‹ Mes souvenirsChapitre 7 sur 10 · IG · texte numérisé non relu

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contact de sa splendeur la vertu de doter l’État de grands esprits et de soldats vaillants.

On devine les ravages que cette extraordinaire beauté exerça tout de suite dans les cœurs.

Mademoiselle Hortense Schneider, douée d’une voix qu’Auber allait entendre lorsque, disait-il, il voulait se gargariser délicieusement les oreilles, avait une carnation de Rubens, avec cela un sourire vainqueur et des yeux fripons, à ce point de damner un archevêque, comme on disait au xvnC siècle.

Mademoiselle Blanche Pierson était blonde, c’était l’incarnation de la candeur. Jamais Greuse n’atrouvé de figure de vierge plus chaste, plus pudique et plus rêveuse.

Le feu des yeux magnifiquement noirs de mademoiselle Céline Montaland eût fait pâlir les étoiles ainsi que les fleurs les plus éclatantes. Ses cheveux avaient le reflet bleu des ailes noires des corbeaux ; et puis elle savaitrire de façon à égayer tout le genre humain.

Quant à mademoiselle Athalie Manvoix, c’était un démon. Elle était fraîche comme une rose, effrontée comme un page, et ornée d’une pelite bouche ressemblant à une grenade en bouton. On allait au théâtre rien que pourvoir ces superbes filles.

Mademoiselle Schneider avait débuté au théâtre des Bouffes, où elle créa avec un vrai talent de chanteuse les Pantins de Violette, d’Adolphe Adam. Elle végéta malgré ce succès, et s’en alla au théâtre des Variétés où elle se trouva perdue dans le bataillon des grues. Ce fut Déjazet qui la devina et la fit enga-

ger au théâlre du Palais-Royal par M. Plunkett, qui en élait le directeur. Elle y obtint un très grand succès dans le Punch Grassot, les Mémoires de Mimi Bamboche, le Brésilien et les Diables roses. Alors le directeur des Variétés la reprit et ce fut elle qui créa avec un réel talent cinq ou six opérettes. C’est en reine qu'elle rentra dans ce théâtre, où on avait eu le tort de ne voir en elle qu’une simple figurante.

J'ai parlé du théâtre des Bouffes. Il était installé passage Choiseul, dans l’ancien théâtre Comte. Il eut pour directeur OfTenbach, que nous appellions le Maeslro, lequel maestro créa l 'opérette en musique, genre qui a tant fait crier, mais que je défendrai, d’abord parce qu’il nous a beaucoup amusés, puis, parce qu’il nous a débarrassés des opéras-comiques ennuyeux.

Bien des auteurs, qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé, ont passé par les Bouffes. C’est là que, comme paroliers, on a compté Edmond About, Hector Crémieux, Philippe Cille, Ludovic Halévy, puis comme compositeurs, Duprato, Léo Delibes, Jonas, Hervé, etc., etc. About y donna le Savetier et le Financier ; Ludovic Halévy, Orphée aux enfers ; Cille, Vent du soir ; enfin d’autres, Croquefer ou le Dernier des paladins, les Petits Prodiges, les Dames de la Halle, la Chanson de Fortunio, les Bavardes, les Deux aveugles.

Il y avait là mademoiselle Tantin, qui créa Eurydice dans Orphée ; mademoiselle Garnier, une rousse adorable ; mademoiselle Maréchal, dont les cheveux

noirs tombaient à terre, où ils formaient encore des anneaux. Les comiques s’appelaient Léonce, Désiré, Pradeau, dont la gaieté épileptique allait jusqu’à l’aliénation mentale.

Orphée aux enfers dont les paroles, ainsi que je l’ai dit, sont de Ludovic Halévy, qui ne signa pas parce qu’il était attaché à un ministère, et d’Hector Crémieux eut mille représentations. Léonce en Pluton et Désiré en Jupiter ont fait rire toute leur génération. Le succès d'Orphée égala celui de la Dame Blanche. Le théâtre des Bouffes était très suivi, les jolis farceurs de ces temps-là l’ayant pris sous leur protection. La jeunesse s’y amusait beaucoup. C’était là qu’on se donnait rendez-vous le soir. Pour ma part, j’ai vu cent fois Orphée et Vent du soir, de Gille.

Les insultes prodiguées dans Orphée aux dieux de l’Olympe scandalisèrent deux ou trois prud’hommes, en tête desquels il faut placer Léo Lespès, plus tard le Timothée Trimm du Petit Journal et du Petit Moniteur. Dans un article paru le lendemain de la première représentation, il s’était déclaré furieux et affirmait être rentré chez lui pour prendre son vieil Homère, et se consoler de la peine que lui avait causée cette opérette. Léo Lespès ne savait pas un mot de grec, aussi son article provoqua un immense éclat de rire.

L’exemple donné par le théâtre des Bouffes fut contagieux. D’autres théâtres l’imitèrent, et l 'opérette, ce genre nouveau, était créé. On la vit même tout de suite fleurir au théâtre des Variétés, lorsque Henri Meilhac et Ludovic Halévy voulurent bien s’y

prêter. Ce sont eux qui ont écrit la Belle Hélène, Barbe- Bleue, la Grande-Duchesse, el la Périchole. Impossible de souhaiter des pièces plus spirituelles. et plus amusantes. D'un seul bond ils dépassaient en hardiesses et en insanités Lambert Thiboust, qui, lui, n’était allé que jusqu’à ce qu’on appelle en argot de coulisses la cascade. Emportés par leur verve, ils ne s’arrêtèrent plus, et trouvèrent des effets inconnus jusqu’à eux au théâtre. Ces opérettes étaient folles, je le reconnais, mais dans leur folie il y avait bien de la fantaisie et bien de l'esprit. Dans la Belle Hélène, c’était l’antiquité qu’ils avaient mise sur la sellette pour décocher les traits les plus malins à la Fatalité: Toute la France a chanté ce refrain :

Dis-moi, Vémis, quel plaisir trouves-tu

A faire ainsi cascader ma vertu ?

Que mademoiselle Schneider disait avec tant de malice. Dans Barbe-Bleue, ils s’en prenaient à la chevalerie et aux temps féodaux, et enfin dans la Grande-Duchesse aux. petites cours ridicules. Hélas! ce général Boum que les auteurs avaient mis en scène n’était pas un personnage imaginaire. Le malheur des temps nous a prouvé que ce type existait, et que sa stratégie n’était pas plus imaginaire que sa personne. C’est le général Boum qui, exposant son plan de campagne à la grande-duchesse, lui disait : « Voici ma tactique : je coupe l’ennemi et je l’enveloppe. A quoi la souveraine ajoutait : « Comme les marchands de galette. » Eu 18(37 on riait de ces plai-

sauteries, et on ne se doutait pas qu’on était si près de 1870, l’année terrible.

Ces opérettes mirent le théâtre des Variétés à la mode. La salle était tous les jours envahie par le beau monde. Dupuis, Couder, Kopp, Grenier, des comiques excellents, interprétaient ces opérettes amusantes. Mademoiselle Schneider, qui était aussi bonne comédienne que bonne chanteuse, avait sa cour. Elle recevait dans sa loge les plus illustres visiteurs. J’y ai rencontré le duc d’Edimbourg, le prince d’Orange, Prévost-Paradol, ami intime et même mieux que cela de Ludovic Halévy.

Le foyer des artistes était aussi très amusant et très suivi. Il y avait là Alphonse Boyer, Barrière, Choller, Siraudin, Labiche, Edouard Martin, Aubryet, Brisebarre, Meilhac et Jules Noriac, qui était associé de Cogniard et co-directeur. Henri Monnier racontait les plus drôles d’histoires du monde. M. Dupin qui est né le 30 septembre 1787 nous rappelait ses souvenirs de jeunesse, alors qu’il dansait avec madame Branchu et mademoiselle Georges. Le comédien Alexandre Michel se mettait en piqueur avec pantalon collant gris-perle, habit de chasse rouge, toque de velours et couteau au côté, pour nous chanter le final des Deux Edmond. Brossant de la Comédie française, quand il ne jouait pas, assistait à la petite fête.

En 18G7, l’année de l’Exposition universelle, on jouait la Grande-Duchesse. On se rappelle que l’empereur de Bussie, venant à cette exposition fit, dès son arrivée à Cologne, louer, par dépêche, deux avantscènes des Variétés. Dès le soir de son arrivée, après

avoir salué l’empereur des Français, il vint avec les grands-ducs ses fils écouter la Grande-Duchesse. Le tsar de toutes les Russies fut pris d’un fou rire. Quelque temps après M. de Bismarck vint aussi aux Variétés et s’amusa beaucoup.

Après plusieurs créations qui la posèrent comme étoile, mademoiselle Schneider celte Malibran de l’opérette, se retira du théâtre, laissant tomber son sceptre que mademoiselle Judic, une autre étoile, ramassa.

Meilhac et Ludovic Ilalévy étaient dans ce temps-là d’une fécondité prodigieuse, et pourvoyaient le Gymnase et le Palais-Royal de pièces charmantes. Au Gymnase ils donnaient Froufrou, pièce dans laquelle mademoiselle Desclé, jusqu’alors inconnue, se révéla comme une grande comédienne, puis Fanny Lear, comédie dans laquelle madame Pasca se montra grande artiste, enfin au Palais-Royal le Roi Candaule , Tricoche et Cacolet, le Réveillon, la Boule , la Vie parisienne. Ce qui fit réussir les pièces de ces deux auteurs, c’était ce qu’on pourrait appeler leur modernité. Nul autre ne raillait aussi exactement qu’eux les manies, les tics et les ridicules du jour. Gil Pérès imita vingt fois, sans qu’ils se reconnussent, certains types de ce temps-là, très connus dans le monde élégant et dans les cercles.

Quant aux théâtres de drame, ils étaient très suivis. On y jouait les drames d’Anicet Bourgeois et d’Adolphe d’Ennery, les deux grands fournisseurs du boulevard du Crime.

D’Ennery a fait, comme on sait, plus de deux cents pièces qui toutes ont eu un très grand succès. Comme

charpentier, il est delà force de Scribe et de Sedainc. D’Ennery, cela de parti pris, ne s’est jamais préoccupé de la forme littéraire. Il parle avant tout la langue hachée du théâtre. Nul ne sait mieux que lui amener une scène émouvante et en tirer tous les 011018- qu’elle comporte. Il excelle à trouver le mot qui doit faire frémir ou pleurer les âmes sensibles qui sont dans la salle. De là vient l’étonnement qu’on éprouve quand on cause avec lui. Il parle une tout autre langue; alors il est fin, spirituel, original. Si on le questionne sur ce point, il vous répond qu’il se garderait bien d’être tel dans ses drames et dans ses féeries, parce que ce qui fait de l’effet dans un salon en causant n’en ferait aucun à la scène. C’est un malin qui d’ailleurs ne sait pas cacher sa malice, que son œil fripon dévoile tout de suite. Et puis il est très bon pour ses collaborateurs. Aussi M. Mocquard a cru toute sa vie qu’il était pour quelque chose dans les drames qu'il a faits avec lui.

