussent de pantoufles. Lui, pour ne pas leur ressembler, mettait dès le saut du lit de larges et grosses bottes à l’écuyère qu’il ne quittait que quand, sa toilette faite, il allait sortir. Il avait encore bien d’autres manies. Dans les restaurants, en temps d’émeute ou de troubles dam la rue, il ne mangeait jamais de champignons, parce
que, disait-il, le service d’inspection des herbes à la halle étaiL désorganisé,
Au restaurant de la Maison d’Or où il dînait souvent avec M. Véron, il se fâchait si on s’avisait de lui offrir l’extrémité d’un pain long. Il ne voulait manger que le milieu, parce que, disait-il, quand le matin les pains sont déposés dans un coin, les chiens viennent les arroser. Le milieu du pain est seul à l’abri de ces fâcheuses inondations.
Quant à ces bassinoires qu’on prétend qu’il collectionnait, je ne les ai jamais vues, et cependant j’ai passé bien des heures de ma vie à causer avec lui dans sa chambre et dans son cabinet de travail.
Roqueplan écrivait avec beaucoup d’esprit et avec une pureté absolue. Il ne tenait pas à ce qu’on lui rappelât qu’il était spirituel, il tenait surtout à passer pour un grammairien. Il adorait son frère, Camille Roqueplan, qui pour lui, et il avait raison, était un peintre d’un très grand mérite. Il faut ajouter que ce prétendu viveur n’était pas égoïste du tout, et fut toute sa vie très bon pour sa famille. Plus loin j’en reparlerai encore, à propos d’un voyage en Italie, que je fis avec lui.
Henri Murger fumait sans rien dire. Il avait en parlant bien moins de verve qu’en écrivant. Placé au bout de la table, il composait trois ou quatre petites nouvelles à la main qu’il portait le lendemain au Figaro.
Quant à Lambert Thiboust, c’était un éclat de rire. Il avait écrit les Filles de marbre pour le Vaudeville, en collaboration avec Barrière, et il préparait pour les Variétés un Mari dans du coton , une Maîtresse
bien agréable.; puis, pour le Palais-Royal, le Punch Grassol , les Mémoires de Mimi Bamboche , les Diables roses. Il amena une transformation dans le vaudeville, en y introduisant ce qu’on a appelé la cascade. A force d’esprit il faisait accepter du public une foule d’insanités. Gil Perez, Grassot, mademoiselle Schneider lui durent leurs plus grands succès. Siraudin et Granger, ses collaborateurs, durent quelquefois le modérer et l’empêcher d’effaroucher la Censure. Lambert Thiboust aimait la vie, son rire était franc et sa gaieté sincère. Ces soupers durèrent pendant plusieurs années.
Avant 1860, il y avait encore à Paris des noctambules, mais le nombre de ces êtres intelligents est beaucoup diminué : à présent on se couche de bonne heure. Je n’appellerai pas noctambules ceux qui s’attardent dans les cercles pour jouer au baccarat ou au piquet et qui restent, été comme hiver, autour d’une table de jeu. Les vrais noctambules, ce sont ces amants de la nuit qui la trouvent plus belle que le jour, et qui, assis dans un bon fauteuil, mangent, fument et causent. L’hiver, ils sont renfermés; mais l’été, ils s’installent sous des tentes et regardent, comme l’a dit Corneille, cette pâle clarté qui tombe des étoiles, en même temps qu’ils écoutent, comme l’a dit Virgile, les silences amis de la lune. Ils peuvent tout à leur aise causer, se sachant à l’abri des fâcheux et des importuns. Les bruits discordants du jour ont cessé, l’heure des affaires est passée, les spectacles sont fermés, rien ne les distrait ou ne les attire, ils peuvent tout à leur aise se recueillir. Ces veilles inutiles,
dont les bons bourgeois n’ont jamais pu comprendre le charme ou la poésie, valent bien les sommés qu’on pourrait faire et sont en tout cas infiniment préférables aux insomnies.
S’il n’y a plus que très peu de noctambules, c’est parce qu’il n’y a plus de causeurs. La causerie, dans laquelle les Français d’autrefois faisaient entrer les trois quarts de leur esprit, languit et se meurt. Il est bien évident que les plus déterminés noctambules s’endormiraient s’il leur fallait écouter les politiciens, les gens de Bourse et les gens de sport qui tiennent à présent le haut du pavé.
Même dans les cercles les mieux composés de Paris, ce type du monsieur qui savait parler appuyé sur la cheminée a disparu. Rivarol à présent ne ferait plus ses frais. Que de gens vivent de ce qu’ils espèrent gagner au jeu ou aux courses! Tenir une banque ou parier pour un favori ne sont plus des plaisirs ou des distractions, mais de purs actes de commerce.
Bien qu’appartenant toujours au journal le Pays, je n’y mettais presque plus les pieds. J’envoyais de temps en temps une chronique dont je ne corrigeais même pas l’épreuve, et, suivant le conseil de M. Mirés, j’allais à la fin du mois toucher mes appointements.
Cependant, au mois de janvier 1838, je reparus au journal pour y rendre compte de la mort et des obsèques de mademoiselle Rachel, J’écrivis deux longs articles que le terrible Basset laissa passer.
Je rendis compte aussi de l’attentat commis, le 14 de ce même mois de janvier, à l’Opéra, contre l’empereur et l’impératrice, par Orsini et ses complices. J’habitais
rue Le Peletier, en face le théâtre, et j’eus une des vitres de ma croisée brisée par un éclat de bombe. M. Basset, qui n’écrivait jamais, et pour cause, saisit sa plume de Tolède, et accoucha de six ou sept lignes péniblement trouvées qui parurent, ornées de sa signature, en tête du Pays. Ce fut, je crois, le morceau capital de sa rédaction en chef. Vitu, en lisant ces lignes, se mit à sourire.
Mais j’étais assidu au Mousquetaire, journal d’Alexandre Dumas, dont la rédaction était rue Laffitte, n° 1, au fond de la cour au cinquième étage. Là je recontrai Alexandre Dumas, qui se plaignait de ne point voir venir assez d’abonnements. Un jour qu’il me disait cela, je m’avisai d'examiner des lettres qu’on avait jetées dans son panier à papier. J'en ouvris plusieurs qui n’avaient pas été décachetées et dans lesquelles je trouvai des mandats sur la poste, adressés par des gens qui se réabonnaient. Alexandre Dumas fut tout à la fois enchanté et furieux. Il donna un galop à un brave garçon qui administrait son journal avec si peu de soin.
Les collaborateurs assidus du Mousquetaire étaient Méry, Philibert Audebrand, Roger de Beauvoir, Aurélien Schollet Georges Bell.
Scholl était toutjeuneet très joli garçon. Les belles fdles le regardaient avec beaucoup de complaisance. Lui, très myope, ne baissait pas les yeux. L'histoire rapporte qu’il accrocha beaucoup de cœurs au croc de sa moustache. Habitant la même maison que lui, je fus à même de constater que ce bruit était fondé. Scholl a tenu tout ce qu’il promettait : il a écrit une
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foule de choses charmantes, et a eu autant de bonnes fortunes de pleurs qu’il peut en avoir eu dans ses amours. Scholl est le véritable inventeur de ce qu’on appelle l'Écho de Paris.
Je fis un seul article au Mousquetaire, Alexandre Dumas, cédant à un coup de tête, s’était brouillé avec toute la critique, qui ne crut pas devoir rendre compte de son drame le Marbrier, joué au théâtre de l’Odéon. Comme je n’avais pas encore l’honneur de faire partie de cette critique, je fis sur le Marbrier un grand article dans le Mousquetaire.
En 1857, Alexandre Dumas fils était déjà quelqu’un à côté de son père. Après avoir écrit trois ou quatre romans qui firent peu de bruit, comme la Dame aux Camélias, le Régent Mustel, une œuvre très originale, V Histoire de trois femmes et d'un perroquet, il avait abordé le théâtre, où il devait obtenir des succès éclatants qui l’ont placé au premier rang de nos auteurs dramatiques contemporains. Il est à présent membre de l’Académie française, et possesseur d’une belle fortune gagnée avec sa plume.
Dumas fils ajoute à ses mérites littéraires un autre mérite non moins grand. Je veux parler du respect et de l’admiration sincère qu’il a pour son père. Il apprécie beaucoup ses œuvres et il serait à désirer qu’il les commentât et livrât ce commentaire à la publicité. Il sait avec un tact exquis fermer les yeux sur les défaillances de cette belle et puissante organisation que Michelet avait appelée une des forces de la nature. Son père mourut dans ses bras. Quelques instants avant de rendre le dernier soupir il dit à son
lils: « On dit que j’ai été prodigue, il n’en est rien. Je suis arrivé à Paris avec deux louis dans ma poche; cherche dans mon gilet, tu retrouveras ces deux louis. »
Alexandre Dumas avec son théâtre, et ses romans, a gagné des millions qu’on n'a pas retrouvés. Qui les a mangés? Ce n’est pas lui assurément. Il se les est laissé prendre, par la raison que cet homme travailla toute sa vie, sans se reposer un seul instant. Ce magicien, cet amuseur, ce conteur éblouissant a sa statue. C’est justice.
J’étais donc, ainsi que je l’ai dit, pourvu de noctambules avec lesquels je vivais le soir ; pendant le jour, j’avais d’autres compagnons dont je vais parler.
