‹ Mes souvenirsChapitre 6 sur 10 · MC · texte numérisé non relu

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le quittai; mais à peine étais-je sorti, qu'il ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur le grand escalier d’honneur du palais du quai d'Orsay, et, coiffé de son bonnet de coton, tenant une bougie à la main, il m'appela et me dit : « Surtout, monsieur, n’oubliez pas le petit q. » L'huissier qui m'éclairait pouffait de rire et moi aussi. 11 était minuit, je le répète, et il n'y avait heureusement nul ambassadeur dans l'escalier.

Dan? ce temps-là, on s’amusait beaucoup en France. Si l'Empire n’accordait pas beaucoup de liberté, en revanche il offrait beaucoup de sécurité. Il mécontentait les libéraux qui s’occupaient de politique, mais le mécontentement n’était pas général, et n’était nullement éprouvé par ceux, si nombreux en ce monde, qui rêvent avant tout de vivre gaiement et tranquillement et qui se soucient peu de la politique. Les Parisiens. qu'Henri Heine a si parfaitement appelés les comédiens ordinaires du bon Dieu, étaient tout à leur plaisir. Les affaires étaient actives, et on gagnait facilement de l’argent. Les étrangers affluaient et nous apportaient leurs écus, afin de pouvoir savourer avec nous nos plaisirs. En signalant cette situation, je n'approuve pas, je constate, et je n'entends en aucune façon contredire ceux qui s’indignaient de ce qu’on a appelé la corruption de l'Empire. D'ailleurs en politique, ainsique l'a dit Alphonse Karr, plus ça change

plus c'est la même chose, vérité qu'il faudrait être aveugle pour méconnaître.

Or donc, on s’amusait beaucoup. Les théâtres, qui tiennent une si grande place, on pourrait dire une trop grande place dans notre existence, étaient tous florissants. A l’Opéra, on interprétait les chefs-d’œuvre du grand répertoire, mais les œuvres nouvelles faisaient défaut. Herculanum était ennuyeux, la Magicienne médiocre et Pierre de Médicis détestable. Le ténor Guémard, qui tenait le premier emploi, n’allait pas à la cheville de Nourrit, de Duprez, ni même de Poultier. La danse était plus brillante. Deux étoiles, la Rosati et la Ferraris, se disputaient les faveurs du public. L’opinion que je porte sur l’Opéra était celle d’Alphonse Royer qui enétait alors le directeur. Royer était un indolent laborieux. Il avait beaucoup de talent, et faisait avec infiniment de tact, aux journalistes ses collègues, les honneurs des coulisses de l’Académie impériale de musique. C’était un excellent directeur de théâtre, qui se prêtait aux caprices des ministres des beaux-arts parce qu’il ne pouvait faire autrement, mais qui avait le courage de les avertir qu’ils se trompaient. Que d’argent il compta à des artistes bien en cour qu’il dut engager et qui ne chantèrent et ne dansèrent jamais parce qu’elles étaient insuffisantes. Généralement ces intéressantes personnes avaient enseigné la musique ou la danse à l’impératrice alors qu’elle n’était encore que la comtesse Théba de Montijo.

Il y avait dans le corps de ballet de fort jolies personnes qui, pendant la représentation, s’en venaient

lutiner M. Véron et M. Auber dans la petite loge qu’ils occupaient sur lascène. M. Véron, qui avait été directeur de l'Opéra, était là comme chez lui. Auber et lui venaient pour digérer. Quand M. Véron montait l'escalier des coulisses, il lui arrivait de rencontrer de petites danseuses. Alors il les prenait plus bas que la taille, et d’une voix un peu épaisse il leur disait : « Est-ce que nous n’aurons pas l’honneur de voir ce soir madame votre mère? »

Auber fut, comme onsait, pendant plus d’un demisiècle, une des physionomies les plus originales de Paris. Il m’a été permis de le voir beaucoup et de passer de longues heures avec lui.