En ce temps-là, je me trouvais en relations très suivies avec les artistes de tous les théâtres et cela parce que j'étais rédacteur en chef du journal l' Entracte, qui était en quelque sorte le Moniteur des coulisses.

L’ Entracte appartenait à MM. Michel et Calmann Lévy, à M. Dalloz, à M. Mirés, à M. Matharel de Fienne et à M. Jules Favre, tuteur d’un enfant mineur laissé par Fiorentino. On crut décou- "iger les concurrences qui lui étaient faites, en lui donnant pour rédacteurs en chef des critiques ayant fait leurs preuves. Il fut successivement rédigé par

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Albéric Second, Fiorentino, Théophile Gautier, votre serviteur et Nestor Roqueplan. Un seul parmi ceuxlà s’en occupa : ce fut Albéric Second, aussi le fit-il prospérer. C’était très méritoire de sa part, car Albéric Second trouvait bien plus de profit à écrire dans le Figaro où Villemessant l’attirait, ainsi que dans tous les autres journaux dont les colonnes lui étaient ouvertes, et qui lui demandaient des romans; mais il avait un faible pour l’Entracte.

La réalité, excepté du temps où Albéric y écrivait le vrai rédacteur en chef de Y Entracte fut Achille Denis, qui, depuis plus de trente ans, avait rendu compte des pièces jouées dans tous les théâtres de Paris. Achille Denis a un vrai talent. 11 ne faut pas oublier qu’il fut toujours condamné à l’éloge forcé. Que demain on lui donne carte blanche, et on verra les prodigieux éreintements qui sortiront du bec de sa plume.

Quand je raconte des souvenirs se rattachant à des faits politiques, je puis donner des dates, mais cela n’est plus possible quand ces souvenirs se rapportent à ce qui se passait dans le monde où l’on s’amusait. Les choses que je raconte en ce moment s’accomplirent de 1859 à 1808. C’est pendant cette brillante période de l’opérette aux Variétés que le grand seize du café Anglais, qui a tenu tant de place dans la chronique parisienne, était très animé.

On appelait ainsi le salon n° 10 du café Anglais, dont les fenêtres donnaient sur le boulevard et sur la rue de Marivaux. C’est là qu’avaient coutume de se réunir après le spectacle les aimables viveurs de

Paris. A minuit, tous les soirs, il y avait un souper servi pour ces messieurs et pour les dames qui venaient les visiter. Après le souper on faisait un baccarat qui se prolongeait souvent jusqu’à neuf heures du matin.

Je ne commets aucune indiscrétion, je ne fais aucune brèche au mur de la vie privée en donnant les noms des assidus du grand seize . Il y avait là le joyeux duc de Gramont-Gaderousse, le prince Paul Demidoff, le jeune duc de Rivoli, le prince d’Orangc, le marquis de Modène, le prince d’Aremberg, le prince Lubomirsky, Bryan, Paskewitch, Nariskine, Daniel Wilson, le vicomte de Merlemont,, Espelelta, de Rennepont, le baron d’Auriol, le baron Barbier, d’Hérisson et le prince Galitzine, le plus Français de tous les Russes. Ils venaient faire là ce qu’avaient fait leurs pères dans leur jeunesse, et ce qu’à leur tour leurs fils feront un jour.

Le duc de Gramont-Caderousse était le plus franc viveur qu’on pût voir. Ce n’était pas un fanfaron de gaieté, c’était un gai, insouciant, amoureux du plaisir, et sachant jeter l’argent par les fenêtres, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Il était élégant et aurait très bien porté la culotte courte, l'épée en verrouil et l’habit pailleté. Il mourut très jeune, après avoir fortement écorné une grande fortune, savouré tous les plaisirs et commis toutes les sottises qui sont permises en ce monde. Il était spirituel, galant, joueur, chasseur, fumeur, buveur, tout ce qu’on voudra. Sous la régence, Gramont eût beaucoup fait parler de lui. Il succomba à une affection de poitrine dont il avait

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été chercher en vain la guérison en Egypte. Il fut veillé à ses derniers instants par son ami le général de Galliffet qui sait être tout à la fois un lion pour le courage sur les champs de bataille et une sœur de charité pour la douceur au lit d’un malade.

Paul Demidoff était beau et digne d’être aimé pour lui-même, mais il n’en fut rien et les dames lui coûtèrent très cher.

M. de Modène était et est encore une figure très originale. S’il y a des sots qui ont le tort d’écrire, il y a, par contre, des gens d’esprit qui ont le tort contraire. Modène est de ce nombre. J’ai lu très souvent dans les journaux des mots exquis qu’il avait faits dans les couloirs de théâtre aux premières représentations.

Il n’a jamais réclamé. C’est lui qui voyant au Gymnase mademoiselle Jeanne Granier si mal jouer, contre son habitude, le rûle de Fronsac, dans les Armes de RicheÇèu s’écriait : « Mais ce n’est pas Richelieu, c’est le fils Patin ! » Un jour, projetant de dîner au cercle, il se fit montrer la liste des convives inscrits pour le soir. Parmi eux se trouvait un monsieur dévoré du désir de passer pour noble, et qui s’appelait M. Ledoux de Malassis. Modène en lisant ce nom déclara qu’il ne dînerait pas, le festin étant destiné à être froid, Ledoux ne devant pas connaître Malassis.

Daniel Wilson était un beau cavalier, d’un blond Titien que les Anglais appellent roux Ilamilton; arec cela joueur de façon à sentir suspendu sur sa tête, non l’épée de Damoclès, mais un conseil judiciaire. Depuis

il a changé, il a étudié, et est devenu un homme sérieux. Il ne joue plus qu’au billard et aux échecs avec son beau-père, le président de la République.

Bryan, petit-fils de Rubell, membre du Directoire, ne manquait pas d’entrain. C’était un philosophe et un dilettante, causeur charmant, aimant l’étude et collectionnant les gravures et les beaux livres.

Quant à Masséna, qu’on se figure un brillant officier de mousquetaires.

Je ne dois pas oublier un aimable garçon qui s’appelait des Yarannes. Il était officier de marine et doué d’une gaieté folle et charmante. Près de lui les pinsons eux-mêmes eussent paru tristes. Il quitta Paris, appelé aux Antilles par un commandement. En partant il me recommanda de bien traiter dans mon feuilleton de théâtre une petite débutante, modeste comme une violette, qui donnait déjà les plus belles espérances. Cette débutante, c’était Sarah Bernhardt. Des Yarannes ne devait pas revenir ;,il fut enlevé aux Antilles parla fièvre jaune.

Les dames venaient volontiers au grand seize , parce qu’elles savaient trouver là des jeunes gens très riches, très prodigues et prêts à commettre toutes les folies. Elles y venaient par catégories. Il y avait les comédiennes et les hétaïres qui ne se rencontraient jamais. Lorsque les comédiennes soupaient, on disait aux hétaïres : repassez demain.

Ces hétaïres formaient un bataillon charmant. On voyait briller au premier rang Anna Délion, une beauté égyptienne qui aurait ressemblé à la reine Cléopâtre si elle en avait pris le costume. Elle était

douce et délestait l’orgie. Elle était souvent escortée par Esther Guimond qui dut à sa longue intimité avec Emile de Girardin et Nestor Roqueplan qu’on parlât d’elle. On lui accordait de l’esprit, il n’en était rien. C’était une poseuse qui, au milieu d’un souper bruyant, alors qu’on déraisonnait, parlait de Saint-Simon qu’elle n’avait jamais lu. Elle avait été jeune vers 1831, au beau temps de la garde nationale à cheval. Elle prétendait qu’un soir, M. Guizot pour rencontrer Emile de Girardin, était venu prendre le thé chez elle. Il paraît que c’était vrai. Il faut citer encore Cathinette, une Lorraine venue à Paris toute jeune, et qui avait des yeux charmants. C’était une bonne fdle qui n’avait rien à elle. Je n’oublierai pas surtout Adèle..., une beauté bâtie par les Romains, qu’un roi, que dis-je un roi, un des dieux de l’Olympe eût souhaitée pour nourrice à son enfant. Près d’elle les femmes de Rubens eussent paru anémiques. Elle avait un certain esprit. En la faisant naître, la nature lui avait donné pour mission de manger le bien des autres. A côté d’elle brillait la belle Caroline Passé, qui lui ressemblait un peu. Elle était Lorraine ou Alsacienne et sœur par le sang de ces superbes tilles qui fournirent tant de dragons aux armées françaises.

Et Cora Pearl, elle était alors fraîche comme une rose mousseuse. Le prince Gortschakoff disait d’elle qu’elle était le dernier mot de la luxure, et que pour satisfaire un de ses caprices il eût essayé de piller le soleil. Cora Pearl a introduit en France le maquillage contemporain. Elle recevait de Londres, sa

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patrie, des fioles d'essences et des poudres merveilleuses. C’est elle qui la première porta des cheveux jaunes et imagina d’iriser ses cils, d’illuminer ses yeux, de moirer son front et de montrer des chairs argentées, givrées, neigeuses, laiteuses, boréales et nacarat. Elle se tanna la peau et malgré cela eut de nombreuses imitatrices.

Enfin il en est encore une dont je ne puis taire le nom devenu historique. Je veux parler de Marguerite Bellanger. Elle avait une beauté piquante. Il semblait qu’on avait vu cette figure-là sur les lames d’un éventail. Elle était admirablement faite et possédait une taille idéale.

Quand elle traversait en amazone les Champs- Elysées, les passants la regardaient, tant elle était gracieusement campée sur son cheval.

Un jour ce fut une tête couronnée qui la regarda, on sait le reste. Mais au beau temps du grand seize la belle Marguerite avait eu déjà des faiblesses pour Daniel Wilson. Il était écrit que ses adorateurs devaient habiter des palais.

Que sont devenus tous ces viveurs?

Quelques-uns sont morts, les autres sont à présent des gens raisonnables, de bons époux, de bons pères, membres du conseil général de leur département, dotant et couronnant des rosières.

C’est pour tous ces viveurs que Meilhac, qui sait tourner les petits vers comme Yoltaire, a écrit dans la Vie parisienne ce rondeau dans lequel il raconte les petites orgies du grand seize. Ce rondeau se termine ainsi :

On parle, on crie Tant qu'on peut crier;

Quand on ne peut plus il faut bien se taire: La gaité s’en va petit à petit.