Les journalistes et les gens Vie lettres qui venaient à la librairie Nouvelle formaient entre eux plusieurs groupes. Celui auquel j’appartenais se composait de Théophile Gautier, d’Edmond et de Jules de Concourt, de Paul de Saint-Victor, d’Aubryet, de Charles Edmond, de Gustave Flaubert, de Gustave Doré, du peintre Charles Marchai, de Mario Uchard et d’Arsène Iloussaye. Nous étions tous sans intérieur, et nous dînions souvent ensemble, pour ensuite aller au théâtre voir les pièces nouvelles, dont quelques-uns d’entre nous avaient à rendre compte dans leurs feuilletons. En ce temps-là on parlait fort peu politique, le gouvernement ne le permettait pas; sans cela, gare les avertissements. C’était le temps où MM. Saint- Marc Girardin et Prévost-Paradol faisaient avertir le Journal (1rs Débats parce qu'ils avaient osé dire que ce n'était pas l'empire qui soutenait l’empereur, mais
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l’empereur au contraire qui soutenait l’empire. Il y avait au ministère de l'intérieur des fortes têtes qui avaient vu dans cette phrase un danger. On s’occupait exclusivement des lettres et des arts. Théophile Gautier était déjà célèbre et Paul de Saint-Victor, Flaubert, Aubryet et les Goncourt s’apprêtaient à marcher sur ses traces.
Je ne saurais faire comprendre ce qu’il y avait d’étrange et d’original dans la collaboration d’Edmond et de Jules de Goncourt. Ces deux frères n’étaient qu'un. L’un continuait la phrase commencée par l'autre, et parlait non au pluriel, mais au singulier. Ils n’en étaient encore qu’à leurs livres si exquis sur le xvine siècle qu’ils connaissaient dans les plus petits détails. Ils avaient publié les Maîtresses de Louis XV, l’ Histoire de Marie- Antoinette, la Femme au dix-huitième siècle, la Société sous le Directoire, puis des études sur Watteauettous les grands artiste s. Ils avaient, selon moi, un tort, en parlant du xvinc siècle, qui consistait à s’abstenir de tenir compte de Voltaire et de Rousseau, qui pour eux n’étaient pas. Mais, malgré cette critique, je m’empresse de dire qu’ils jugeaient admirablement cette époque. C’est dans ce qu’on pourrait appeler leur seconde manière qu’ils en arrivèrent au roman naturaliste dans lequel ces élégants, ces dilettantes, qui n’avaient jamais vécu que dans les palais et au milieu des gens d’esprit et des femmes les plus distingués, quittèrent le salon pour la cuisine, et se prirent à décrire avec une étonnante complaisance les misères, les abjections et les turpitudes de ce monde. La mort brisa celte collaboration. Jules, le
plus jeune des deux, mourut. Edmond, malgré son très grand chagrin, continua d’écrire, menant de front leurs deux manières et publiant des livres les uns à l’ambre les autres à l’ail. On le croirait jaloux des lauriers de Zola. Retiré dans son hôtel du boulevard Montmorency, il vit presque toujours seul au milieu des élégances du xviiic siècle qu’il a su découvrir et collectionner. Il est et restera triste, étant de ceux qui ne veulent point être consolés.
Flaubert, dont j'ai déjà parlé, avait obtenu, avec son roman de Madame Bovary , tous les succès. Le gouvernement avait même eu l’attention d’accuser son livre d'immoralité et de citer son auteur en police correctionnelle. Il fut défendu par M. Sénard, son compatriote, et acquitté aux applaudissements du public. Ce procès ridicule valut à ce roman un grand nombre d’éditions.
Malgré ce grand triomphe, Flaubert faisait une infidélité au roman et mettait la dernière main à deux œuvres d’érudition je veux parler de la Tentation de Saint-Antoine et de Salammbô. Je ne dirai rien de la Tentation. 11 suffit d’en lire dix pages pour se rendre compte des études patientes et des recherches arides auxquelles Flaubert dut se livrer .Quanta Salammbô elle mit la grande critique en émoi. Non seulement les critiques s’en mêlèrent, mais aussi les archéologues, les bibliothécaires et les conservateurs de musées. Ce livre, dans lequel Flaubert reconstituait Carthage, éveilla de grandes jalousies; on mit en doute, ce qui était commode, l’exactitude des détails dans lesquels il tait entré. Mais il répondit victorieusement à toutes
ces critiques, en invoquant des textes que ses contradicteurs ne connaissaient pas, ou n’avaient que super ficiellement consultés. Je suivis avec le plus vi intérêt ces querelles faites à ce travailleur enthousiaste qui, par la pensée, s’était isolé de son époque et réfugié auprès de la famille des Barka.
Sainte-Beuve lui-même, malgré toute l’estime qu'il avait pour Flaubert, se montra sévère. Il n’alla pas jusqu’àfaire chorus avec ceux qui le dénigraient, mais il lui reprocha de cultiver le cruel. L’auteur releva' ce mot que Sainte-Beuve avait dit, parce qu’il lui en voulait d’avoir décrit avec trop de complaisance le massacre des mercenaires révoltés, que Carthage lit passer par un défilé rempli de lions qui les dévorèrent. Cette description dans Salammbô est en effet émouvante. On sent qu’elle a été écrite, non par une petite maîtresse qui ne sait pas supporter une émotion, mais par un mâle qui peut contempler sans défaillance les plus, abominables boucheries. Je ne connais rien de plus saisissant que le spectacle de ces lions que, le lendemain du carnage, Flaubert nous montre repus, couchés et malades d’une indigestion de chair humaine. Le reproche de Sainte-Beuve l’avait, je le répète, piqué au vif. Il s’en défendit fort habilement, en citant le livre de l’historien Polybe, qui prouvait qu’il n’était pas allé trop loin. En relisant les journaux de l’époque, on retrouverait les trace de ces polémiques.
La Légende de saint Julien V Hospitalier est, selon M. Renan, un pur chef-d’œuvre. Il y a dans ce récit un mouvement et un mystère qui étonnent et décon-
certent l’esprit. Flaubert emporte son lecteur dans le vague décevant de la légende. Ces belles pages font penser tout à la fois à la Bible et à Shakspeare. Il y a un massacre de gibier dans une forêt, fait par un chasseur armé d’un arc, qui est d’un effet prodigieux. Ces quatre œuvres : Madame Bovary, la Tentation, Salammbô et la Légende de saint Julien l'Hospitalier, placent Flaubert parmi les grands écrivains. Quant à l’ Education sentimentale, à Bouvard et Pécuchet, à Un cœur simple, je n’ai jamais pu en saisir les beautés.
Ainsi que cela arrive toujours, c’était précisément pour ces livres-là que Flaubert avait un faible. Il mourut dans la plénitude de son beau talent, et sans avoir pu dire son dernier mot.
Xavier Aubryet fut sans contredit une des figures les plus originales de notre époque. Ce fut patronné par Arsène Iloussaye, qu’il débuta dans les lettres. Il s’y fit tout de suite une place considérable.
Il était la contradiction incarnée. D’une gaieté folle et nerveuse, il n’écrivait que des choses graves, et passait son temps à combattre pour des principes contraires à ce qu’il disait et à ce qu’il faisait. En politique il était autoritaire, et avait horreur des excès de la grande Révolution. Il se livrait à des sorties qui portaient à croire qu’il aurait voulu vivre sous le règne de Philippe le Bel. Il était épris de Joseph de Maistre. Il fallait l'entendre se disputer avec Gambetta et avec Laurier, qui, tout en le combattant, se s mtaient souvent séduits par ses raisonnements subtils et captieux. Il plaida toute sa vie celte cause,
qu’il n’y a jamais moins de liberté que sous un gouvernement républicain.
Parmi ses livres il en est qui resteront. Ses Représailles du sens commun, sa Philosophie mondaine, ses Patriciennes de l'amour, ses Jugements nouveaux sont des œuvres remarquables, écriles avec une verve qui ne s’arrête jamais et une pureté absolue. Il excellait à trouver des images originales et saisissantes, et il en était ainsi, parce qu’il avait horreur de la platitude et de la banalité.
Il était aussi poète et versifiait avec une facilité étonnante. Ses Mois républicains sont de la véritable poésie et non pas du tout de la versification. Il sut, dans ces douze sujets, faire vibrer toutes les cordes de la lyre.
Il écrivait d’une façon singulière, non pas dans son cabinet de travail, mais dans les cafés, sur un bout de table. Il a écrit des volumes à ce café du passage Choiseul qui donne rue Saint-Augustin. Le bruit et les propos souvent niais des joueurs de dominos ne le gênaient pas du tout. Il pouvait s’abstraire et se trouver seul au milieu du vacarme. Il fallait un microscope pour pouvoir lire son écriture, fine à ce point de lui permettre de faire entrer un volume sur quelques cahiers de papier à lettre. Les compositeurs d’imprimerie redoutaient sa copie.
Gomme Flaubert et comme Saint-Victor, il aimaitle type de M. Prudhomme qui lui a suggéré les drôleries les plus extravagantes. C’est lui qui, conduisant M. Prudhomme à la mer pour la première fois, faisait dire à ce bourgeois obtus : Une telle quantité d'eau
frise le ridicule. Henri Monnier regrettait de ne pas avoir trouvé cette réflexion.
Il avait écrit, toujours dans la langue de M. Prudhomme, un précis d’histoire de France qui commençait ainsi : « Quand Pharamond ceignit la tiare, la France était une vaste solitude paludéenne plus propre aux ébats des canards sauvages qu’au fonctionnement régulier des institutions constitutionnelles. »
Les rengaines et les platitudes des harangues officielles le mettaient aussi en belle humeur. Il pastichait les discours prononcés dans les comices agricoles. Il faisait le discours du préfet, celui du président du comice, et enfin celui de l’inévitable membre de l’Institut, auquel il faisait dire : « Délégué, messieurs, par les cinq sections de l’Institut pour assister à cette imposante cérémonie, je ne me dissimule pas la gravité de la tâche qui m’incombe, mais je compte que votre indulgence saura me la rendre facile. » Il n’y a pas de mois qu’un ministre ou un gros bonnet de l’administration ne s'en aille en province débiter ces phrases toutes faites. Aubryet n’exagérait donc rien et parodiait, au contraire, ce qui se passe, avec une rigoureuse exactitude.