Il avait horreur de la campagne. A partir du jour où sa réputation de musicien fut faite, il ne quitta, pour ainsi dire, plus Paris; il vécut sur les boulevards, au bois de Boulogne, et le soir dans le monde ou dans les théâtres.

Tout ce que M. Auber pouvait faire, c’était d’aller dîner à la campagne, à la condition de rentrer le soir chez lui. Il avait horreur de découcher. 11 aima passionnément, c’est lui qui me l’a dit, les dames, les chevaux et les tableaux.

C’était un causeur étincelant qui était gai tant qu'il parlait, mais qui devenait triste et morose quand il était seul. Lui-même m’a dit souvent qu’il avait en vain cherché les causes de ce changement subit. Tout Paris a pu constater les rêveries mélancoliques auxquelles il s’abandonnait. Alors il ne pensait plus et se livrait tout entier avec un certain charme à un quiétisme complet. Tl habita très longtemps un apparie-

ment au premier étage, situe rue Saint-Georges. C’est même là qu’il mourut en 1871 , pendant la durée de la Commune. Qui , passant par là, ne l’a point vu en robe de chambre, appuyé à son balcon? H passait là des heures dans une immobilité complète cpii le faisait ressembler à une statue. Les bruits de la rue ne le préoccupaient en rien. En examinant ces yeux graves et noirs, cette physionomie fatale comme celle d’Hamlet, on n’aurait jamais pu deviner que c’était l’homme qui avait composé cette musique vive, légère, joyeuse, qu’on entendait fredonner partout.

Peut-être bien parce qu’il était membre de l’Institut, directeur du Conservatoire, grand officier de la Légion d’honneur et compositeur populaire, il n’avait ni envie, ni vanité, ni amour-propre. Il disait du bien de tous ses confrères, et n’aimait pas qu’on insistât sur le mérite de ses œuvres.

Ce qui pourra paraître étrange, et ce qui est vrai pourtant, c’est que ce travailleur fécond, ses œuvres sont là pour le prouver, était avant tout paresseux. Même ses succès ne pouvaient avoir raison de sa paresse. Un jour, pour me le prouver, il m’emmena chez lui, et me fit voir le premier brouillon de sa partition de Fra-Diavolo. « Voyez, me dit-il en me montrant une certaine page, à cet endroit l’inspiration ne me faisait pas défaut, et cependant je me suis endormi, et ma main alourdie par le sommeil a écrasé ma plume et fait ce pâté d’encre qui est resté là. » M. Auber semblait mettre à montrer cette preuve de sa paresse autant de coquetterie que d’autres en

fonl voir pour prouver leur dévorante activiét.

Tant que son âge le lui permit, il monta à cheval et s’en allait au bois de Boulogne par les boulevards et les Champs-Elysées. On pouvait être sur de le voir passer tous les jours au coin de la rue Taitbout. Plus tard, forcé de renoncer à l’exercice du cheval, il s’en allait seul dans un coupé ou dans une Victoria jaune faire sa promenade.

Il avait, ainsi qu’on le devine, les plus belles relations. Le monde entier le connaissait. On l’attirait partout. Mais même quand il dînait en ville, il s’arrangeait de façon à finir sa soirée au spectacle. On ne saurait dire combien de fois il a entendu la Juive, les Huguenots et Guillaume Tell. 11 ne désertait l’Opéra que quand on jouait ses œuvres. Cela, par exemple, lui était impossible à l’Opéra-Comique, où pendant si longtemps on le joua... tous les soirs.

Il est vrai qu’il suivait peu la pièce, et qu’il lui arrivait parfois de s’endormir dans sa stalle, mais c’était rare qu’il fût à cette place. Presque toujours il occupait, ainsi que je l’ai dit, une petite avant-scène sur la scène avec le docteur Yéron. Alors ils se livraient au sommeil et en arrivaient à un duo de ronflement que nul dans les coulisses n’aurait voulu interrompre. M. Auber avait des réveils superbes. A peine avait-il ouvert les yeux qu’il appelait une danseuse ou une chanteuse pour lui adresser de charmants madrigaux.