L’un dort tout debout, l’autre dort par terre, Et voilà comment la fête finit.

Quand vient le matin, quand parait l’aurore, On en trouve encore.

Mais plus de gaîté ;

Les brillants viveurs sont mal a leur aise Et dans le grand seize On voudrait du thé.

Ils s’en vont enfin, la mine blafarde,

Ivres de champagne et de faux amour,

Et le balayeur s’arrête, regarde,

Et leur crie : « Ohél les heureux du jour. »

Je ne saurais trop le répéter; on était très gai dans ce temps-là à Paris, et la jeunesse ne perdait pas son temps. Il y en avait, parmi les jeunes désœuvrés, qui étalaient un luxe insolent. C’est vers celte époque que Raphaël Bischoffsheim donnait de si belles fêles au restaurant des Frères Provençaux. Toute la presse, tous les auteurs dramatiques, toutes les comédiennes et toutes les jolies demoiselles à la mode assistaient à ces agapes. Il y avait en plein hiver un souper de cent cinquante couverts, servi au rez-de-chaussée. La salle resplendissait de lumières et de fleurs. Le vin de Champagne coulait à flots, et la table succombait sous le poids des dindes truffées, des poissons rares, des asperges et des pêches poussées en serre chaude. Après le festin, on remontait dans les salons du premier étage, où un orchestre excellent donnait le signal de la valse.

La fête se prolongeait jusqu’au jour. Bischoffsheim en faisait les honneurs avec une courtoisie parfaite.

Aujourd’hui Bischoffsheim est devenu un homme grave. Il est député, il protège toujours les étoiles de la scène, il a des millions, et il fait le plus noble usage de sa fortune. Il comble de ses dons l’Observatoire, auquel il a donné plusieurs des instruments avec lesquels on observe les astres, j’ajouterai qu’il a beaucoup d’esprit. Il était dans ce temps-là ami intime de Jules Janin. Depuis il a toujours vécu parmi les romanciers et les auteurs dramatiques.

Dans ce temps-là, non seulement on s’amusait à Paris, mais à l’étranger également. L’été, avant la chasse, on s’en allait parcourir les maisons de jeux de Ilombourg, d’Ems, de Wiesbaden et de Bade. La vertu de ces eaux minérales n'y était pour rien, on allait là pour jouer sinon sagement, au moins honnêtement.

Ce temps n’est plus. On avait compté sans les puritains qui décrétèrent dans leur sagesse de supprimer le jeu comme immoral et dangereux. Ils n’en avaient pas le droit. Les législateurs n’ont pas le pouvoir d’abolir et d’interdire les passions humaines; ils peuvent réglementer, contenir les passions, mais les supprimer, non pas.

L’amour du jeu et la tentation de lutter avec cette puissance aveugle qui s’appelle le Hasard ont été de toute éternité.

Les Grecs jouaient au siège de Troie, et quand notre planète s’anéantira dans l’espace, elle interrompra beaucoup de parties engagées.

Qu’est-il arrivé? C'est que ces maisons autorisées et surveillées ont été remplacées par des tripots de toute espèce dans lesquels on triche et on vole de la belle manière. Et puis, pourquoi cet acharnement contre la roulette et le trente et quarante, alors qu’on laisse subsister les marchés à terme à la Bourse, les paris sur les chevaux, et qu’on autorise des loteries toutes plus saugrenues les unes que les autres. On a développé tous ces arguments, et les jeux n’en restent pas moins fermés. Il n’y a d’exception que pour Monaco qui, en maintenant les siens, prouve qu’il est le pays le plus spirituel de la terre.

Chaque année, les jeunes gens et les demoiselles légères qui vivaient à leurs dépens, entreprenaient ce pèlerinage. C’est à Hombourg que le jeu était le plus animé. Le maximum par coup était de douze mille francs, tandis qu’il n’était que de sept mille cinq cents francs à Wiesbaden, et de six mille à Ems et à Bade. Hombourg n’était pas élégant. Il y avait bien des spectacles et des bals, mais on n’y faisait pas attention. Le matin on voyait passer dans le parc l’électeur qui régnait alors sur la Hesse électorale. 11 partait en chasse, accompagné d’un garde qui tenait en laisse des chiens bassets. Cet électeur était sans faste.

Ems était visité par presque tous les souverains et ducs régnants de laConfération germanique qui existait encore, M. de Bismarck ne l'ayant mangée qu’après 18GG. La promenade autour de la maison de jeux était fort brillante pendant l’après-midi. C’était M. Briguibouille, un Parisien, qui dirigeait

Ems, comme succursale de Wiesbaden où régnait le duc de Nassau. Ce duc ne quittait jamais son uniforme de feld-maréchal. C'était armé et éperonné qu’il se rendait à la promenade ou au spectacle. Wiesbaden, sa capitale, grâce à l’animation que lui donnaient les jeux, avait un petit air pimpant. Il y avait un va-et-vient de voilures très animé, on y donnait au Casino des concerts et des bals auxquels assistaient ceux qui attendaient que le moment fût venu d’aller àBaden.

Je me rappelle qu’à Wiesbaden, après un grand dîner chez le baron de Wélins, directeur des jeux, je gagnai une grosse somme à la roulette. Je jouais sur le zéro et sur les trois derniers numéros. Le n° 35 me fit l’amitié de sortir cinq fois de suite, puis le n° 36, deux fois. On me compta vingt mille francs. Je fis ma malle, bien décidé à partir le lendemain. J’eus le malheur d’aller déjeuner tout près de la salle de jeu. Quand je voulus m’en aller au chemin de fer, un orage éclata avec une pluie torrentielle. Je me mis à jouer, et à quatre heures j’avais reperdu dix mille francs. Cette fois je partis, et je revins à Paris. A mon retour je fis ma caisse : je rapportais dix mille francs de bénéfice, mais ce bénéfice je ne le voyais pas, je ne tenais compte que des dix mille francs que j’avais eu la sottise de rendre .à la banque.

Mais la ville enchantée par excellence c’était Bade, qu’on avait surnommée la perle de la forêt Noire. Les jeux, les courses, les spectacles étaient dirigés par M. Bénazet, fils de M. Bénazet qui tint les jeux à

Paris tant qu’ils furent permis, c’est-à-dire jusqu’au lor janvier 1838.

M. Bénazet était un grand seigneur qui jetait l’argent par la fenêtre. Il faisait si grandement les choses qu’on l’avait surnommé Louis XIV. Il avait organisé des courses auxquelles venaient prendre part tous les coureurs du bois de Boulogne. Chaque année M. le comte de Lagrange, M. Paul Daru, M. de Rothschild, M. Reisé, M. Lupin, M. Aumont, le baron Schikler, le prince de Sagan, M. de Greffuhle, arrivaient avec leurs équipages. Le jour du Grand-Prix l'hippodrome de Baden ressemblait, à s’y méprendre, à celui de Longchamps. Il n’y avait de nouveau dans le paysage que la livrée rouge du grand-duc de Bade.

Le soir au théâtre on retrouvait les artistes de l’Opéra, de l’Opéra-Comique et de la Comédie française, interprétant le grand répertoire. Aussi tous les gens du bel air, tous les élégants du grand seize, des clubs et des boulevards, qui se trouvaient là, pouvaient se croire à Paris.

Ce n’était que chasses, courses, festins, concerts, représentations de gala et bals. On jouait un jeu d’enfer. Les décavés encombraient les bureaux de la poste et du télégraphe pour faire venir des subsides. Il y avait dans la ville des bijoutiers et des orfèvres qui prêtaient sur objets précieux, à un taux exagéré bien entendu, mais dont on ne se plaignait pas. Les messieurs apportaient leurs chaînes et leurs montres, et les dames leurs bracelets et leurs colliers. Il y en eut, même parmi les mieux pourvus, qui restèrent là accrochés pendant des semaines. Mais, disons tout de

suite que l'administration des jeux était pleine de sollicitude pour sa clientèle. Il suffisait de s’y présenter pour être tiré d’embarras. M. Benazet eut pour successeur son beau-frère M. Dupressoir, qui fut aussi grand et aussi obligeant que lui.

Bade, pendant la quinzaine des courses, était le pays de Cocagne. Les élégants, les désœuvrés de toutes les capitales, s’y donnaient rendez-vous. Le dessus du panier de Paris était là autour de la Conversation. On y voyait, se promenant avec son aide de camp Blucker, le prince régent de Prusse qui est devenu Guillaume, l’empereur d’Allemagne. Il ne jouait pas, mais circulait autour des tables pour voir les dames qui jetaient des pièces d’or et des billets sur le tapis. Les émotions qu’elles ressentaient cernaient leurs yeux et les rendaient encore plus jolies. Le prince les lorgnait tout à son aise.

Le soir, après le dîner et avant que d’entrer au jeu, on se promenait sur les pelouses et au milieu des bosquets de la Conversation. Les messieurs contaient fleurette aux demoiselles et il se commettait bien des larcins. On poussait le fhrtage à ses dernières limites. Un soir, dans l’une de ces promenades, mademoiselle Schneider perdit un bracelet de vingt mille francs. Elle en était désolée. Aussitôt dix cavaliers, plus empressés et plus blasonnés les uns que les autres, offrirent de l’aider pour retrouver ce bijou magnifique. On alluma des lanternes et on se mit à parcourir tous les bosquets par lesquels la belle avait passé. Enfin, après une demi-heure de marches et de contre-marches, on le découvrit dans l’herbe. Ce fut

un grand-duc qui l’aperçut le premier. La chronique de Bade a conservé le souvenir de cette course aux lanternes.

Beaucoup de Parisiens possédaient des campagnes à Bade. M. Émile de Girardin y habitait un chalet délicieux dans lequel il recevait les journalistes, ses collègues; car disons en passant que toute la presse était là.

Méry y passait tout l’été, jouant et perdant tout ce qu’il gagnait avec sa plume. Il s’installait au trente et quarante, et jouait toujours à rouge. Selon lui le hasard n’était que le paladin de l’équilibre, or la noire, étant débitrice de la rouge, devait à un moment s’acquitter. 11 guettait ce moment-là qui se fît par malheur trop longtemps attendre. Méry attribuait une cause à ce retard. 11 en était ainsi parce que les âmes de ceux que les armées de Louis XIV avaient massacrés pendant les guerres injustes du Palatinat, errant sur les ruines du vieux château, descendaient quand le jeu était ouvert et venaient porter malheur aux Français qui s’obstinaient à mettre sur la rouge. Méry avec un grand sérieux répétait ce paradoxe à tout propos. Seul il sait ce qu’il lui a coûté.