Il passait sa vie à jeter son esprit par les fenêtres. Aussi on l’aimait et on l’entourait, sur le boulevard, à la Bourse où il avait eu la fatale idée de jouer à primes, dans les salons, dans les théâtres et dans les cercles dont il faisait partie.
J’ai dit qu’il était la contradiction incarnée, non seulement en paroles, mais aussi en actions. Il van-
lait sans cesse la nécessité qu’il y avait d’être mis d’une façon élégante. Or il n’était bien mis que quand il ne pouvait pas faire autrement, comme par exemple lorsqu’il mettait l’habit noir et la cravate blanche obligatoires; mais quand il abordait la tenue de fantaisie, il devenait impossible. On le rencontrait affublé d’une jaquette martin-pêcheur qui n’allait pas du tout avec un gilet extravagant et une cravate d’une nuance à effrayer les oiseaux.
Il fit un voyage, en Italie, avec Paul de Saint-Victor, qui le conduisit dans les musées. Il revint avant son compagnon de voyage. « Je n’ai pu résister, nous disait-il. A Bologne je vis une Sainte Famille; à Florence, une Sainte Famille ; à Rome, encore une&frâte Famille. C’était trop, et voilà pourquoi j’ai quitté Saint-Victor. »
Aubryet fut l’auteur de la plupart des mots à succès qu’on répétait sur le boulevard. Il ne réclama jamais quand il voyait ces mots attribués à d’autres. Dans les soupers il était étourdissant, et ce n’était pas aux vins généreux, qu’il savait savourer en gourmet, qu’il empruntait son entrain et sa gaieté. Il les puisait en lui-même et était aussi spirituel à jeun qu’au dessert. Que de fois il lui est arrivé de mettre ses compagnons en belle humeur, au sortir d’une séance de travail dans laquelle il avait traité souvent avec éloquence un sujet grave et abstrait.
Il était écrit que cette nature créée pour rire et être heureuse, puisque le ciel et le hasard lui avaient accordé une certaine fortune et beaucoup de talent, devait s’éteindre dans les plus cruelles souffrances.
Il mourut d’une affection de la moelle épinière, après un martyre de quatre ans. La mort poussa la cruauté jusqu’à le tuer molécule par molécule. Il devint paralysé des jambes, et ensuite aveugle. Il y eut chez lui anesthésie de la face, puis perversion complète du goût. Il éprouvait nuit et jour des douleurs intolérables dans les membres et dans les côtés, qu’on ne pouvait calmer qu’à l’aide de piqûres de morphine réitérées: Pendant quatre ans le bon et savant docteur Neumann, son ami, lui fit des myriades de piqûres.
Un seul organe était chez lui resté intact, le cerveau. Jusqu’au dernier moment il conserva l’intelligence, et, quelques jours avant sa mort, il dictait des vers à Paul Dalloz, son camarade de collège et son directeur au Moniteur , qui, ce jour-là, avait eu la complaisance de lui servir de secrétaire.
En 1857, les directeurs de la librairie Nouvelle fondèrent le Monde Illustré , qui plus tard passait dans les mains de M. Paul Dalloz, qui le possède toujours. Ce journal, dès son début, eut une rédaction d’élite. Il publiait un feuilleton de George Sand, des chroniques et des articles de fantaisie de Méry, de Gozlan, d’Eugène Guinot, de Charles Monselet, puis un Courrier de Paris de Jules Lecomte, qui signait André. On m’accepta comme rédacteur, et je publiai plusieurs articles; je fus même chargé d’une mission. En 1837, les inaugurations de toute sorte étaient à la mode, et les journalistes d’un réel talent (je ne dis pas cela pour moi) y assistaient volontiers.
Or les administrateurs des chemins de fer du Nord
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avaient eu l’idée d’organiser ces excursions circulaires en Belgique, en Hollande ec aux bords du Rhin qui eurent tant de succès. Chaque année depuis cette époque, des milliers de touristes marchent sur les traces des journalistes qui, les premiers, entreprirent ce voyage pittoresque et charmant. Je fis partie de cette caravane, et j’eus pour compagnons MM. Philarète Chasles, des Débats, Paulin Limayrac, du Constitutionnel, Edmond Texier, du Siècle, Auguste Villemot, de l'Indépendance belge, le marquis de Belloy, de l'Opinion nationale, Dupeuty, du Figaro. Je représentais le Pays et le Monde Illustré.
Ce voyage, ce train de plaisir tenait de la féerie, ainsi qu’on va le voir. Le jour du départ, en arrivant à la gare du Nord, les fiacres qui transportaient les excursionnistes et leurs bagages étaient payés. A partir de ce moment jusqu’au retour, vingt jours après, il nous fut à tous rigoureusement défendu de dépenser un sou. Nous étions installés dans des wagons-salons où se trouvaient des jeux de toute sorte.
On passa par Bruxelles, Anvers, Dordreck, Rotterdam, Leyde, Harlem, la Haye, Amsterdam, Utrech, Dusseldorf, Cologne, Bonne, Aix-la-Chapelle et Spa. Dans toutes ces villes nous occupions les plus beaux hôtels. Les honneurs nous étaient faits par M. Castel, secrétaire général de la Compagnie du Nord, dont l'affabilité et la courtoisie eurent le don de nous séduire tous. M. Castel est, en effet, un des hommes les plus aimables de Paris. M. Castel était accompagné de M. Charles Cousin, attaché comme lui au chemin de fer du Nord. M. Cousin est avant tout un
dilettante, doublé d’un connaisseur et d’un collectionneur. Dans un livre intitulé Mon grenier, il a décrit les trésors qu’il possède. C’est probablement dans ce grenier-là que Béranger a dit qu’on était bien à vingt ans.
Après le dîner on nous conduisait dans les avantscènes des théâtres, où des chanteurs écorchaient avec une émulation touchante Don Juan et Lucie. Pendant le jour nous avions des landaus à notre disposition et nous allions faire des excursions. M. Cousin, qui est un causeur attrayant, m’attirait à lui pour philosopher un peu et parler de la franc-maçonnerie, dont il est le fervent apôtre.
Nous n’osions rien remarquer, dans la crainte que le surintendant des finances, qui nous accompagnait, ne fit tout de suite l’acquisition de ce qui aurait pu nous plaire.
La fête prit à Spa des proportions extraordinaires. Ayant rencontré Meyerbeer sur la promenade, vite il fut convenu que nous lui offririons un dîner. On lui servit en notre nom le festin de Trimalcion, et pendant le repas un orchestre excellent exécuta les plus beaux passages de ses opéras.
Le lendemain Meyerbeer assis sur un âne, et tenant un parasol de coton rouge, me fit monter sur un autre âne, et me conduisit à la Géronstère, un nid de fraîcheur situé tout près de Spa. Il me fallut défiler sur mon âne devant toutes les belles dames qui étaient là en villégiature. C’est très bien de se montrer en pareil équipage quand on a écrit les Huguenots et le Prophète , mais quand, comme moi, on n’a point
produit de tels chefs-d’œuvre, c’était réellement bien ingrat. Il ne fallut pas moins que toutes les coquetteries de Meyerbeer pour me donner ce courage.
Spa était la fin de ce voyage de plaisir. On gagna la mélancolique station de Pépinster, et d’un trait on nous ramena à Paris. A la gare du Nord nous montâmes dans des fiacres, et, arrivés à nos portes, les cochers nous affirmèrent qu’ils avaient été grassesement payés.
Voilà de quelle façon et en quelle aimable compagnie je découvris la Hollande, au mois de juin 1857.
En ce monde toute médaille a son revers ; or voici le revers :
En Hollande on fait maigre chère. La cuisine est détestable, excepté à Rotterdam, à la Haye et à Amsterdam.
On se demande pourquoi ces gras pâturages, dont il est sans cesse parlé, et que nous montrent les paysagistes dans leurs tableaux, ne donnent que de détestables vaches. D’abord en Hollande on ignore ce que c’est que le beurre frais. Le beurre, dès qu’il est battu, est salé. En fait d’huile on ne connaît que l’huile de noix. Quant au pain, il est léger, diaphane et presque aérien. Vous jetez une miche en l’air, elle ne retombe pas; à côté d’elle, les colifichets qu’on donne aux serins sont des galettes de plomb.
Les côtelettes et les biftecks sont répugnants. Et puis on ne sait pas ce que c’est qu’une côtelette. On vous sert quatre ou six côtelettes de veau ou de mouton cuites à l’étouffée et superposées comme des
dominos avec lesquels on aurait fait une tour. 11 reste la volaille et les poissons. Quant aux fruits ils sont inconnus et ne mûrissent pas sous cette latitude, ce qui avait fait dire à M. de Talleyrand qu’en Hollande il n’y avait d’autre fruit mûr que la pomme cuite. Allez à Leyde, à Harlem, à Utrech, restez-y un mois, et vous en reviendrez affamé.
Les Hollandais partagent avec les Allemands la manie de se servir de draps de lit étroits comme des serviettes, et de serviettes de table longues comme des draps de lit. On ne sait pas pourquoi. Il faut aussi signaler la complication de leurs serrures. Ouvrir dans un hôtel la porte d’une chambre est une opération des plus compliquées, tant il y a de chevillettes et de bobinettes à faire mouvoir. Les voyageurs en détresse finissent toujours, quand ils rentrent chez eux, par appeler le garçon à leur secours.
Par exemple, ce qu’il faut louer sans réserve, c’est la propreté, tyrannique, gênante, quirègnedans toutes les maisons, que des servantes à la taille serrée lavent, essuient, cirent et brossent nuit et jour. Le matin, les corridors sont sablés et ratissés de façon à faire ressembler le carrelage ou le parquet au devant d’une chemise de batiste. Quand un voyageur va imprimer là-dessus l’empreinte de ses pas, pour les servantes anxieuses c’est une profanation. Il est vrai qu’elles s’empressent aussitôt de répandre de nouveau du sable et de tout réparer.