M. Auber, toujours affable, ne se plaignait jamais, si ce n’est au mois de juillet, alors qu’en sa qualité de directeur il lui fallait présider les concours et les exa-

mens dn Conservatoire. Cette perspective mettait son système nerveux en fureur. Selon lui, il ne pouvait y avoir de plus grand supplice que celui consistant à écouler dans une salle chauffée à 35 degrés de chaleur la même sonate exécutée quarante fois de suite par de petites écolières. Il sortait de là fou et ahuri et se livrant à des sorties contre la lyre d’Orphée. Il se tamponnait les oreilles pour n’entendre aucun bruit, et se sauvait respirer au bois de Boulogne.

La figure d’Auber eût été gravée sur les pièces de monnaie, qu’elle n’aurait pas été plus connue. Aux premières représentations, il était entouré et fêté par tout le monde. Alors sa physionomie grave devenait souriante. Il était très sensible à ces hommages et se sentait heureux. Pour lui ses amis et ses admirateurs remplaçaient la famille, car on sait qu’il était resté garçon et qu’il avait survécu à tous ses parents.

Il avait le pressentiment qu’il vivrait très vieux. Quittant les obsèques de Meyerbecr il s’écria : « Maintenant, c’est au tour de Rossi ni » ; puis après celles de Rossini, il s’écria: «C’est au tour de Berlioz. » Quand il écrivit le Dernier Jour de bonheur à l’Opéra-Comique, M. d’E nnery, l’auteur du livret, lui disait : « Vous êtes heureux, monsieur Auber, vous avez passé l’àge où l’on meurt. » Ce mot le ravissait.

En effet, il se tint parole et mourut presque nonagénaire, mais jouissant de toutes ses facultés intellectuelles.

On lui a élevé une statue à Caen où il est né par hasard, mais la vraie place de cette statue est à Paris.

llossini et Meyerbeer avaient d’autres habitudes. Ils ne s'en allaient point dormir le soir à l’Opéra, mais, pendant le jour on les voyait errer le long du théâtre situé alors rue Le Peletier, et lire les affiches pour voir si on les jouait, ou si on allait prochainement les jouer. Quand je surprenais Rossini faisant sa petite ronde, il se mettait à rire, puis m'entraînait chez lui. Il habitait le bel appartement situé au premier, au coin du boulevard et de la ruede la Chaussée-d’Antin. U ie fois rentré, il ôtait son toupet, ce qui me permettait de voir son crâne séparé de son dernier cheveu. Il s’enveloppait la tête dans un mouchoir de batiste et se mettait dans son fauteuil. Alors il me racontait toute sorte d’histoires de sa jeunesse et me décrivait la beauté de la femme dont il était amoureux lorsqu’il a composé le Barbier. Je lui demandai quelle était de toutes les cantatrices celle qui avait le mieux chanté Rosine. Il prenait un air goguenard et me disait que c’était la Patti. Le vieux malin n’en pensait pas un mot. Je le quittais après une visite d’un quart d’heure pour lui permettre de faire sa sieste.

Il voyait souvent Meyerbeer et Auber. Il les recevait dans sa campagne de Passy. Étant tous les trois spirituels et sceptiques, ils pouvaient s’entendre. Ces réunions étaient charmantes, mais presque toujours troublées par les incartades de madame Rossini, qui n’était pas la fleur de la distinction. Qu’on en juge plutôt :

Un soir, après le dîner, M. Gounod, que Rossini aimait et estimait beaucoup, se mit au piano et s’avisa de jouer un fragment de Chopin. Madame Rossini vint

l’arrêter en lui disant: « Ici, monsieur Gounod, apprenez qu’on ne joue £as de la musique de M. Rossini. » Pour faire oublier cette légère impertinence, Rossini, qui était près de Meyerbeer, le prit dans ses bras et lui dit : « Ah! maestro, je vieillis bien! — Non, reprit Meyerbeer, seulement vous vous écoutez trop. »

Rossini mourut dans d’atroces souffrances. On eût dit qu’un feu intérieur le dévorait. Il rendit le dernier soupir dans les bras de Gustave Doré.