Le pauvre Méry à ce moment-là était presque aveugle. Nous étions trois à Bade à lui servir de caniche, Vivier le corniste, Gustave Doré et moi. A Paris, c’était Georges Bell qui le conduisait dans les rues.

Gustave Doré, cet artiste de génie qui sut si bien comprendre les autres génies, était très joueur et, comme Méry, il avait un système, une marche tué-

diés, dont il attendait les résultats, mais il perdait toujours. Alors la rage s’emparait de lui, et il jetait son or sur le tapis sans réflexion. Cette passion du jeu, qu’il n’éprouvait qu’a Bade, lui coûta très cher. A Paris il travaillait toujours, et, c’est presque superflu de le dire, ses œuvres sont là pour prouver qu’il ne dut jamais se reposer.

Il fut un artiste extraordinaire. Je ne sais ce qu’il avait dans le cerveau. Il a tout embrassé : l’histoire, la nature, les conceptions des grands génies, et avec son crayon, son pinceau ou son ciseau il a rendu tangibles et palpables les rêves et les visions des poètes. Il mourut sans avoir dit son dernier mot. Doré était un gai, un fou, un enfant. Quand il ne travaillait pas, il jouait du violon ou se livrait à la prestidigitation. Pourquoi la nature qui laisse vivre tant de brutes a-t-elle tué si jeune un être qui aimait tant la vie, et auquel elle avait donné une si magnifique organisation? Ce sont là les crimes de la mort

A Bade c’était le célèbre Martin qui taillait au trente et quarante. C’était un vieux beau, orné d’un toupet majestueux, et ayant conservé les manières de l’ancien régime. Il était physionomiste et devinait quel était le tempérament des joueurs qui s’approchaient des tables. Selon lui, le gros joueur, celui qui risquait à chaque coup le maximum et qui s’asseyait était un homme à la mer. Pour gagner, disaitil, il faut tirer des coups de pistolet et rester debout. Martin racontait volontiers des anecdotes. Sous la Restauration on l’avait demandé chez le prince de Talleyrand, pour tailler un trente. Il avait assisté à

des parties formidables auxquelles prenaient part le prince de Metternich, le prince de Talleyrand, le duc d'IIamilton et tous les grands personnages de l’Europe.

On sait qu’il n’y pas de gens plus superstitieux que les joueurs. Siraudin qui aimait beaucoup la roulette avait l’habitude de jouer de préférence sur les six derniers numéros. 11 avait remarqué que parmi les croupiers il y en avait un ressemblant à l’acteur Rébard, qui n’amenait jamais que ces derniers numéros du 32 au 30. Il attendait que ce croupier fût de service, mais il avait aussi remarqué que pour qu’il gagnât, il fallait que ce croupier, qui portait des lunettes d’écaille noire, eût mis non une redingote, mais un habit bleu barbeau à boutons d’or. Alors il était sûr de gagner. Ce que voyant, il s’en alla trouver ce croupier et lui offrit des boites de cigares à la condition qu’il mettrait son habit bleu . Il gagna beaucoup. Par malheur un garçon de salle eut la maladresse de répandre un soir l’huile d’une lampe Carcel sur ce talisman. Le croupier dut se remettre en redingote. Siraudin ne s’aperçut pas de ce changement, il joua et perdit tout son bénéfice.

Enfin les puritains ont triomphé. Ils sont éteints ces brillants salons de Wiesbaden et de Bade. On ne joue plus; les paysans de la forêt Noire ne viennent plus perdre là le salaire de leurs journées; les filles de joie ne viennent plus montrer leurs épaules sur lesquelles coulaient des rivières de diamants. Ces pays en sont-ils plus riches et plus prospères? Hélas! non. L’herbe croît où autrefois s’agitait la foule;

les villes sont désertes malgi'é les pelouses, les collines qui les entourent et les maisons ont perdu plus de la moitié de leur valeur. En est-on plus vertueux pour cela? Pas le moins du monde. Nous invitons les puritains à méditer là -dessus.

Je ne puis en évoquant mes souvenirs mettre plus d’ordre dans la façon de les raconter ; et malgré moi il me faut passer sans transition possible d’un sujet à un autre.

En 1802 je fis deux voyages en Italie, j’avais pour compagnon de voyage Nestor Roqueplan. Nous allions à Turin pour, delà, nous rendre à l’inauguration des chemins de fer allant de Bologne à Ancône , et d’Ancône à Pescara en longeant l’Adriatique. Ces chemins de fer avaient été construits par MM. Gustave et Fernand Delahante et M. Parent. M. Paul Daru et M. le comte de Laferronnais faisaient partie du conseil d’administration.

Roqueplan était un aimable compagnon , mais il avait un tort, celui de ne vouloir jamais s’arrêter. D’un trait et sans se reposer il fallut aller de Paris à Bologne.

Le roi Victor-Emmanuel assistait à cette inauguration. Je n’ai jamais vu de roi plus populaire. M. de Laferronnais nous présenta à Sa Majesté qui, très gracieusement, nous fit monter dans son salon. Peu-

dant toute une journée j’entendis causer le roi , qui était très gai et je dirai très jovial. Il était accompagné de trois aides de camp, de M. Bastoggi, ministre des travaux publics, et du baron Ricasoli. M. Bénédetti, ambassadeur d’Italie, M. le comte d’Ideville, attaché d’ambassade, et M. le comte Pierre de Castellane, consul à Ancône, figuraient aussi parmi les invités.

Le train se mit en marche. Quand on approchait d’une ville, M. Bastoggi prévenait son souverain, qui alors quittait son cigare et mettait des gants de peau blancs. Il disait à M. Bastoggi: «Je dois ménager mes gants, je n’ai que ceux là. Ma gantière à Turin prétend que j’ai la plus grosse main de l’Italie, et n’a pu • me livrer que celte seule paire. » Une fois la station passée le roi remettait ses gants dans sa poche.

Il y avait bien entendu grand festin de gala à Ancône ; mais le roi, c’était alors l’éliquetl e de la maison de Savoie, dînait seul. Au dessert seulement il apparaissait et cela n’avait pas l'air de l’amuser. Il semblait dire aux domestiques :« Mais servez donc plus vite. » J’étais pour ma part ravi qu’il nous fit quitter la table, tant la cuisine d’Ancône était détestable. On nous servit une soupe aux fèves et du veau rouge sous toutes les formes, le tout arrosé d’un vin rouge qui rappelle le sirop de groseille et de vin blanc tirant sur l’eau de javelle, puis avec cela de la mortadelle et du macaroni à l’eau en veux-tu en voilà. Après cinq jours de cette alimentation des Français ont le scorbut.

Le lendemain on partit pourPescara, où on arriva

le soir à la brune. M. de Laferronais s’apprêtant , au nom du conseil d’administration, à lui adresser un discours, le roi le dispensa de le prononcer. Il saisit ce discours et promit à M. de Laferronais qu’il paraîtrait sûrement dans la Gazette officielle. Il prit même un sourire charmant pour lui demander qu’il en fût ainsi. Au retour à Ancône il y eut grand festin, puis représentation de gala au théâtre, où l’on jouait un opéra de Verdi. Le roi assistait à la représentation et quand il entra dans sa loge, on se mit à l’applaudir pendant plus de dix minutes. Après le spectacle, après avoir distribué quelques croix de l’ordre des Saints-Maurice-et-Lazare, il prit congé de M. de Laferronais et le remercia de la façon dont il l’avait reçu. Il le chargea aussi de remercier MM. Delahante, Daru et Parent du beau cadeau qu’ils avaient fait à l’Italie, en venant y construire des chemins de fer. Gela dit, il monta dans un train spécial et partit pour Turin pour de là s’en aller chasser l’ours. La population d’Ancône l’acclama, et pendant une demiheure cria : «Vive le roi ! » Jamais, on peut l’affirmer, souverain ne fut plus populaire que ce roi galant homme, c’est là son vrai surnom, car lorsqu’il s’arrêtait dans une gare, il regardait à peine les fonctionnaires qui le félicitaient, mais en revanche il lorgnait d’une façon très significative les jolies Italiennes qui se trouvaient dans la foule. Elles en paraissaient très flattées.

Les fêtes officielles étant finies, M. de Laferronais nous proposa quelques excursions. Il nous fit voir le Rubicon, sur lequel passe le chemin de fer. Nous

étions au mois de mai, ce torrent était sans eau. J’y jetai mon cigare en pensant à César.

A Ancône j’eus la fatale idée de monter sur le Lloyd autrichien qui me fit traverser l’Adriatique et me débarqua en Dalmatie , où je passai trois jours à m’ennuyer. Je revins à Ancône,. et de là je filai sur Bologne. J’allai au musée, où je contemplai la Sainte Cécile de Raphaël.

Je fus obligé de me fâcher pour obtenir de Roqueplan de nous arrêter à Turin. Son intention était de repartir tout de suite pour Paris, mais je résistai, et je pus visiter tout à mon aise les rues à arcades de la capitale du Piémont et du vermouth.

J’allai trois fois en Italie, et longeant l’Adriatique je poussai même jusqu’au delà des Abbruzes, où je vis des brigands gravissant les Apennins , et j’eus la douleur de rentrer en France sans avoir vu ni Naples, ni Rome, ni Florence, ni Venise.

L’Italie n’eût été pour moi que la France si je n’y avais pas vu des orangers, des aloès et des brigands, et si je n’y avais pas chassé l’ours. On en prit trois. M. Bixio en rapporta un à Paris, qu'il conserva longtemps chez lui, rue Jacob.

Ainsi que je l’ai dit, ce fut M. Rouhcr qui devint ministre d’État en 1803 à la mort de M. Billault, et qui fut chargé de porter la parole devant lesChambres

au nom du gouvernement. I] avait déjà une très grande expérience des affaires et on le considérait comme un véritable homme d’Etat. Il avait été garde des sceaux et sortait du ministère des travaux publics. C’est à ce dernier ministère qu’il débattit les cahiers des charges des compagnies de chemin de fer, puis que, rompant avec le système de la protection, il avait inauguré, contre l’avis des chambres de commerce et poussé par l’empereur, le régime du libreéchange et conclu des traités avec l’Angleterre. Il avait révélé dans la conduite de ces importantes négociations une très haute capacité ; mais était-il orateur? Là était la question. Etait-il de force à lutter à la tribune avec MM. Thiers, Jules Favre, Ollivier, Berryer, Marie, Relier et Jules Simon? On l’attendait.