Quant à la poussière, ce fléau de tous les foyers est inconnu en Hollande. J’ai vu des servantes qui,
après avoir tout lavé et tout épousseté, s’acharnaient, un plumeau et un torchon à la main, à la poursuite d'une petite fafeluche qu’elles voyaient voleter dans un rayon de soleil, jusqu’à ce qui lui ait plu d’aller se poser quelque part. Alors elles s’en emparaient et l’anéantissaient. Il y a des villes où les rues de la ville sont époussetées avec le même soin. On peut inspecter les bornes, on n’y trouvera jamais aucun de ces immondices qui tiennent tant de place dans les romans naturalistes.
Mais la ville la plus drôle de la Hollande est sans contredit Leyde, la ville savante, la ville des écoles. Elle est bâtie sur un archipel de petites îles qui sont autant de bosquets. A Leyde tout le monde parle latin, même les portiers, qui pour indiquer qu’ils ont des chambres à louer accrochent des écriteaux sur lesquels ont lit : Cubicula locanda. C’est en latin que vous débattez le prix. Quant aux pharmaciens, ils ne parlent que la langue de Cicéron. Une femme de la campagne qui vient acheter pour quatre sous de fleurs de mauves dit : Da mihi flores malvæ.
Ces petites îles, très pittoresques alors que, le matin, le soleil les inonde de ses rayons, sont traversées par de lourds pasteurs protestants vêtus de bas noirs, de culottes courtes, de grands manteaux noirs, et de grands chapeaux également noirs. Us passent graves et silencieux, lisant dans de gros livres de théologie protestante ou de calcul différentiel. Les écoliers, faisant chorus avec des petites filles fort éveillées, rient aux dépens de ces énormes pasteurs qui pourvoient la Hollande d’hommes instruits.
Pendant cette même année 1857 je fis un autre voyage. J'assistais à l’inauguration du pont de Culoz, qui, avant que la Savoie nous appartînt, séparait l'Italie de la France. Le roi Victor-Emmanuel et le prince Napoléon y assistèrent, et se rencontrèrent à Chambéry. Je partis dans le wagon du prince Napoléon en compagnie de Ferri-Pisani, son aide de camp, du docteur Yvan, de Charles Edmond et de MM. Charles Laffitte, Bixio et des autres administrateurs du chemin de fer Victor-Emmanuel. Il y eut bal au théâtre de Chambéry. Je vois toujours le roi Victor-Emmanuel, qui était très populaire, appuyé sur J’épaule de son ministre le comte de Cavouret lorgnant les jolies femmes des commerçants de Chambéry. M. de Cavour riait des réflexions que ces belles Savoisiennes inspiraient à leur roi galant homme. J’eus à ce bal l’honneur de danser avec une belle demoiselle, fille de M. Charles Laffitte. Cette belle demoiselle est devenue madame la marquise de Gallifet. Elle ne s’en souvient plus : ce souvenir n’était pas digne de rester dans sa mémoire.
Au banquet de Chambéry on mangea cette éternelle cuisine que Potel et Chabot ont déballée tant de fois sous les latitudes les plus diverses. La truite genevoise , le jambon au madère, les poulardes à la godard et le cuissot de chevreuil en faisaient le plus bel ornement. Que de fois, dans les voyages officiels auxquels j’assistais pour en rendre compte, j’ai dû avaler ce menu.
Pendant ce festin, dressé dans le palais des ducs de Savoie, le maréchal Pélissier, qui errait dans ces parages, arriva. Le roi et le prince Napoléon l’invitèrent gracieusement à rester. Au dessert, le maréchal,
qui avait envie de fumer et auquel on n’offrait pas de cigares, grommelait sous ses grosses moustaches : « On ne fume donc pas dans la maison de Savoie? » Le roi l’ayant entendu se mit à sourire et lui envoya des régalias.
Après les fêtes officielles je m’en allai passer quelques jours à Aix-les-Bains, qui était alors en deuil de ses jeux. Les habitants reconnurent que ce n’était ni au lac du Bourget, ni à la vue des Alpes, ni aux sites pittoresques des alentours qu’ils devaient leur vogue et leur prospérité, mais bien à la roulette et au trente et quarante. Aix était déchu. Je rencontrai là la princesse de Solms, depuis comtesse Rattazzi, et enfin comtesse de ***, qui avait sa cour. Parmi ceux qui l’entouraient se trouvaient le marquis de Pommereux, le poète Ponsard et Eugène Sue, venu tout exprès d’Annecy, où il s’était réfugié, pour la voir. Eugène Sue eut la bonté de me conduire voir ce lac du Bourget, chanté comme on sait par Lamartine. Je ne connais rien de triste comme ce lac le soir au coucher du soleil. Ses eaux cessent d’être bleues et deviennent noires, reflétant les montagnes qui l’entourent. Lorsqu’on entend dans le lointain les cloches qui sonnent X angélus, on a envie de pleurer.
Il y avait dans ces mêmes parages un site encore plus triste que ce lac, c’était l’horrible habitation dans laquelle Eugène Sue était venu s’enterrer vivant. Il m’en fît les honneurs, mais il devina à ma mine que je me sentais là en prison. « Vous regrettez, me dit-il, le boulevard des Italiens! » Il fit atteler sa voiture et me reconduisit à Aix, où il y avait bal.
DE 1 8 ü 7 A 1871
De retour à Paris mon premier soin fut d’aller voir M. de Lamartine et de lui raconter que j’avais traversé le lac qu’il avait chanté. Il habitait alors rue de la Ville-l’Évêque. Son cabinet de travail était situé au rez-de-chaussée donnant sur un petit jardin. C’était le matin. Il travaillait à son Cours familier de littérature. Je lui proposai d’écrire sous sa dictée, ainsi que je l’avais fait autrefois. Il accepta, parce que j’écrivais avec une rapidité prodigieuse. Il dictait sans jamais chercher un mot : on ne peut se faire une idée de la fécondité de son esprit.
Il était assis sur un grand canapé près de la cheminée, ayant à ses pieds un lévrier sans poils, le dernier descendant de ceux qu’il avait apportés de Grèce et qui descendaient, dit-on, de ceux d’Hippolyte, fils de Thésée. Il se bourrait le nez de tabac et, cela fait, allumait un petit cigare. Après en avoir tiré trois bouffées, il éprouvait le besoin de se moucher. Alors il jetait son cigare, se mouchait, se rebourrait le nez de tabac, puis allumait un autre cigare, et cela pendant une ou deux heures. Après la séance il y avait dans la cheminée vingt ou vingt-cinq cigares à peine entamés. C’est ainsi que je l’ai toujours vu travailler.
Dans l 'entretien familier que j’écrivais sous sa dictée il s’occupait d’Alfred de Musset et lui rendait à peu près justice. Je sais pourquoi je dis cela.
M. de Lamartine ignora Musset pendant longtemps, malgré l’ode qu’il lui avait dédiée, et avait eu le tort de croire, en compagnie de quelques imbéciles, qu’il n’était qu’un officier de cavalerie légère tournant les vers avec facilité. Il faut dire à son honneur qu’il sortit de son erreur et lui rendit toute justice. Je me rappelle très bien avoir mis sous ses yeux les œuvres complètes du poète, qu’il dévora d’un trait. Je ne crains pas de m’étendre sur ce sujet, qui concerne deux hommes illustres.
M. de Lamartine consacra à Musset le dix-huitième et le dix-neuvième entretien de son Cours familier de littérature. Dans le dix-huitième entretien il parlait de Musset avec ce charme, cette grâce et cette élégance qui feront de lui un des plus grands prosateurs de notre langue. Il le louangeait certainement, mais au bout de toutes ses louanges il y avait des réserves et des restrictions. Ainsi il disait : « Vive la jeunesse, mais à la condition de ne pas durer toute la vie. » Je trouvais cette réflexion dure, appliquée à un poète mort tout jeune. Il lui reprochait aussi de n’avoir jamais chanté que l’amour sensuel et d’avoir feint d’ignorer l’amour idéal. L’admiration et l’amitié que je portais à Musset me donnèrent le courage d’interroger M. de Lamartine, et de lui demander s’il avait suffisamment médité le beau génie qu’il traitait de la sorte. Loin de se fâcher, M. de Lamartine me remercia, et résolut tout de suite de lui consacrer un second entretien. Alors il interrogea ses souvenirs, et il se rappela qu’il n’avait ni remercié Musset de ’lode qu’il lui avait adressée, ni publié la réponse en
vers qu’il lui avait faite. Ces vers étaient restés pondant des années enfouis dans un tiroir à Mâcon. Il en fait lui-même l'aveu.
Il fut pris d’un véritable remords qu il exprima dans le dix-neuvième entretien. Il disait : « Le » dirai-je? Ce n’est que depuis sa mort prématurée, » ce n’est qu’en ce moment où j’écris que j’ai ouvert >' les volumes fermés et que j’ai lu enfin ses poésies. » Ah! combien en les lisant ai-je accusé le sort qui » m’a privé d’apprécier et d’aimer pendant qu’il » respirait un homme pour lequel je me sens tant » d’attrait et, oserai-je le dire? tant de tendresse » après sa mort? Oh! que ne l’ai-je connu plus » tôt! O Musset! pardonne-moi du sein de ton Ely- » sée actuel ! je ne t’avais pas lu alors ! » J’arrête ma citation ici. On peut se reporter à cet entretien et on verra combien Lamartine exalte et trouve grand le poète, son contemporain et son collègue à l’Académie, qu’il avait eu le tort d’ignorer.