C’était Fiorentino qui, dans le Moniteur et le Constitutionnel, rendait compte des théâtres de musique. Scs feuilletons étaient remplis de doubles-fonds. Voici ce que j’entends par là : il devait tenir dans une admiration égale la Rosati et la Ferraris et décerner à l’une autant d’éloges qu’à l’autre. Cela résultait de conventions particulières passées entre ce critique et ces deux étoiles. Aussi, quand il parlait d’elles, il y avait à leur adresse respective le même nombre d’adjectifs laudatifs. Il s’était interdit le droit d’avoir une préférence. Il en était de même dans beaucoup d’autres théâtres.

La Comédie française était aussi fort brillante aux alentours de l’année 18G0. Arsène Houssaye, comme directeur, l’avait, quelques années auparavant, bien conduite. Ce romantique à tous crins se montra juste et déférent pour les classiques, même pour M. Scribe et ses lourdes comédies. Car, disons-le en passant, ce qr’il y a d’inférieur dans l’œuvre considérable de Scribe, ce sont les pièces qu’il donna aux Français. 11 est et restera le roi du libretto ; personne, pas même Quinault, ne sut écrire aussi bien que lui les paroles

d’un opéra. Robert le Diable, les Huguenots, ]a Juive, le Prophète, la Dame Blanche et bien d’autres encore sont les modèles du genre, mais le Verre d'eau et Bataille de dames n’enrichissent pas précisément le répertoire de la Comédie française. Scribe restera comme le plus étonnant et le plus prodigieux des charpentiers dramatiques. Son grand tort fut de ne pas savoir écrire. La forme, chez lui, n’était pas.

A propos de M. Scribe, j’ouvre une parenthèse. C’était un puissant travailleur qui, pendant un demisiècle, n’obtint que des succès. Il y avait, dans sa façon de composer, quelque chose de terre à terre qui allait à tout le monde. Il était, dans la conversation, plus aimable que spirituel. J’eus le plaisir de le voir très souvent et de passer avec lui une saison à Vichy.

Il fut, de son vivant, très attaqué. Théophile Gautier, Nestor Roqueplan, Paul de Saint-Victor et Aubryet ne lui épargnèrent pas les critiques; Royer-Collard, le professeur de l’Ecole de médecine, ne pouvait admettre ses incorrections. Il fit un petit recueil intitulé : Monsieur Scribe devant Lhomond , dans lequel il avait relevé toutes ses fautes de français. Bien que l’admirant peu, je ne fis jamais chorus avec eux. Mais je suis forcé de reconnaître qu’il prêtait à la critique autant par ses légèretés que par ses incorrections. La plus forte de ses légèretés, c’est à ne pas le croire, se trouve dans son discours de réception a l’Académie française. Je vais citer textuellement. Dans ce discours, parlant du rôle de l’auteur comique et du devoir qu’il y a pour lui à refléter les mœurs

de son temps, il a dit : « Je ne crois pas que dans Molière on puisse trouver l’histoire de notre pays. La comédie de Molière ou de ses contemporains nous instruit-elle des grands événements du siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses ou des fautes de ce grand roi? Nous parle-t-elle de la révocation de l’édit de Nantes ? » Voilà ce que M. Scribe a dit sous la coupole de l’Institut en présence de trente-neuf immortels, sans qu’un parmi eux l’arrêtât et lui fit observer que, si Molière n’a point parlé de la révocation de l’édit de Nantes, c’est parce que cet édit est de 1683 et qu’il était mort en 1673, c’est-à-dire dix ans avant. On objecterait en vainque M. Scribe parle de Molière et de ses contemporains. Avant tout il parle de Molière, et il ne pouvait parler que de Molière qui les domine et les éclipse tous. Sauf Regnard, il n’y a à tenir compte d’aucun autre. Je n’en excepte ni Corneille par son Menteur , ni Racine par ses Plaideurs.