Il avait à discuter les questions les plus brûlantes et à lutter contre toutes sortes d’oppositions. La gauche, Jules Favre en tête, reprochait au gouvernement la folle expédition du Mexique qui nous coûtait tant d’hommes et tant d’argent , sans qu’on pût savoir comment cela finirait. D’un autre côté M. Thiers, aidé de M. Pouyer-Quertier, attaquait les traités de commerce, qui, selon eux, consommaient la ruine de notre industrie et de notre commerce; enfin d’un troisième côté il y avait les catholiques qui reprochaient au gouvernement d’avoir, en Italie , compromis la papauté et livré le successeur de saint Pierre à la révolution.

Le choc fut terrible, etM. Rouher, se multipliant, put tenir tête, aidé un peu dans les questions écono-

miques par M. Baroclie, un des plus grands travailleurs du second Empire.

Jules Favre se montra impitoyable dans la question du Mexique. Il avait raison. De ce côté-là M, Rouher ne brilla pas; mais il prit sa revanche avec M. Thiers, dans les discussions de l’Adresse. On se rappelle le discours de M. Thiers sur les libertés nécessaires que le gouvernement refusait à la France.

Un jour M. Thiers ayant démandé plus de liberté pour la presse, M. Rouher crut devoir lui rappeler les lois de septembre qu’il avait faites sous le roi Louis- Philippe, alors qu’il était premier ministre. M. Thiers se cabra, et MM. Jules Favre et Marie se cabrèrent également lorsque M. Rouher leur rappela ce qu’ils avaient fait contre cette même presse en 1848.

On échangea des mots très durs de part et d’autre qui furent recueillis par les sténographes. M. deMorny essaya en vain de calmer les orateurs. N’y étant point parvenu, il pria M. Thiers et M. Rouher de venir après la séance dans son cabinet, afin d’adoucir un dialogue qui, selon lui, était trop vif et trop animé et pas du tout parlementaire. Il ne voulait pas que le Moniteur le livrât à la publicité.

J’apportai à M. de Morny les feuillets de la sténographie. Il pria les deux violents de se faire des concessions. J’entends toujours M. de Morny disant avec un tact parfait à M. Rouher: « Mon cher ami, vous traitez avec M. Thiers de puissance à puissance, vous êtes premier ministre, il l’a été sous un autre gouvernement, j’ajouterai qu’il est plus âgé que vous. »

La cause était entendue. D'un commun accord on

modifia ce passage de la séance, et on remplaça les expressions malsonnantes par des paroles courtoises. Cela fait, M. Rouher tendit la main à M. Thiers, et on se retira. M. de Morny excellait à arranger les conflits et les froissements de cette sorte.

Ces luttes oratoires étaient très fatigantes. Les orateurs descendaient de la tribune sans avoir un fil de sec. La danseuse qui vient de danser un long pas, le cheval qui vient de fournir une longue course, et l’orateur qui vient de parler deux ou trois heures en arrivent à l’extrême lassitude. La danseuse s’enveloppe dans des couvertures, le cheval est j^ansé et frictionné. Seul l’orateur n’a ni soubrette ni jockey pour le soigner. Heureusement M. Valette, secrétaire général de la présidence, était là. Combien de foisn’at-ii pas emmené chez lui M. Thiers, M. Rouher, M. Jules Favre, M. Pouyer-Querlier, M. Baroche, pour leur faire changer de chemise et de gilet de flanelle. Il était la providence des orateurs et leur épargna bien des fluxions de poitrine.

Les séances, à cette époque, étaient toutes orageuses. M. Rouher, je le répète , put tenir tète à l’opposition. Six mois après, sa réputation d’orateur était faite. Ce ministre, grand travailleur, qu’on appelait le second empereur, avait gravées dans la tête toutes les affaires de la France. Sur quelque question qu’on l’attaquât, il montait à la tribune sans dossier.

Comme orateur il possédait en force, en bonhomie et en bonne humeur, ce qui lui manquait en légèreté et en grâce. Sa parole était lourde. On aurait pu le comparer à ces béliers avec lesquels les anciens cre-

vaient les murailles des villes dans lesquelles ils voulaient entrer. Il écrasait ses adversaires.

Il eut pendant plus de trois ans à défendre la malheureuse expédition du Mexique, la politique que suivait l’Empire en Italie, le libre-échange et enfin les agissements, comme on disait déjà, de M. le baron Haussmann comme préfet de la Seine. Les orateurs de l’opposition s’étaient partagé ces questions. Jules Favre se chargeait du Mexique , les catholiques de l’Italie, M. Thiers et M. Pouyer-Quertier, qui se révélait orateur, de la question du libre-échange. Quanta la préfecture de la Seine, elle était attaquée avec infiniment de talent et d’esprit à la tribune par M. Ernest Picard, et dans la presse par M. Jules Ferry, qui devait être plus tard premier ministre, puis aussi dans les Débats par M. Léon Say.

M. Picard trouvait, pour attaquer ce qu’il appelait les prodigalités de M. Haussmann, les traits les plus malins. Il l’accusait, par exemple, de vouloir aérer le bois de Vincennes. M. Ferry, de son côté, faisait paraître les Comptes fantastiques d’ Haussmann.

Quant au préfet de la Seine, ces sarcasmes ne Fémouvaient pas du tout ; il marchait résolument sans être ni distrait de son but, ni découragé par les attaques, parce qu’il était, avec raison, convaincu qu’il accomplissait non seulement une grande œuvre, mais encore une œuvre indispensable. Paris crevait dans le corset de son octroi, qu’il fallait reporter aux fortifications. Douze arrondissements ne suffisaient plus, il en fallait vingt. Enfin, l’encombrement était tel dans les rues et certains quartiers se trouvaient si

privés d’air et do lumière, qu’il fallait porter la pioche à peu près partout, élargir les voies et les grandes artères, en créer d’autres, puis établir des boulevards et des squares plantés de grands arbres pour assainir les cloaques. Je ne sais pas ce que tout cela a coûté, mais ce que je puis dire, d’après l’avis d’esprits compétents, c’est que le baron Haussmann a fait une œuvre humanitaire et qu’il a sauvé la vie à bien des enfants, qui, sans ces éclaircies et ces démolitions, fussent morts au berceau. C’est bien là quelque chose, et il me semble qu’à cause de cela on aurait pu lui épargner un peu les critiques. Et d’ailleurs le temps lui a donné raison : ces avenues, ces rues, ces boulevards dont on critiquait les dimensions, sont aujourd’hui trop étroits.

Je voulus dire mon mot dans cette question d’édilité parisienne, et je fis paraître une brochure intitulée : Paris nouveau jugé 'par un flâneur ; je parlais en mon nom, et je n’avais reçu mandat de personne. Par malheur, mon éditeur eut la fâcheuse idée de faire mettre sur la couverture de ma brochure les armes de la Ville, ce qui, aux yeux du public, lui donnait un caractère officiel ; je vis à ce propos M. Haussmann pour m’excuser de ce malentendu, et, dans les divers entretiens que j’eus avec lui à ce propos, je pus juger l’homme. C’était un homme d’infiniment d’esprit, travailleur infatigable, qui était dès cinq heures du matin dans son cabinet. Il savait par cœur toutes les affaires de la Ville, et quand il travaillait avec ses ingénieurs et ses chefs de service, il lisait sans les ouvrir tout ce qu’il y avait dans leurs dossiers. Il

vivait très simplement. A côté de toutes les croix et de toutes les plaques qui décoraient ses habits, on voyait, attachée à son gilet, une petite chaîne en or qui valait bien dix-huit francs. Il n’en porta jamais d’autre. L’histoire rapporte qu’il s’intéressait beaucoup à l’Opéra et aux théâtres qu’il fit construire. Je n’en sais rien, mais en tout cas rien n’aurait pu lui faire négliger ses affaires. Il ne fit jamais parti de la société des petits coquins. On appelait ainsi, à cette époque, certains personnages très mûrs revêtus des plus hautes fonctions, qui, le soir, de temps en temps, se réunissaient en secret dans des cabinets très particuliers avec des demoiselles charmantes. Cela n’était point d’ailleurs spécial au second Empire, et s’est vu sous tous les gouvernements. La race des Céladons est éternelle.

Pour en finir avec ma brochure, je dirai qu’elle fut très violemment attaquée dans le Temps par Jules Ferry et dans la Gazette de France par M. Victor Fournel. Mais j’avais raison.

On a dit que le second Empire avait produit quatre hommes forts : M. Rouher, M. Haussmann et MM. Émile et Isaac Pereire.

Je disais que dans les discussions engagées à propos du libre-échange et des traités de commerce, M. Thiers avait trouvé un champion digne de combattre à côté de lui et de compléter ses arguments. C’était. M. Pouyer-Quertier, qui, en sa qualité de grand industriel, connaissait ces questions de travail et de salaires bien mieux que tous les théoriciens du ministère. Il prononça quatre ou cinq grands discours que

ni M. Rouher ni M. Baroche ne purent réfuter. A partir de cet instant, M. Pouyer-Quertier compta parmi les hommes les plus distingués de la Chambre. Ceci explique pourquoi, lorsque, en 1871, M. Thiers devint chef du pouvoir exécutif, il le choisit pour ministre des finances et le chargea d’abord de s’en aller à Francfort avec M. Jules Favre pour traiter avec M. de Bismarck, puis ensuite de négocier l’emprunt destiné à payer l’indemnité due aux Prussiens.

M. Pouyer-Quertier étonna M. de Bismarck par sa force prodigieuse, par son appétit et par cette faculté précieuse qu’il possède de travailler quinze heures sans se reposer. C’est un Normand taillé en hercule. M. de Bismarck avait, en 1871, mal à l’estomac, la guerre l’avait beaucoup fatigué. Son médecin lui ordonnait de prendre de l’eau de Yichy dans laquelle il ajoutait du jus de citron. Ce mélange était atroce. M. Pouyer-Quertier, tout en discutant avec le chancelier, voulut goûter à ce breuvage. Il eu avala plusieurs verres à grands traits. Quant à Jules Favre, qui avait encore bien plus mal à l’estomac que M. de Bismarck, il ne voulut pas même en goûter. A partir de cet instant, le chancelier se prit à envier la santé de M. Pouyer-Quertier, et il disait : « On prétend que je suis de fer, mais M. Pouyer-Quertier est en acier. »

Ne pouvant réfuter M. Pouyer-Quertier, ses adversaires crurent en avoir raison en le représentant comme le défenseur égoïste de ceux qu’on appelle les hauts barons de la féodalité industrielle. Rien n’est plus faux; le temps s’est chargé de le démontrer et de faire comprendre que M. Pouyer-Quertier, en

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défendant le travail national contre l’envahissement de la concurrence étrangère, défendait autant le salaire des ouvriers que les bénéfices réalisés par les patrons. Les travailleurs eux-mêmes commencent à le reconnaître.