Je tenais à rappeler cet incident, et je ne tiens pas moins à rappeler que je fus pour quelque chose dans cette réparation faite à la mémoire d’Alfred de Musset. Venant de Lamartine, cette amende honorable avait son prix. Ces lignes que je cite furent écrites après la mort d’Alfred de Musset, cela est certain. On objectera que la réponse à l’ode se trouve dans les œuvres de Musset publiées quelques années auparavant : je ne me charge pas d’expliquer cette contradiction.
Je continuai de voir M. de Lamartine. Sa santé était altérée. Il avait des soucis et des chagrins, et
travaillait cependant sans relâche à ccs entretiens familiers de littérature qu’on ne trouve plus maintenant nulle part et qui sont cependant de purs chefsd’œuvre.
M. de Lamartine avait été beau dans sa jeunesse. Il était maigre, élancé et doué d’une physionomie très expressive; mais sur la fin de sa vie, il se négligeait, se tenait mal: ce n’était plus le « chantre d 'Elvire ». On le voyait, été comme hiver, dans les rues de Paris, coiffé d’un chapeau blanc à longs poils brossés à l'envers. Il errait, vers cinq heures, autour du Palais- Royal. Il sortait de chez son éditeur et son ami, M. Michel Lévy, qui habitait la rue Vivienne. Où allait-il ensuite? Je n’en sais rien. Je me rappelle qu’un soir d’été je le trouvai installé tout seul dans une avant-scène du théâtre du Palais-Royal. On jouait les Diables roses. J’allai le saluer. Il était enchanté de la pièce, qu’il qualifiait de comédie, et trouvait que mademoiselle Schneider chantait délicieusement.
Après le spectacle je le reconduisis chez lui, car j’éprouvais du respect et de la vénération pour lui. L’auteur des Méditations , des Girondins, de Jocelyn était pour moi une sorte de demi-dieu.
Arsène Houssaye m’avait fait frapper à la bonne porte. Je fus un matin prié de passer au Moniteur universel, où je fus reçu par M. Turgan et par
M. Paul Dalloz. Le Moniteur était depuis longtemps la plus belle publication de l’Europe. Son premier numéro portait la date du 5 mai 1789. Mais avant d’en parler, je tiens à rappeler en peu de mots ce qu’était la presse parisienne à cette époque.
Il y avait quatre grands journaux qui, à des points de vue différents, faisaient une opposition sourde à l’Empire naissant. Il fallait pour conduire cette opposition, un tact infini, car le gouvernement ne badinait pas et ne se laissait point attaquer.
Il y avait d’abord V Univers dirigé par Louis Veuillot, un des plus grands écrivains de son époque et polémiste terrible. Il frappait à tort et à travers sur le Siècle aussi bien que sur la politique religieuse du gouvernement, quinelui inspirait aucune confiance. Il prévoyait la guerre d’Italie, l’unité italienne préparée par Cavour, et les dangers qui menaçaient la papauté. L’avenir devait lui donner raison.
Louis Veuillot tombait à toute volée sur le Siècle et sur M. Havin, son directeur, dont il plaisantait les talents. Il prétendait que son adversaire .avait inventé l'éloquence havinée, comme pendant à l’éloquence cicéronienne ; ces critiques violentes et spirituelles masquaient les coups qu’il portait dans l’ombre. On le redoutait beaucoup.
Quant au Siècle, il se contentait de dévorer les soutanes et de délayer tant bien que mal les plaisanteries de Voltaire. On l’avait surnommé le journal des marchands de vin.
La Gazette de France se renfermait de la façon la plus honorable dans ses principes. Elle passait des
mains de M de Lourdoueix, son directeur, en celles de son coadjuteur Gustave Janicot, qui est un journaliste de premier ordre.
C’était le Journal des Débats qui préoccupait le plus le gouvernement. 11 était rédigé par des hommes du plus grand talent. Il faut citer d’abord son rédacteur en chef, M. Sylvestre de Sacy, un érudit amoureux du xvne siècle, qui se croyait, à cause de son nom, janséniste, et qui n’avait aucune raison de l’être, n’étant point parent du Sacy de Port-Royal. C’était un rhéteur qui écrivait admirablement. 11 composait, en dehors du journal, des petits traités religieux fort édifiants.
Mais il était éclectique et avait beaucoup d’estime, ce qui l’honore, pour M. Ernest Renan, qui était un de ses collaborateurs et qui préparait son savant ouvrage sur la vie de Jésus et sur les origines du christianisme. M. Renan, comme Louis Veuillot, comme Théophile Gautier, comme Paul de Saint- Victor, comptera parmi les plus grands écrivains du siècle. C’est, avant tout, cela peut paraître singulier, un dilettante bien plus qu’un sectaire. Il est doux, courtois et flexible. C’est sans doute pour cela qu’il n’effraya pas l’orthodoxie de M. de Sacy qui pensait pouvoir l’accueillir sans risquer d’être damné.
Il y a, du reste, toujours eu de ces contradictions au Journal des Débats , ce qui avait fait dire à Lanfrey, dans un instant de dépit, que les rédacteurs des Débats n’étaient en réalité que les philosophes de la religion et les jésuites de la philosophie. Il y a des
gens, et M. Lanfrey paraît être de ce nombre, qui ont de l’esprit, même lorsqu’ils ragent et qu’ils sont injustes.
L’opposition politique du Journal des Débats était surtout faite par M. Vitet, qui était lié avec M. Mignel et aussi avec M. Thiers; par M. Saint-Marc Girardin, par M. Cuvillier-Fleury et par ces brillantes recrues qui s’appelaient Prévost-Paradol et Weiss.
Jamais il ne fut dépensé plus de talent dans la presse que de 1857 à 1869, dans le Journal des Débats. Le bulletin du jour, les entrefilets politiques et certaines variétés étaient de véritables chefs-d’œuvre. Paradol et Weiss faisaient assaut d'esprit et de talent. Le Courrier du Dimanche, un journal hebdomadaire, donnait la réplique au Journal des Débats. Ce Courrier était rédigé par des parlementaires. Ajoutons que l’Académie française se mettait aussi de la partie, et qu’elle couvrait d’applaudissements ceux qui venaient l’entretenir de ces purs qui, sous les Césars de Rome, s’en allaient vivre dans les déserts. Cette guerre d’allusions malignes, qui bravait les sévérités de Thémis, mettait en fureur M. Granier de Cassagnac, un autre polémiste d’une rude force, qui s’écriait : « Nous comptons parmi nous une demi-douzaine de Coriolans qui s’en vont à l’Académie, comme l’autre s’en allait chez les Volsques, pour injurier et l’Empire et l’empereur. »
Cette guerre d’allusions ne cessa que dix ans après, lorsque l’Empire devint tout à fait libéral. Alors il y eut des capitulations, même aux Débats. Prévost- Paradol fut nommé ambassadeur et Weiss sous-secré-
taire d’État. Le vieux Saint-Marc Girardin, Cuvillier- Fleury et M. Yitet ne voulurent rien entendre.
A la liste déjà longue de ces rédacteurs, il faut ajouter Jules Janin qu’on avait surnommé le prince de la critique. Il avait, en effet, régénéré la forme du feuilleton de théâtres du lundi, en faisant ce qu’on appelle des articles à côté. Lui aussi tonnait dans son feuilleton contre la tendance qu’avait le ministère d’État de vouloir absorber et diriger les théâtres subventionnés. Il ne se montrait pas clément pour ces danseuses, venues on ne sait d’où, qu’on imposait aux directeurs de l’Opéra.
Il faut ajouter M. John Lemoinne, un des esprits les plus fins et les plus délicats. Il est toujours rédacteur au Journal des Débats, mais, chemin faisant, il est devenu sénateur et membre de l’Académie française. Il est de ceux qui brillent partout où ils sont. Ses articles se distinguent par la clarté et l'originalité. Il y a de l’esprit de Marivaux dans ses premiers Paris.
Il y avait enfin aux Débats le savant M. Littré, M. Taine, Philarète Chasles, et bien d’autres écrivains de mérite.
Pour une foule de lecteurs qui n’ont pas inventé les pains à cacheter le Journal des Débats fut toujours un oracle. Il y a plus d’un demi-siècle qu’on tient pour certain tout ce qu’il affirme. Les conservateurs surtout ont eu foi en lui, et il n’y a que la foi qui sauve. On raconte qu’à ce propos, vers 1818, il y avait à Paris, rue Mauconseil, à l’enseigne du Clair de lune, un bonnetier nommé Bonnefoy, lecteur assidu du
Journal des Débats; un jour il lit dans les faits divers qu'un monsieur Bonnefoy, de la rue Mauconseil, a été renversé par une voiture et qu’il a reçu à la jambe une contusion qui le retiendra au lit pendant six jours. 11 tâte sa jambe, ne ressent aucune douleur, mais comme son journal ne peut se tromper, il rentre chez lui et se met au lit pour six jours.
Un mot encore sur le Courrier du dimanche. Ce journal avait été fondé par Grégori Ganesco, un Yalaque ou un Moldave très malin et plein de ressources. Cet homme, d’une activité fiévreuse, était partout; où qu’on allât, de bon matin ou très tard, dans les prisons, au Palais de justice, dans les ministères, à la Chambre, à la Bourse, dans les théâtres, on pouvait être certain de rencontrer Ganesco. Quand, par ordre de M. de Persigny, il dut s’éloigner de Paris, ce fut Yilletard, collaborateur de mon ami Adolphe Bélotdans la comédie du Testament de César Giraudot, qui devint rédacteur en chef du Courrier du dimanche. Il y avait pour l’article politique trois grands ténors : Prévost-Paradol, Weiss et Hervé. Les chroniques louchant à fa politique étaient faites par Louis Ulbach, Alfred Assolant, M. Delprat,un avocat poète qui pastichait Victor Hugo, on serait tenté de dire avec génie, et enfin les courriers d’en-tête par M. Ferdinand Duval, qui a de l’esprit jusqu’au bout des ongles, ce qui ne l’a pas empêché d’être préfet de la Gironde et de la Seine, etM. Lambert-Sainte-Croix, un dilettante qui est sénateur et, ce qui vaut mieux, est doué d’une gaieté et d’une belle humeur fort appréciées par ses nombreux amis. Quand tous avaient
donné dans le même numéro, le Courrier du dimanche était une véritable branche de houx qui égratignait fort ceux qu’il prenait à parti.