Ceci dit, j’en reviens à Arsène Houssaye.

Il débuta dans les lettres par une fantaisie intitulée la Couronne de bleuets. C’était exquis, puis il a abordé le xvme siècle et l’a beaucoup fouillé. Son Quarante et unième Fauteuil e st une œuvre très oiiginale, son Roi Voltaire est aussi un livre intéressant.

Quant à ses romans sur les grandes dames, ils ont obtenu et obtiennent encore un succès prodigieux. Ils ont été lus dans les deux hémisphères, à Paris autant qu’à S^Pétersbourg, à New-York autant qu’au Brésil; ce succès, Arsène Houssaye le contemple du sommet de la pyramide formée par ses nombreuses éditions.

Arsène Houssaye a déjà écrit plus de soixante volumes.

Il eut pour successeur M. Empis qui, tout en couronnant la vertu à l’Académie, fermait complaisamment les yeux sur les équipées des comédiennes qui, pour avoir des diamants et des falbalas, ne savaient rien refusera leurs adorateurs.

Après M. Empis, ce fut le savant, le lettré et le très honorable Edouard Thierry qui dirigea la Comédie française. Il fut le modèle des directeurs, en ce qu’il était de force à donner des conseils aux auteurs, tant son goût était pur et son expérience complète. Edouard Thierry est sans contredit un des écrivains les plus élégants et un des critiques les plus remarquables de notre époque. Disons à sa gloire que, dès l’apparition de l’école romantique, il fut avec Théophile Gautier et Granier de Cassagnac le plus fougueux défenseur d’Alexandre Dumas, de Victor Hugo et d’Alfred de Vigny. Quand il dirigea la Comédie française, c’était le bon temps. Emile Âugier, quoique très jeune encore, en était arrivé à l’apogée de son talent si puissant et si robuste.

Les succès d’Emile Augier furent très retentissants. Les Effrontés, le Fils de Giboyer, Maître Guérin, la Jeunesse, le Gendre de M. Poirier, Y Aventurière tiennent toujours l’affiche.

On connaît sa fécondité. MM. Octave Feuillet, Jules Sandeau, Dumas fils, Ponsard et un peu après Sardou apportèrent des pièces excellentes non seulement à la Comédie française, mais encore au Vaudeville, au Gymnase et à l’Odcon.

Quant à Ponsard, j’avoue que je ne l’ai jamais admiré. Sa tragédie de Lucrèce n’ctait en réalité qu’une versification de rhétoricien. La Bourse et l'Honneur et V Argent sont écrits en vers de mirliton. Les bourgeois qu’il met en scène parlent ridiculement la langue des dieux. Ponsard ne s’est révé é, n’a été emporté par Pégase, qu’on me pardonne cette image, que dans Charlotte Corday.

M. Octave Feuillet, que les mauvaises langues appelaient le Musset des familles, avait bien plus de talent. Rédemption est un drame puissant et vigoureux qui, selon moi, devra rester au répertoire. Feuillet, dans Rédemption, c’est du Musset. Il ne faut pas oublier le Roman d'un jeune homme pauvre, Dalila, Montjoie.

A l'Odéon, Louis Bouilhet avait débuté par le beau drame de Madame de Montarcy. Le soir de la première, Gustave Flaubert et M. Clogenson, dont j’ai déjà parlé, étaient arrivés tout exprès de Rouen avec des amis sûrs pour applaudir la pièce de leur compatriote. Ceci se passait vers la fin de 1 85G.