Le Moniteur était à cette époque, comme je l’ai dit, dans les attributions de M. Boudet, ministre de l'intérieur, qui s’entendit très bien avec M. Paul Dalloz devenu seul gérant. Étant édifié sur sa loyauté et sur sa compétence, il se lia d’amitié avec lui, le laissa plus libre, et lui permit de fonder le Petit Moniteur. Il voyait en M. Paul Dalloz un allié sincère et non un agent qu’on aurait pu croire suspect, si on en avait jugé par la méfiance qu’à certains instants, sous les autres ministres, on semblait avoir eue de lui. Tout marcha bien. M. Boudet, bien que revoyant le journal quelquefois, avait chargé de ce soin le comte Treilhard, qui était directeur général de la presse au ministère de l’intérieur.

Le comte Treilhard était avant tout un homme d’esprit, qui voyait les choses de haut et n’épluchait pas les virgules du journal. Il prenait même pour le reviser une désinvolture assez originale. Une fois, dans ce bulletin inutile et nul du Moniteur, que rédigèrent l'un après l’autre M. Charles Reybaud et un très savant professeur, se trouvait le mot Danemark. Le rédacteur de ce bulletin ayant dit au comte Treilhard qu’il ignorait si Danemark s’écrivait avec un c avant le k delà fin,M. Treilhard, qui fumait son cigare, lui répondit : « Je n’en sais rien non plus, mais en tout cas, je ne trouve pas dans la langue

française d’expression assez forte pour vous dire à quel point je m’en fous. »

Ce comte Treilhard était un lettré pilier de la Comédie française. Quand on jouait le Misanthrope , Esther ou Amphytrion, il y allait et restait jusqu’à la fin. Ces soirs-là, il nous avertissait et nous priait de lui apporter le journal très tard. Après quoi il s’en allait à son cercle jouer au baccarat ou au piquet, au rubicon à un franc le point. C’était un joueur effréné. Il était de la partie de Khalib-Bey , cet étrange ambassadeur que la Turquie nuus envoya.Klialib-Bey était entouré de trois ou quatre secrétaires chargés de faire courir le bruit qu’il avait de l’esprit. Il n’en était rien. Il portait des lunettes bleues et ressemblait bien plus à un commissaire-priseur qu’à une Excellence. Il était laid, et sans ses millions, qu’il eut la justice de nous laisser à Paris, on n’aurait pas fait attention à lui. Les dames légères se conduisirent très bien avec lui . et le renvoyèrent à Constantinople dépouillé comme Jean-Sans-Terre.

Khalib-Bey, quand il jouait au baccarat aveclecomte Treilhard, le baron de PI... et autres gros bonnets des grands cercles, avait l’habitude de vouloir toujours compter l’argent de la cagnotte , qui, comme on sait, appartient en commun à tous les joueurs. Ces attouchements inquiétaient M. Treilhard qui, avec sa voix nasillarde, lui disait : «Mon cher Khalib-Bey, ne touchez donc pas à la cagnotte, je ne me méfie pas de vous, mais il est sans exemple qu’on y ait ajouté quelque chose. »

Le comte Treilhard était un homme, et il en t été

à souhaiter que les journalistes et les écrivains eussent toujours été contrôlés par un . esprit de sa valeur.

Etant données les franchises relatives dont jouissait le Corps législatif, il était impossible que les partis restassent en présence les uns des autres sans se faire des concessions. Il était évident que des hommes de droite devaient passer à gauche, ou des hommes de gauche à droite. M. de Morny, qui était très fin, s’y attendait et Je souhaitait. 11 avait lui, personnellement, jeté son dévolu sur M. Emile Ollivier auquel il trouvait beaucoup de talent et qui, bien que républicain, ne s’était jamais posé en intransigeant. Il aimait la liberté avant tout, de quelque côté qu’elle vînt. Il négocia avec lui et chercha un moyen de rapprochement. Cela se passait en 1864.

Il proposa à M. Ollivier d’être rapporteur de la loi si libérale sur les coalitions. M. Ollivier accepta. Dès cet instant, de même qu'une jeune fille de seize ans commence à sentir les pommes, M. Ollivier commença à sentir le pouvoir. Le premier pas était fait : c'est le seul qui coûte. Un peu plus tard on sait ce qu’il advint.

M. de Morny mourut le 10 mars 1865, peu de temps après avoir fait celte recrue à l’empereur. Le souverain n’oublia pas le conseil que lui avait donné le plus habile et le plus dévoué de ses amis politiques. Le comte Walewski devait lui succéder comme président du Corps législatif, et le marquis de Lavalette devenir ministre de l'intérieur à la place de M. Bou-

det. M. Rouher insista beaucoup pour qu’il en fût ainsi.

Dès son arrivée au ministère de l’intérieur, M. de Lavalette donna le signal de la persécution contre le Moniteur. Cela nous surprit beaucoup, car M. de Lavalette était ce qu’on appelle un gentleman. Il fut aidé dans cette tâche par son secrétaire général, M. de Saint-Paul, ancien préfet et ancien secrétaire de M. Billault à ce même ministère de l’intérieur. Pourquoi M. de Lavalette en voulut-il au Moniteur? II n’aurait pu le dire, et c’est précisément pour cela qu’il se montrait injuste. Les rapports forcés entre lui et M. Paul Dalloz s’envenimèrent à ce point que ce dernier, qui avait un traité en vertu duquel le Moniteur était journal officiel jusqu'au lerjanvier 1869, n’opposa d’abord que la force d'inertie aux mauvaises humeurs du ministre, puis peu de temps après crut devoir éviter toute relation directe avec lui. Alors on jeta le masque, et on lui fit savoir qu’à son expiration le traité ne serait pas renouvelé, et que le Moniteur, ce qui était une faute, ainsi qu’on l’a reconnu depuis, ne serait plus l’organe du gouvernement, ainsi qu’il l’avait été depuis 1789.

C’est ainsi que commença une guerre de taquineries etde mesquineries avec lesquelles M. Paul Dalloz pourrait faire un livre bien comique, s’il lui prenait un jour l’idée d’écrire les Mémoires d'un Directeur du Moniteur.

On se battit les flancs pour trouver le journal en défaut, afin de pouvoir prétendre qu’il n’y avait pas de sécurité à laisser ce journal entre les mains de

M. Dalloz. On trouva des prétextes, mais le hasard voulut que tous ces prétextes se retournassent contre le ministère.

Je vais citer des exemples.

Au mois de mars 1866, M. Laboulaye se présentait comme député de l’opposition à Strasbourg contre M. le baron de Bussières, candidat officiel. Ce fut même à cette occasion qu’il reçut cet encrier qui a fait couler des flots d’encre. Le préfet de Strasbourg avait reçu l’ordre de combattre M. Laboulaye et d’en faire une sorte de bête du Gévaudan.

Il manœuvrait en conséquence, lorsque, pendant la période électorale, le Moniteur arriva à Strasbourg contenant un éloge, d’ailleurs très mérité, de M. Laboulaye. Cet éloge lui avait été décerné à la Sorbonne à une cérémonie relative à la fondation des bibliothèques populaires. En lisant ces éloges le préfet de Strasbourg pâlit et écrivit au ministre de l’intérieur, M. de Lavalette, qu’on avait compromis le sort de l’élection en faisant dans l’organe officiel du gouvernement l’apologie de celui qu'il avait mission de combattre.

Si le préfet de Strasbourg avait pâli, M. de Lavalette jubila. Le Moniteur était en faute, et on conta l’affaire à l’empereur. On nous fit comparaître pour nous accabler. Mais quel ne fut pas le désappointement du ministre quand on lui eut rappelé qu’il avait revu le journal et qu’il n’avait pas fait d’observation. Il nous demanda pourquoi nous avions pris sous notre bonnet" d’avoir parlé de cette cérémonie. Il croyait nous tenir, mais il fut forcé de

reconnaître qu’il ne nous tenait pas du tout, quand il lui fut prouvé que ce n’était pas nous qui avions pris sous noire bonnet de parler, mais bien M. le général Favé, aide de camp de l’empereur, qui nous avait adressé un compte rendu écrit sur du papier portant ces mots : Palais des Tuileries, Cabinet de l'Empereur! On voulut bien nous absoudre, et M. de Lavalette en fut pour une colère rentrée.

Autre exemple :

Le 10 novembre 18G7, le général de Failly, qui commandait à Mentana contre Garibaldi, envoie au ministre de la guerre son rapport sur cette affaire, et le termine par ces mots : nos chassepots ont fait merveille. M. Dalloz, en envoyant les épreuves du Moniteur, signala cette phrase malheureuse. Au ministère on nous demanda de quoi nous nous mêlions, et on ne nous écouta pas. On sait ce qui se passa le lendemain. Ce fut, dans Paris, un toile général contre cette lugubre facétie.

J’arrive maintenant à un autre ordre d’idées. Je voudrais bien dire quelques mots sur la cour de Napoléon III, et sur ce qui passait l'hiver aux Tuileries et l’automne à Compiègne; mais les documents font défaut. On n’était renseigné à cet égard que par le journal l'Indépendance belge, qui jouait à cetle époque un peu le rôle de la Gazette de Hollande.

h' Indépendance avait à Paris des correspondants qui allaient partout et auxquels chacun faisait des confidences qu'on n’aurait pas pu utiliser dans des journaux publiés à Paris. L’ Indépendance était donc le fruit défendu, mais un fruit défendu très anodin S’il en eût été autrement, si les chroniqueurs se fussent montrés indiscrets, ou même trop bien renseignés, on l’aurait saisie à la frontière, petit désagrément qui lui arrivait souvent.

L’empereur et l’impératrice avaient donné mission à leurs maîtres des cérémonies d’animer la cour. Il ne fallait pour cela que des jolies femmes et des hommes d’esprit, qui dans aucun temps n’ont fait défaut en France.

Je ne dirai rien des femmes élégantes et spirituelles de cette époque, qui servaient pour ainsi dire de dames d’honneur à l'impératrice. Je ne ferai d’exception que pour la princesse de Metternich, femme de l’ambassadeur d’Autriche. C’était un démon pour l’esprit. C’est d’elle qu’on disait : elle n’est pas jolie, elle est pire. C’était l’Autrichienne la plus Parisienne qu’on pût imaginer. Elle allait à l’Opéra par genre, mais elle s’amusait bien mieux dans les petits théâtres. Elle vit plus de cinquante fois le Punch Grassot au Palais-Royal. Elle protégeait Wagner et fil jouer son Tannhauser à l’Opéra,

Quant aux hommes — on devine leurs noms — ils formaient le dessus du panier du talent. Les écrivains qui s’étaient distingués dans quelque genre que ce fût faisaient partie des séries de Compiègne. 11 en était de même pour les peintres, les sculpteurs

et les architectes. On y jouait, entre amateurs, des pièces improvisées par les invités, en souvenir de l 'Impromptu de Versailles.