Tous ceux qui boudaient l’Empire, comme M. Dufaure,leduc de Broglie, le comte d'Haussonville, leduc d’Audiffret, M. Casimir Perier, le duc Decazes, éprouvaient un plaisir extrême àlire le Courrier du dimanche.
J’en reviens au Moniteur.
L’Empire, malgré la force dont il disposait, malgré la sévérité des lois qui régissaient la presse, ne se dissimulait pas la force que pouvaient acquérir à un moment donné les adversaires qui le subissaient et ne l’acceptaient pas. C’est pourquoi il résolut de donner plus d’importance, plus de développement et plus de publicité au Moniteur, et si cela était possible d’en faire autre chose qu’un bulletin des lois. 11 fallait pour cela le rendre intéressant, et à côté de la partie officielle ajouter une partie littéraire. D'abord il en abaissa le prix à quarante francs par an, puis en fit augmenter le format. Il fit un traité avec les trois directeurs, qui étaient^!. Pankoucke, M. Turgan et M. Paul Dalloz. M. Pankoucke, gérant depuis très longtemps, était fatigué, mais les deux autres étaient jeunes et pleins d’ardeur. Aux termes de ce traité une partie des bénéfices réalisés devait être mise à la disposition du ministre d’Etat.
L’idée qu’avait le gouvernement était excellente ; par malheur le ministère d’Etat qui avait le Moniteur dans ses attributions n’osa point réaliser les réformes et les améliorations qu’on lui proposait. Il avait peur de fout. 11 semblait redouter que le journal devînt
intéressant. MM. Turgan et Paul Dalloz combattirent avec vigueur, et eurent toutes les peines du monde à triompher des scrupules puérils qu’on leur opposait. Cette fois, comme toujours, un ministre et les membres de son cabinet qui n’entendaient rien au journalisme empêchaient des journalistes de créer cet instrument puissant dont ils avaient senti la nécessité d’être armés. On discuta et on n’arriva à rien.
M. Turgan, présumant qu’il n’y avait rien à faire, ne céda pas, mais résista moins. Il était, il faut le dire, un type assez curieux. C’était un élève de Balzac. Il y a un mot à présent pour le définir. C’était un lulti-foutiste qui ne croyait pas que cela fût arrivé. Il prit philosophiquement son parti et laissa le ministère mal manœuvrer. Il avait toujours présent à la mémoire ce précepte de la Bruyère qui dit que pour réussir en ce monde il faut savoir se laisser enseigner les choses qu’on sait par ceux qui les ignorent. Mais M. Paul Dalloz ne lui ressemblait pas. On a dit de lui qu’il était un artiste égaré dans la politique. Il y a du vrai dans cette appréciation. Il est tenace, travailleur, et quand il a un but, bien fort serait celui qui l’empêcherait d’arriver. Et puis chacun de ses deux directeurs voyait le Moniteur sous un jour particulier. Pour M. Turgan le Moniteur était un palais dans lequel l’avait amené le hasard, pour M. Paul Dalloz c’était un fief qui depuis près d’un siècle était dans sa famille. Il est, comme on sait, très proche parent de madame Agasse qui l’a fondé et de M. Pankoucke qui le dirigea ensuite. Pour lui le
Moniteur était cette Gazette nationale fondés en 1789, sortie de dessous les presses qui avaient imprimé Y Encyclopédie. C’était la collection la plus précieuse pour servir à l’histoire contemporaine, c’était enfin pour lui, M. Dalloz, le digne pendant de cet autre monument élevé par son père M. Désiré Dalloz et son oncle, qui s’appelle le Répertoire général de jurisprudence, ouvrage qui contient la matière de quatrevingts dictionnaires.
Il avait été Je seul à soutenir qu’il devait y avoir dans le journal deux parties bien distinctes : la partie officielle appartenant sans réserve au gouvernement, puis une partie non officielle publiée sous la responsabilité des gérants. Sans cette division on pouvait prétendre, selon lui, que tout ce qui paraissait dans le journal avait une empreinte officielle : le feuilleton était officiel, l'appréciation faite du talent d’un comédien ou d’une danseuse était également officielle. Et puis, toujours selon M. Dalloz, qui ne changea jamais d’avis sur ce point, il importait à la dignité et à l’indépendance des écrivains qu’il en fût ainsi.
On ne voulut point l’écouter, et on ne vit dans cette distinction, pourtant si sage, si logique et si prudente, qu’une pure subtilité qui fit sourire les fortes têtes du ministère.
Mais il était écrit que les événements devaient, dans une circonstance grave, donner raison à M. Paul Dalloz. Ces événements se produisirent en 1858 après le complot d’Orsini. Le Moniteur publia toutes les adresses de félicitations adressées à l’empereur. Parmi ces adresses se trouvait celle des officiers
DE 1 8o7 A 1871
de certains régiments qui, après avoir protesté de leur fidélité envers lui, rappelaient qu’ils étaient prêts à s’en aller combattre jusque dans leurs repaires ceux qui voulaient attenter à ses jours.
Le fait de l’insertion de cette adresse au Moniteur causa une très vive impression à Londres. Le ministre des affaires étrangères d’Angleterre, ayant vu là une sorte de menace, demanda des explications à M. de Persigny, alors ambassadeur près du Foreign Office. M. de Persigny en référa à Paris. On se tira de ce mauvais pas en objectant que la susdite adresse avait été insérée non dans la partie officielle du Moniteur dont le gouvernement était §eul responsable, mais dans la partie non officielle, qui échappait à sa responsabilité. On rejeta l’imprudence sur les directeursgérants, qui avaient bon dos, et c’est ainsi que prit fin cet incident diplomatique qui tout d’abord s’annonçait fort mal.
M. Dalloz triomphait donc, et le ministère était bien forcé de reconnaître que cette distinction entre la partie officielle et la partie non officielle qu’il demandait avec tant d’insistance avait du bon. Par malheur, ainsi que l’a dit le poète :
Le vrai peut quelquefois n’ètre pas de saison,
Et c’est uu très grand tort que d’avoir trop raison.
Malgré cette leçon, on ne continua pas moins d’exercer le contrôle le plus niais jusque sur les faits divers et les annonces. Je me rappelle qu’un jour dans les susdits faits divers on racontait qu’une
femme avait été heurtée par une voiture et blessée au sein droit. On fit monter tout exprès un cavalier à cheval pour venir quai Voltaire nous donner l’ordre de substituer le mot côté droit au mot sein droit. Et il y a des gens qui ont prétendu que la France n’avait pas toujours été bien gouvernée. Ceci — il faut préciser— se passait plus tard, alors que M. de Lavalette avait, comme ministre de l’intérieur, le Moniteur dans ses attributions, car, disons-le en passant, l’organe officiel oscillait d’un ministère à un autre. Tous les ministres, même celui du commerce, auraient voulu présider aux destinées du Moniteur et de l’Opéra.
M. Fould, comme ministre d’Etat, gouverna le Moniteur jusqu’au mois de novembre 1860, époque à laquelle le comte Walewskile remplaça. La rédaction était aussi brillante que celle des Débats. Le feuilleton et les Variétés, qu’on inaugurait, avaient été confiés à Sainte-Beuve, à Mérimée, à Rolle, à Edmond About, à Méry, à Fiorentinô, qui écrivait sous le nom de lîovray, puis bientôt après à Théophile Gautier, à Louis de Cormenin, Henri Lavoix, Emile Montégut.
On publia les Mariages de Paris et autres romans très vifs d’Edmond About, puis la Question romaine , qui fut interrompue par ordre supérieur. C’est vers cette époque que Théophile Gautier publia ses magnifiques articles sur le Parthénon, sur le temple de la Victoire aptère, et sur les autres ruines célèbres de la Grèce. Le Moniteur, devenu intéressant, conquit de nombreux abonnés. L’empereur lui-même s’informait des progrès du journal.
Un jour il demanda à M. Fould si, à Lyon, par
exemple, le Moniteur comptait autant d’abonnés que le Siècle. M. Fould lui répondit que non. Cela tenait, selon le ministre d’État, à ce que le Siècle offrait à ses lecteurs des renseignements plus vifs et plus intéressants. Vite l’empereur invita M. Fould à laisser plus de liberté aux directeurs du Moniteur. Le journal devint plus éveillé et l’abonnement monta. Mais deux ou trois mois plus tard une dame d’honneur, en bavardant avec l’impératrice, lui racontait qu’elle avait trouvé des choses singulières dans le journal. On signalait le fait à l’empereur, qui en parlait au ministre d’État. Alors M. Fould faisait comparaître MM. Turgan et Dalloz et se fâchait. Ces messieurs, de retour à la rédaction, recommandaient à tous les rédacteurs de mettre une sourdine à leurplume. Désormais, comme feuilleton, on ne devrait plus publier que des berquinades. Le Moniteur , loin de monter, baissait. Théophile Gautier, malgré son grand talent, se conformait à l’ordonnance. Un jour, en rendant compte d’un livre qu’Arsène Houssaye avait publié sur les Charmetles, j’avais dit de madame de Warëns, aimée de Rousseau, que cette femme aurait dû à la fragilité de sa vertu l’honneur de passer à la postérité. Au ministère on raya cette phrase de mon article. J’en fus désolé. Alors Gautier, pour me consoler, me dit avec sa sérénité habituelle : « Quand tu écris pour le Moniteur, organe officiel, sois plat. Les punaises ont deux peaux, tâche de n’en avoir qu’une. » Tel fut le cercle vicieux dans lequel on ne cessa de tourner.