C'est à ce même théâtre de l’Odéon que fut donnée la Gaetana d’Edmond About. La soirée fut orageuse. On fut obligé de baisser la toile. Le public quitta la salle et une bande d’étudiants traversa Paris et se rendit passage Saulnier, où habitait About, pour lui donner un charivari. On fut unanime dans Paris pour blâmer cette violence. About publia sa pièce et, à la seconde phrase de la première scène, il ajouta cette note dans un renvoi : « Ici, le public impartial commence à siffler. » On ne saurait se venger plus spirituellement.

Malgré cette impopularité sans cause, About, à force de talent, s’imposa et sut amener le public à lui rendre justice.

Au théâtre du Gymnase, Alexandre Dumas fils obtenait de très grands succès avec Diane de Lys, le Demi-Monde, les Idées de madame Aubray, le Père prodigue, la Question d'argent. ■

Et puis venait Barrière, avec ses Filles de marbre, Y Outrage, les Faux bonshommes et enfin un peu plus tard Victorien Sardou avec Monsieur Garat, les Prés Saint-Gervais, les Intimes , les Ganaches, succès qui précédèrent ceux obtenus par ces belles œuvres qui s’appellent : Patrie, la Haine, Rabagas, Fédora.

Il y avait alors sur les divers théâtres de Paris une pléiade d’artistes remarquables pour interpréter toutes ces pièces. On pourrait citer Provost, Régnier, Samson, Geoffroy, Bressant, Got, Delaunay, Frédérick Lemaître, Berton, Mélingue, Rouvière, Taillade, Dumaine, Lafont,- puis Arnal et Bouffé. Comme comédiennes il y avait mesdemoiselles Augustine Brohan, la soubrette la plus spirituelle du monde ; sa sœur Madeleine, belle comme le jour, mademoiselle Plessis, mademoiselle Favart, mademoiselle Fix, puis mesdames Anaïs Fargueil, Eugénie Doche, Rose Chéri, mademoiselle Dinah Félix, mademoiselle Judith, mademoiselle Lia Félix, qui rappelait sa sœur, la grande Rachel, mademoiselle Thuillier.

Voilà pour le grand art. Quant aux farces, elles avaient des interprètes également remarquables. Les théâtres des Variétés, du Vaudeville, du Palais-Royal, faisaient assaut de verve et d’excentricités. Il y avait

sur ces diverses scènes des comiques qui désopilèrent plus de rates que les eaux de Vichy n’ont guéri de foies.

Les comiques étaient excellents et ils jouaient la comédie avec les plus jolies filles de la terre.

C’est vers ce temps-là qu’on vit paraître mademoiselle Ilortense Schneider, mademoiselle Léonide Leblanc, mademoiselle Céline Montaland, mademoiselle Blanche Pierson et mademoiselle A thalle Mauvoie. Elles méritent toutes une description particulière.

Quand mademoiselle Léonide Leblanc se montra, parée de ses dix-sept ans, sur la scène des Variétés, elle fascina tous les regards, tant elle était éblouissante. Elle fit concevoir à l’esprit les enthousiasmes les plus extravagants, les suppositions les plus folles, Ses fanatiques prétendaient que sa mère avait dû la concevoir en avalant une perle. Il semblait, en effet, défendu aux autres femmes d’être aussi jolies qu’elle. On disait que, si le hasard l’avait fait naître à Athènes, où la beauté était appréciée tout ce qu’elle vaut, Périclès aurait donné sûrement à cette enfant une place d’honneur à sa cour; Platon, qui valait bien M. Cousin, eût quitté son école pour converser avec elle; Alcibiade, plus élégant que le comte d’Orsay, lui eût adressé des déclarations d’amour; Phidias lui-même aurait suspendu ses travaux du Parthénon pour fixer ses traits divins dans du marbre de Paros, et qu’enfin on lui aurait rendu des honneurs particuliers comme, par exemple, de faire défiler devant elle des femmes enceintes, afin qu’elles puisassent au

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