En France, pays fort spirituel, on est parfois presque bête. Depuis la chute de l’Empire, des pointus et des fâcheux ne se sont-ils pas avisés de reprocher à certains hommes d’être allés à Compiègne. Peut-on s’imaginer quoi que ce soit de plus injuste? On allait à Compiègne parce qu’on était pourvu d’un mérite qui vous classait dans l’élite. Et d’ailleurs, en étant l’hôte de l’empereur, on rendait visite à celui qui avait rétabli le suffrage universel et qui, jusqu’à présent encore, reste celui que le susdit suffrage a le plus comblé de ses faveurs. J’en parle bien à mon aise, moi qui n’eus jamais ni cet excès d’honneur, ni cette indignité, ajouterai-je pour terminer ma citation.

A Compiègne, l’empereur attirait à lui Mérimée, Sainte-Beuve et M. de Saulcy pour parler de sa Vie de César, à laquelle il travaillait lorsque la politique le lui permettait. Il questionnait beaucoup ses interlocuteurs, et souvent lorsque la comédie allait commencer, il fallait le prévenir et l’arracher à la guerre des Gaules et à Vercingétorix. Que de savants ont fait des recherches pour un livre qui ne devait pas être achevé !

Mais Sainte-Beuve, tout en mettant son érudition à la disposition de l’empereur, préférait au séjour de la cour ces dîners dans lesquels il se retrouvait avec Théophile Gautier, Renan, Schérer, Saint-Victor, Flaubert, Nefftzer, Charles Edmond, madame Sand. On avait, on ne sait pas pourquoi, appelé ces réunions

]e dîner des athées. On y discutait à perte de vue philosophie et littérature, et on n’était pas toujours d’accord. Sainte-Beuve ouvrait son cœur de libre penseur. C’était, comme on sait, la malice incarnée. Il prenait, si l’on en excepte une vingtaine, tous ses contemporains en pitié. Il ne voyait en eux que des gens n’osant pas parler, et empiergés par des préjugés politiques, philosophiques, littéraires et religieux, avec lesquels ils n’avaient pas le courage de rompre. Lui-même partageait un peu cette timidité que sa double qualité de sénateur et d’académicien lui conseillait. Ce ne fut qu’à ses derniers instants qu’il déclara nettement sa pensée, et afficha ne croire à rien. 11 se fit sottement enterrer civilement. Ce fut à croire que les tristes lauriers de Lamennais troublaient son dernier sommeil. Il a laissé une œuvre considérable qui prouvera qu’il fut un très grand érudit, un écrivain subtil; mais cherchez-y une conviction, une consolation, une espérance, vous ne les y trouverez pas. Ce fut un misanthrope, un inassouvi, qui ne put jamais se consoler d’avoir été laid, et qui traversa la vie en rêvant à être aimé des duchesses, et n’arrivant à posséder que des maritornes qu'il ne sut pas poétiser, parce qu’il lui manquait l'enthousiasme de Don Quichotte. Malgré tout cela son œuvre restera, parce qu’elle est distincte de l'homme.

M. Renan, tout en allant aussi loin que lui, est bien plus attrayant. C’est avant tout un charmeur et un dilettante. Dans sa Vie de Jésus ne soutient-il pas le plus charmant et le plus ingénieux des paradoxes? On avait enseigné à Renan que Jésus était un Dieu

lü

qui s’était fait homme. IJ n’en veut rien croire, et en écrivant après tant d’autres son histoire, il nous prouve, quoi? que Jésus est un homme qui s’est fait Dieu parce qu’il l’égale en sagesse et en bonté. Croil-il, ou ne croit-il pas à Dieu? il ne s’est jamais nettement expliqué à cet égard. Il a sur ce point des hésitations délicieuses qui sont incapables de scandaliser, même les dévots. Qu’on relise le discours qu’il fil à l’Académie française en recevant M. Pasteur, et on sera de mon avis. Et puis M. Renan est un philanthrope convaincu. Il croit les hommes bons, et rappelle que leur éternel honneur sera d’avoir créé la morale et l’art. M. Renan, je l’affirme, ne corrompra jamais personne. La- jeunesse confiée à ses soins ne courra pas le moindre danger. Toute sa vie il se souviendra du séminaire où il fut élevé. Il restera comme un des plus prodigieux écrivains de son siècle.

Théophile Gautier, on l’a déjà deyiné, brillait au premier rang dans cette société d’élite. On peut dire de Gautier qu’il était blasé d’idéal, tant il l’avait médité, admiré et atteint lui-même dans ses œuvres. Il restera, celui-là, le poète des élégants et des délicats. Il eut ce mérite très rare d’avoir su écrire aussi bien en vers qu’en prose. Emaux et Camées est un pur chef-d’œuvre. Mademoiselle de Maupin n’est pas qu’un roman obscène, ainsi que le pensent les esprits obtus et bornés, c’est un livre philosophique dans lequel Gautier examine et discute toutes sortes de problèmes. Quoi de plus élevé que ce parallèle du génie du paganisme avec celui du christianisme? On

peut n’ètre pas de son avis, mais quels beaux coups d’aile dans cette fugue originale et téméraire? Ses romans, ses contes, ses nouvelles sont des bijoux. Fortunio , la Toison d’or, le Nid de rossignols rappellent les contes de Voltaire.

Il est tout à la fois créateur et critique. On lira toujours avec plaisir les belles luttes qu’il dut soutenir pour faire triompher le romantisme en littérature et en peinture. C'est par la brèche ouverte par sa plume que Victor Hugo, Alexandre Dumas, de Vigny, Delacroix et Decamps sont montés à l’assaut. Gautier, en accomplissant cette tâche, fit un effort magnifique de talent. C’était le plus doux des hommes. Il avait su régler, d’une façon fort sage, ce qu’on pourrait appeler ses rapports avec ses semblables. S’ils étaient faibles et impuissants, il ne discutait pas; mais s’ils étaient forts, gare à eux. Que de fois il lui est arrivé, alors qu’il se trouvait dans un milieu qui n’était pas le sien, de ne pas ouvrir la bouche, au risque de passer pour un imbécile aux yeux des sots qui l’environnaient. Il ne tenait pas du tout à leur considération.

Peut-être bien parce qu’il avait beaucoup lu Rabelais, il en aimait, dansl’intimité, la langue grasse. On se refusait à admettre que le poète qui avait porté la délicatesse du langage et la splendeur de la forme à ses dernières limites, pût, dans une conversation privée, se montrer aussi fort en gueule. Il prenait, dans ces moments-là, un air tout à la fois formidable et doux. Jamais, même quand il discutait avec animation, il n’élevait la voix ni ne se départissait de sa sérénité olympienne. Il va sans dire que, dans un

salon peuplé de jolies femmes, nul ne savait marivauder mieux que lui. Un mot résume sa vie, le travail. Pendant plus de douze ans j’ai passé avec lui tous mes dimanches. Il ne se reposa jamais ; ce jourlà, il écrivait son feuilleton de théâtre du lundi sur des petits carrés de papier. Il avait une écriture microscopique. Après chaque feuillet, il se levait machinalement et s’en allait à l’imprimerie, près de laquelle il travaillait. Il saisissait une lettre d’imprimerie, l’examinait avec curiosité, puis la remettait dans sa casse. C’était chez lui un tic dont il n’avait pas conscience. Il attendait toujours au dernier moment pour écrire son feuilleton. « On ne se fait jamais, disait-il, guillotiner avant l’heure.

Il avait tout lu. Il était latiniste de première force. Quant à la langue française, elle n’avait pas de secret pour lui. Il maniait avec la même éléganee la langue du xvue et celle duxvnC siècle. C’est dans la langue de Louis XIII qu’il a écrit le Capitaine Fracasse, et c’est dans la langue de Marivaux qu’il a écrit le Petit chien de la marquise. C’était un jeu pour lui de pasticher Montaigne, Rabelais et Brantôme.

Pendant plus de trente ans, il écrivit un feuilleton dramatique. C’était un supplice pour lui d’aller au théâtre ; aussi, en écoutant les pièces, il prenait des attitudes d’âme en peine. Quant à son aversion pour la musique, elle est connue, il la partageait avec Lamartine et Victor Hugo, qui ne l’ont pas plus aimée que lui. Il disait que la musique était le plus coûteux de tous les bruits.

Ce grand écrivain, ce maître, se présenta à l’Aca-

demie, qui eut le très grand tort de le repousser. Car enfin, sous le romantisme de Gautier, il y avait l’instruction la plus solide et la plus académique jointe à une profonde connaissance des anciens et des classiques. Il fut repoussé de parti pris. Il ne s’agit pour s’en convaincre que de se rappeler ce qui se passa le jour de l’élection. Il y eut trois tours de scrutin. A chaque tour il obtint quatorze voix. Il en fallait seize pour passer. On renvoya l’élection à six mois, Gautier n’existait plus.

J’ai parlé de cette sérénité olympienne qu’il savait toujours conserver, même quand il parlait la langue grasse. En voici un exemple. Avant de se présenter à l’Académie, il fit des visites, et alla voir M. de Sacy. Celui-ci, étendu dans un fauteuil à oreilles, fronça le sourcil dès qu’il le vit entrer et prit un air tout scandalisé. Gautier, que cette attitude offensait ajuste titre, crut devoir brûler ses vaisseaux. Alors, regardant M. de Sacy, il lui dit : « Rassurez-vous, monsieur, je ne viens pas ici pour vous dire des cochonneries. » Puis il se retira.

Il avait visité l’Italie, la Grèce, l’Egypte et la Russie. Ces voyages nous valurent cinq ou six livres exquis.

Je me rappelle que, près de Padoue, je trouvai, dans un couvent des Carmes, la trace de son passage. Le supérieur l’avait prié d’écrire quelque chose sur un registre qu’on présentait aux visiteurs. Dans ce couvent on était fort sale. Gautier avait écrit ces lignes : « Je n’ai jamais compris pourquoi des hommes se réunissent pour puer ensemble en l’honneur d’un

Dieu qui a créé quatre-vingt-dix mille espèces de Heurs. »

Dans la vie pratique Gautier était impossible. En voyageant avec lui j’ai constaté qu’il ne savait ni ouvrir ni fermer une malle. Il ne savait pas mettre sa cravate, ni acheter un chapeau. Quand il ne causait pas avec ses pareils, c’est à peine s’il parvenait à s’expliquer. Une fois il était seul au journal V Entracte dont il fut un instant le rédacteur en chef honoraire. 11 vit entrer un brave homme qu’il se mit à regarder et qu’il intimida probablement. Comme il ne parlait pas, Gautier, au lieu de lui demander ce qu’il désirait, lui dit : Proférez quelques sons. Là-dessus notre homme décampa et rencontra heureusement un garçon de bureau avec lequel il s’entendit. Il venait renouveler un abonnement, opération bien simple que Gautier n’aurait pu accomplir.