M. Fould était un singulier homme, un mélange de politesse et de froideur. Lorsque le soir, très tard,
j’allais par hasard lui porter dans sa chambre les épreuves du Moniteur, il me saluait à peine. Je craignais toujours qu’il ne brûlât le Louvre avec sa manie de jeter son cigare allumé dans son panier à papier. Quelquefois il rentrait fort tard et je devais l’attendre. Son huissier prenait alors un air malin, et me disait tout bas à l’oreille où Son Excellence s’attardait.
Au ministère d’État, à cette époque, on allait souvent à Cythère.
M. Fould était très bon quand on savait le prendre. Un jour, Henri Lavoix, qui le connaissait beaucoup, vint lui demander un secours de quinze cents francs pour un écrivain malheureux chargé d’élever deux enfants malades qu’il devait conduire au bord de la mer. M. Fould demanda à Lavoix si cet écrivain avait du talent. Lavoix se mit à sourire. « C’est vrai, dit M. Fould, je suis fixé, si votre protégé avait du talent, il ne me demanderait pas quinze cents francs. Tenez, en voici deux mille pour soigner sa progéniture. >>
Il avait pour secrétaire général M. Pelletier, celuilà se croyait sorti de la cuisse de Jupiter. Il se peut qu’il ait été aimable dans les boudoirs, je ne m’en suis jamais aperçu. On semblait le scandaliser quand on comparaissait devant lui. Ses amis affirmaient qu’il avait beaucoup d’esprit et qu’il le faisait voir dans l’intimité. Je veux bien le croire. En tout cas, il le cachait avec un soin qui ne se démentit jamais.
J’eus souvent l’honneur de voir M. le secrétaire
général. Jamais il ne me donna la preuve de cet esprit, qu’il réservait pour une meilleure occasion. Il parlait à peine, et il était surtout d’un laconisme absolu quand il donnait des ordres.
J’aimais bien mieux le baron de Soubeyran, qui était chef de cabinet du ministre; avec celui-là, on pouvait discuter et s’entendre. Il avait l’abord un peu froid, mais il était trop spirituel pour ne pas sourire dans sa barbe de certaines prescriptions qu’il était chargé de faire aux directeurs du Moniteur. Il nous disait : « Vous avez tort, » mais, intus et in cute, il pensait que nous avions raison. Sans pour cela manquer de fermeté, il était aimable et cédait tout ce qu’on peut céder sans inconvénient. M. de Soubeyran était alors tout jeune: il a prouvé depuis tout ce qu’il valait; il est député et grand financier, et n’en fut pas réduit, comme M. Pelletier, à aller s’enterrer vivant dans le tombeau de la Cour des comptes.
MM. Turgan et Paul Dalloz, convaincus que je n’étais pas un intrigant, m’avaient fait une situation très agréable au journal. J’écrivais des articles de bibliographie, et je m’en allais assister aux inaugurations.
J’entrepris un voyage très long; je m’en allai dans les chefs-lieux de tous les départements visiter les
correspondants du Moniteur, et les inviter à télégraphier à nos frais tout ce qui se passerait d’intéressant chez eux. J’appris ainsi la géographie de mon pays. Si c’était agréable de séjourner à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Strasbourg et à Lille, c’était en revanche bien pénible de passer à Tulle, à Gap, à Digne et surtout à Vannes et à Alençon, les deux villes les plus ennuyeuses de France. Il faut y être allé pour se faire une idée de la tristesse qu’elles sont capables d’inspirer, même à l’esprit le plus vif et le moins diflicile. J’ai toujours pensé qu’il serait juste d’accorder un supplément de traitement aux fonctionnaires exilés dans ces deux villes.
Le 24 novembre 1860, la comte Walewski devint ministre d’Etat à la place de M. Fould.. Il entra aux affaires pour contresigner le premier décret libéral de l’Empire. Parce décret, l’empereur, «'voulant donner aux grands corps de l’État une participation plus directe à la politique générale du gouvernement et un témoignage éclatant de sa confiance », accordait au Sénat et au Corps législatif le droit de voter une adresse en réponse au discours de la couronne, et décidait que les débats des deux Chambres seraient publiés et reproduits in extenso au Moniteur. L’Empire acceptait désormais le régime parlementaire. Les succès obtenus par l’empereur en Italie, où il était allé prendre le commandement de ses armées, contribuèrent évidemment à cet acte de libéralisme. On allait entrer dans une ère nouvelle. Je n’ai rien à dire de cette glorieuse campagne d’Italie, qui est dans toutes les mémoires.
Les directeurs du Moniteur durent se mettre en rapport avec M. Troplong, président du Sénat, et M. deMorny, président du Corps législatif, et, d’accord avec eux, reconstituer le service de la sténographie; les sténographes ne s’improvisent pas. On en revint aux anciens, à ceux qui, sous la République de 1848 et sous le gouvernement de Juillet, étaient attachés au journal.
Je fus désigné pour assister à toutes les séances du Corps législatif et servir d’intermédiaire entre les orateurs qui avaient parlé et le Moniteur. M. de Morny m’accorda la faveur de circuler librement partout dans le palais législatif, et de prendre place pendant les séances au pied de la tribune. Je fus très heureux d’être chargé de ces fonctions, qui me permettaient de connaître les hommes de l’Empire aussi intimement que j’avais connu ceux de la République. Je retrouvai d’ailleurs beaucoup de ces derniers. En France il y a des gens qui sont de' tous les régimes.
Le comte Walewski était un homme charmant. Il ressemblait à Napoléon Ier, qui était, dit-on, pour quelque chose dans sa naissance. Avant d’être un grand personnage politique, il avait été l’un des plus brillants cavaliers de Paris, rival de M. Paul Daru et du comte d'Orsay, l’arbitre suprême du bon ton et des belles manières.
Il avait écrit l 'Ecole du monde, une comédie en cinq actes jouée au Théâtre-Français. Il aimait beaucoup les écrivains et les artistes et se proposait de se conduire envers eux en Mécène. Il était très généreux et avait surtout ce mérite de prêter beaucoup d’alten-
tion aux débutants qui promettaient. C’était un classique qui, dès qu’il fut installé dans son ministère, fit venir Théophile Gautier, qui rédigeait le feuilleton des théâtres au Moniteur, et le pria de parler beaucoup de Molière, de Corneille et de Racine. Selon lui, et il avait bon goût, 1 e Misanthrope, Amp hytrion, Esther étaient des oeuvres toujours nouvelles, dont on ne devait point cesser de signaler les beautés. Gautier se conforma à son désir d’autant plus facilement qu’il n’avait point à parler de Victor Hugo, dont le répertoire était interdit.
Il y avait beaucoup d’élégance dans sa personne. Il était affable et recevait tout le monde avec la plus parfaite courtoisie. Et puis il avait du savoir faire et de la mise en scène, ce qui doublait le prix de ses faveurs et de ses attentions. Il était resté très lié avec M. Thiers, qui lui rendait visite souvent. Quand il arrivait, M. Thiers avait le soin de bien faire remarquer à l’huissier qu’il venait voir, non Son Excellence le ministre d’Etat, mais le comte Walewski.
Chaque soir, vers six heures, je remettais au ministre un compte rendu de la séance du Corps législatif qu’il portait à l’empereur ; ce compte rendu était exact. Il avait été convenu que je dirais toujours la vérité et que je constaterais bien fidèlement lequel du ministère ou de l’opposition avait eu l’avantage et les honneurs de la journée. Que de fois m’est-il arrivé de signaler la grande éloquence de Jules Favre et l’esprit incisif et malin d’Ernest Picard!
Il y avait dix ans que la tribune politique était muette en France. De 1852 à 1861 on sut à peine ce
qui se passait dans les Chambres. Aussi ce fut un spectacle curieux de voir le Corps législatif se réunir, pour la première fois, en face de cette tribune relevée et devant les galeries remplies de spectateurs et de curieux.
M. de Morny présidait. Les députés réunis dans leurs bureaux nommèrent une commissisn chargée de répondre au discours de l’empereur. Ce rapporteur fut M. Granier de Cassagnac, qui fit preuve [de beaucoup de talent. Il n’v avait ni centre gauche, ni centre droit, ni droite. Il y avait une droite, puis une extrême gauche composée de cinq députés républicains qui étaient Jules Favre, Ernest Picard, Hénon, Darimon et Émile Ollivier.
Les discussions s’engagaient, et d’avance on connaissait le résultat final. Tous les députés votaient •pour; seuls, les cinq que je viens de nommer votaient contre, mais ces cinq donnaient beaucoup de fil à retordre à M. Billault, ministre sans portefeuille, qui parlait au nom du gouvernement. Les cinq étaient toujours sur la brèche, forçant la Chambre à procéder à des scrutins inutiles. Pendant cette période Émile Ollivier, Jules Favre et Picard combattirent un guibus et rostro et prouvèrent qu’ils étaient de véritables orateurs. Dans les fastes parlementaires les Cinq resteront, et on ne pourra s’empêcher de rendre justice à leur ténacité et à leur courage. Les luttes furent d’ailleurs toujours très courtoises. M. Billault, dans les couloirs, conversait volontiers avec ces rudes champions, et pardonnait à Émile Ollivier les allusions malignes •pi’en toute occasion il faisait à cette opposition que jadis ce même M. Billault avait faite au gouvernement
clu roi Louis-Philippe. Dans la droite il y avait deux orateurs : M. Granier de Cassagnac, et M. Keller qui était le champion de la papauté.
Ainsi qu’on le conçoit, les débats du Corps législatif étaient, malgré ces franchises nouvelles, un peu monotones. Cette opposition imperceptible était écrasée par la majorité formidable. Ce ne fut qu’après les élections du mois de mai 1863 que les adversaires du gouvernement purent prétendre à quelque succès. Cependant , dès les premiers jours, il y eut de brillantes escarmouches. M. Emile Ollivier prononça, à propos des nouvelles prérogatives accordées aux Chambres, un magnifique discours sur la liberté. Il faut aussi signaler un discours de M. Keller, un débutant, qui parla en faveur de la papauté que menaçait, selon lui, cette unification de l’Italie à laquelle nous avions prêté les mains par notre intervention armée.
Ces élections de mai 1863 valurent à l’opposition d’importantes recrues. On se compta à gauche, et au lieu de cinq, on fut de trente à trente-cinq, parmi lesquels il faut citer MM. Thiers, Marie, Berryer, Lanjuinais, Jules Simon, Pelletan, Guéroult, Ségris, Marinier, Dorian, Lambrecht, etc. La session fut très orageuse, et ce n’était pas une tâche facile que d’en diriger les débats. M. de Morny s’en tira avec un tact et une habileté auxquels ses adversaires politiques eux-mêmes rendirent justice. Comme président, il eut des reparties et des à-propos qui apaisèrent bien des tempêtes.
Lorsqu’il y avait eu des incidents graves pendant le cours d’une séance, je m’en allais trouver M. de
Morny dans son appartement, et lui porter les feuillets de la sténographie dont je lui donnais lec'ure. Pendant ce temps-là M. de Morny s’habillait et mettait son habit noir et sa cravate blanche pour s’en aller dans le monde. Je l'ai vu pendant trois ans dans les négligés les plus complets.
C’était un singulier homme. Il écrivait avec une facilité étonnante, mais il lui était impossible de parler. Il n’avait pas le don de l’improvisation. Un jour il céda la présidence à l’un des vice-présidents pour prendre la parole et répondre à M. Jules Favre qui avait attaqué d’une façon très violente l’empereur Alexandre II de Russie. M. de Morny voulut prouver qu’Alexandre, émancipateur des serfs, était pour la Russie un souverain libéral. Il rappela qu’il l’avait approché à Moscou où il était allé, comme ambassadeur de France, assister à son sacre. L’intention était excellente, mais M. de Morny ne fit aucun effet, tant il éprouvait de difficulté à parler.
On a dit bien des choses sur lui, et il ne pouvait en être autrement, parce qu’il a joué un rôle considérable. Il était, comme on sait, frère utérin de l’empereur. On essayait bien d'en faire un secret, mais ce n’était que le secret de Polichinelle. 11 était fort élégant de sa personne, il avait grand air et avec cela des manières exquises qu’il devait à la femme supérieure qui l'avait élevé. Il savait faire les honneurs d’un palais. Il aimait les artistes et les gens de lettres; avec cela, brave et presque chevaleresque. C’est lui qui décida l’empereur à faire le coup d’Etat, lui offrant d’en prendre toute la responsabilité. On se rappelle le mot
qu'il lui dit au palais de l’Élysée le Ie1' décembre, à minuit, alors qu’on allait procéder dans Paris à l’arrestation nocturne de tous les représentants : « Quoi qu’il arrive, dit-il au prince Louis-Napoléon, vous êtes sûr demain matin d’avoir une sentinelle à votre porte.»
M. de Morny n’oublia jamais ses amis. Il avait connu et aimé les princes d’Orléans. Il s’en souvint et, le 20 janvier 1852, donna sa démission de ministre de l’intérieur parce qu’il n’approuvait pas le décret qui spoliait les fils du roi Louis-Philippe.
Je ne ferai qu’un reproche à M. de Morny : c’est l'affectation qu’il mettait à ne parler que du bon ton, et la tendance qu’il avait dans l’intimité à donner sans cesse des leçons de tenue, de langage et de maintien. Cette manie, très étrange de sa part, le faisait ressemblera ceux qui ne sachant rien, et ayant appris quelque chose dans la journée, en font parade le soir. Il était sous ce rapport très inférieur au comte d’Orsay. La nature, a dit un sage, fait toujours payer ses grands dons par de petites faiblesses ; cela était surtout vrai pour lui. Enfin j’ai encore un reproche à lui faire : le roman des Misérables de Victor Hugo l’endormait, mais il veillait pour s’occuper de petites far ces destinées au théâtre des Bouffes-Parisiens. Il savait, par exemple, s’entourer de gens d’esprit. Il l’a prouvé. Il avait pour secrétaire particulier M. Lépinc qui plus tard, sous le nom de Quatrclle, a écrit de fort jolies choses. Il faut aussi citer Nestor ltoqueplan, Arsène Houssaye, Ludovic Halévy, Ernest et Alphonse Daudet, qui débutaient dans les lettres; puis Hector Crémieux et Charles Dosgny.
DE 1 8 o 7 A 1871
A la cour (quand il y en a une) comme à la ville, on se déteste et on se joue de mauvais tours. M. de Morny détestait M. Walewski. Pourquoi? Je n’ai jamais pu le savoir, mais j'en fus un peu victime, et voici dans quelles circonstances :
M. de Morny aimait beaucoup les Russes en général, et en particulier ceux attachés à l’ambassade. Parmi ceux-là, il y en avait un appelé Paskewich, un charmant garçon, qui, vers 1801 et 1802, s’intéressait beaucoup à une très jolie personne appelée Juliette Bau. Un jour, la belle Juliette se sentit prise du besoin de jouer la comédie. Elle étudia et fit des progrès tels, que le directeur du théâtre du Vaudeville n’hésita pas à lui confier un grand rôle dans une pièce intitulée l'Attaché d'ambassade, de mon ami Henri Meilhac. Elle obtint un succès mérité. M. de Morny, qui la protégeait, me pria de la louanger sans réserve dans le feuilleton dramatique du Moniteur, que je rédigeais à ce moment-là en qualité de doublure de Théophile Gautier qui voyageait en Russie. Je fis un éloge complet de la débutante. Le lendemain, quelle ne fut pas ma surprise, en constatant que mon feuilleton avait été modifié en plusieurs endroits et qu'on avait appliqué une sourdine à mes enthousiasmes. C’était au ministère d’Etat, dans le cabinet de M. Walewski, qu’on avait changé ce que j’avais écrit, alors qu’on avait apporté les épreuves du Moniteur ; et, en modifiant ma prose, on n’avait eu d’autre intention que de taquiner M. de Morny, qu’on savait très sympathique à la jeune comédienne.
J’allai au-devant de l’explication. Je portai à M. de
Morny l’épreuve du feuilleton que j’avais écrit, ce qui lui permit de constater les ravages. 11 fut alors édifié, et reconnut que je lui avais tenu parole. Mais j’avais compté sans le ministère d’Etat. 11 parut très contrarie, et me dit en pinçant les lèvres : « Walewski me le payera. » Les comédiens du Vaudeville eurent connaissance de l’incident, et on jasa beaucoup au foyer des artistes.
Au ministère d’Etat on persévéra dans cette petite guerre contre M. de Morny. On nomma, sans crier gare, un directeur de l’Opéra-Comique. Celte nomination précipitée coûta cher à deux ou trois banquiers amis de M. de Morny, parmi lesquels se trouvait M. de Salamanca.
Cette session de 1863 fut très chaude : M. Bidault eut à lutter, presque seul, contre les douze ou quinze orateurs de la gauche. Il sut parler avec éloquence et prouver qu’il était un homme d’Etat. On rendaitjuslice à son tact et à sa modération, qui n’excluaient pas la fermeté. Il ne se montra jamais ni violent ni cassant. Il tenait à persuader et y arrivait toujours à force de finesse et de courtoisie.
L’empereur le nomma ministre d’Elat, à la place du comte Walewski. Par le même décret, M. Boudet était nommé ministre de l’intérieur avec le Moniteur dans ses attributions.
M. Billault mourut presque subitement le 16 octobre de la même année, et M. Rouher était nommé ministre d’État à sa place, et chargé de prendre la parole devant les Chambres.
Ces changements amenèrent une petite révolution
DE 1 Sü 7 A 1871
dans le Moniteur. M. Turgan donna sa démission et depuis s’est consacré tout entier à la belle et savante publication de ses Grandes Usines, et M. Dalloz resta seul directeur. Il fit avecM. Boudetun nouveau traité moins léoninque ceux qu’onavait signés avec M. Fould et M. Walewski, et obtint enfin l’autorisation de fonder le Petit Moniteur du soir, qui pouvait être dans les mains du gouvernement une arme très précieuse et un merveilleux moyen de propagande. M. Boudet était un légiste très savant, d’une honnêteté farouche. 11 était un peu brutal, mais très juste. On l’appelait avec raison le bourru bienfaisant.
J’ai parlé des ministres qui n’étaient pas toujours aimables; je dois, pour être impartial, parler aussi de ceux avec lesquels les rapports étaient charmants. M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, doit être rangé parmi ceux-là. C’était, comme on sait, un lettré qui écrivait avec autant de pureté que d’élégance. Quand il publiait une circulaire dans le Moniteur il fallait lui remettre trois épreuves successives.
Le 11 novembre 18G3, il fit insérer dans l’organe officiel une proposition adressée par l’empereur à tous les souverains de l’Europe. Il fut convenu qu'à minuit j’irais trouver le ministre au quai d’Orsay, pour lui soumettre la dernière épreuve. M. Drouyn de Lhuys était couché. Il se leva, revit le travail et fit un petit changement par suite duquel le mot quelque qui commençait une phrase ne la commençait plus. Le Qdu mot quelque ne devait plus être majuscule. Il appela toute mon attention sur ce changement. Je