J’arrive à Paul de Saint-Victor, et, devant son souvenir, je me découvre en signe de respect et d’amitié. J’ai eu le bonheur de vivre plus de vingt ans en frère avec lui. Nous allions ensemble à toutes les premières représentations. Pendant les vacances nous faisions des excursions. Je suis donc à même de le prendre ici en pantoufles.

Saint-Victor fut élevé dans la maison des Jésuites à Fribourg. Il alla ensuite à Rome achever sa rhétorique et sa philosophie. Il fit ce qu’on appelle de très brillantes éludes. Il fut gallican, aima peu ses maîtres, et partagea sur eux l’opinion de Pascal, qu’il regardait comme un saint homme.

Je ne voudrais point parler comme les biographies

universelles, cependant je suis bien forcé de dire qu’au sortir de l’école il se prit d’une belle passion pour les lettres et les arts.

Il partagea sa vie entre Ja lecture et les voyages. Lamartine, qui devinait son talent, le prit pour secrétaire, et le fit entrer d’abord à la Semaine , puis au journal le Pays, où il fit des feuilletons dramatiques qui fixèrent tout de suite l’attention. Delà il passa à la Presse, où il remplaça Théophile Gautier, à Va Liberté, et enfin au Moniteur, où il remplaça encore Théophile Gautier.

J’ai dit qu’il voyagea beaucoup. Il alla visiter les uns après les autres tous les musées de l’Europe, et c’est en méditant sur les chefs-d’œuvre de tous les maîtres qu’il forma son jugement. De retour chez lui, il retrouva son père, M. de Saint-Victor, qui était lui-même un écrivain de race, un critique d’art de premier ordre qui compléta son éducation.

Il avait lu tout ce qu’il est possible de lire. Il connaissait les anciens aussi bien que les nouveaux. Sa mémoire était prodigieuse. Il pouvait réciter des passages entiers d’Homère, d’Eschyle, de Virgile, de Dante, de Rabelais, de Shakspeare, de Molière, de Corneille, de Racine, de Victor Hugo, qui étaient ses auteurs favoris. En art comme en littérature il était éclectique et admirait Phèdre et le Misanthrope autant qu 'Hamlel et Hernani. On le verra dans le troisième volume des Deux Masques, dans lequel, après les œuvres des poètes anciens, il parle de celles des poètes modernes.

On a dit qu’il était Grec avant tout : c’est vrai,

mais cela ne l’empêcha pas d’admirer les hommes du xvii0 et du xvme siècle.

Il avait des habitudes et des manies singulières. Ainsi toute sa vie il se servit d’un même encrier en bois noir qu’il avait rapporté de Fribourg. Il avait la superstition de croire qu’il ne trouverait pas d’idées sous sa plume, s’il en plongeait le bec dans un autre encrier.

Il ne pouvait écrire que dans son cabinet de travail. En voyage, c’est à peine s’il prenait des notes, tant il était sûr de sa mémoire. Il n’écrivit jamais avec une plume d’auberge, ni sur le bout d’une table. Il ne se mettait au travail qu’après avoir été rasé et coiffé; pour un peu, il aurait mis des manchettes de dentelle.

Il était la terreur des metteurs en pages, car, s’il écrivait sans raturer, il n’en était plus de même sur les épreuves. Il lui en fallait trois ou quatre, tant il redoutait les fautes typographiques.

A ce propos, voici ce qui lui arriva le jour de l’inauguration du nouvel Opéra. Le directeur du New-York Herald l’avait prié de vouloir bien rendre compte de la représentation, séance tenante. Pour cela, ce directeur installa Saint-Victor dans ses bureaux près de l’Opéra. Il écrivait sur des petits feuillets de papier, et au fur et à mesure qu’un feuillet était rempli, on le portait au câble sous-marin, retenu exprès, et on le télégraphiait à New-York. Quand le dernier feuillet fut expédié, Saint-Victor resta à sa place, attendant quoi? une épreuve de son article. Il comprit que c’était impossible. Il se retira inquiet en songeant

que le lendemain matin, à New-York, on lirait de lui un article probablement criblé de fautes.

Lorsque, quinze jours après, on vint apporter à Saint- Victor le numéro du New- York Herald contenant son compte rendu, il prit le journal et le brûla sans l’ouvrir, n’osant pas constater les fautes dont, selon lui, il devait être émaillé.

Ce grand esprit, qui pendant vingt-cinq ans écrivit des feuilletons dramatiques qui sont des chefs-d’œuvre, avait pour le théâtre une aversion égale à celle, que Gautier éprouvait lui-même. Il n’assistait qu’aux premières représentations. Jamais, lui qui avait ses entrées partout, il n’eut l’idée de se montrer dans une salle de spectacle.

Saint-Victor, cela ne paraît pas croyable, et cependant cela est, ne vit jamais la Dame Blanche ni la Juive ; ce n’était point par indifférence. 11 préférait lire les pièces assis dans son fauteuil. Les auteurs dramatiques n’eussent pas été, d'ailleurs, fondés à se plaindre. Il n’y avait pas de critique plus consciencieux. Si parfois il fut sévère pour des auteurs et des artistes, on le vit presque toujours redevenir aimable avec eux. Ainsi un malentendu, un malentendu seul, l’avait brouillé avec Alexandre Dumas fils. Il prouva qu’il n’y avait chez lui aucun parti pris par le bien qu’il dit de Monsieur Alphonse et de la Princesse de Badgad, qui était, selon lui, une pièce très originale. Ce fut la dernière fois qu’il eut à parler de Dumas.

Avec les peintres il en fut de même. Après avoir tenu la dragée liante à M. Bonnat et à M. Carolus Duran, il les loua ensuite sans réserve.

Saint- Victor avait horreur de ce qu’on pourrait appeler les cancans de coulisses. Selon son expression, les auteurs, les directeurs et les artistes n'étaient justiciables de la critique que la toile levée.

Cette réserve, il l’observait d’ailleurs dans toutes les circonstances de sa vie. Certes, il avait été assez fêté, assez adulé, ainsi que le prouvaient les lettres trouvées dans son secrétaire, et malgré cela il ne parlait jamais de lui ni de ce qu’il avait écrit. Il était sur ce point d’une modestie farouche. Il ne consentait à parler littérature ou art que quand on le questionnait. Il avait été très assidu à ce dîner des athées dont je viens de parler, puis à un autre dîner, dit des Spartiates. Là, entre confrères, il consentait à donner, et à tirer ce qu’on a appelé ses feux d’artifice, qui rivalisaient d’éclat, de verve et d’originalité avec ceux de Théophile Gautier. Sur un autre terrain que celui-là, il fallait voir Saint-Victor aux prises avec Barbey d’Aurevilly. Tous deux s’aimaient, s’estimaient, mais n’étaient point toujours d’accord. Après s’être bien disputés, et avoir jeté beaucoup d’esprit par la fenêtre, ils se serraient la main, mais ne se convertissaient pas.

Saint-Victor aima avec passion Phidias, Léonard de Vinci, Rembrandt et Watteau. Grâce à sa prodigieuse virtuosité, quand il parlait de ces grands artistes, il s’incarnait en eux. Comme Gautier, il était épris de la forme. Pygmalion aurait voulu que sa statue devînt femme. Saint-Victor, au contraire, aurait voulu que la femme devînt statue.

Il détestait la musique. Les Huguenots, le Pré-aux-

Clercs, Don Juan, avaient seuls le pouvoir de lui faire dresser l’oreille. Malgré cette aversion, toujours grâce à sa virtuosité merveilleuse, il en parlait avec compétence. Si on en doute, qu’on relise les magnifiques choses qu’il a écrites sur la mort de Rossini, sur ce qu’il appelait le côté jouisseur et païen du talent d’Auber, et enfin sur la musique du Don Juan de Mozart, sur la musique, vous entendez bien, et non sur le poème.

Par exemple, les ouvrages médiocres le mettaient en fureur. Les Mousquetaires de la Reine, le Val d'Andorre l’auraient fait fuir au bout du monde.

Il avait une passion pour Venise, et s’il avait été libre, il eût passé sa vie sur la place Saint-Marc.

Bien que ce fût un esprit grave, il avait ses instants de gaieté. Ainsi, comme Flaubert et Gautier, le type de Monsieur Rrudhonme le mettait en belle humeur. Il recherchait Henri Monnier et l’écoutait avec curiosité.

Parmi les pièces de théâtre bien démodées et bien rococo, il s’en trouvait qu’il ne pouvait parcourir sans être en proie à une hilarité profonde. Ketty ou le Retour en Suisse et la Leçon de botanique, de Dupaty, étaient pour lui un régal. Les niaiseries qu’il y rencontrait reposaient son esprit.

Saint-Victor a été salué maître par Victor Hugo, par Sainte-Beuve, par Renan, par Taine, par de Pontmartin, par Barbey d’Aurevilly. Il a laissé une œuvre exquise dans laquelle on chercherait en vain une tache, une imperfection, un moment de lassitude. Il y avait en lui du tempérament de Schakspeare,

toujours à outrance. Sa prose a l'harmonie et l’élégance du vers, tant elle est bien rythmée. Pour lui, il n’y avait pas de synonymes dans la langue, tant il savait toujours trouver le mot juste. Il possédait même ce mérite très rare de doter les mots d’acceptions délicieuses que de moins habiles que lui n’avaient pas trouvées.

Yoilà pour l’écrivain, qui était prodigieux. Quant à l’érudit, il était peut-être plus prodigieux encore. Aussi avait-il le don de ne puiser qu’à des sources inconnues. Avec lui on était sûr d’être à l’abri des citations banales.

« Quel homme c’était! a dit Victor Hugo. Vous vous rappelez cette rudesse, défaut d’une âme franche qui recouvrait une grâce charmante. Pas de délicatesse plus exquise que celle de ce noble esprit. Combinez la science d’un mage assyrien avec la courtoisie d’un chevalier français, vous aurez Saint-Victor. »

Dans sa grande étude des tragiques grecs, il a pénétré tous les mystères des mythologies, et analysé avec une clarté surprenante les incarnations successives des divinités grecques. Dans son livre sur Eschyle, il donne de la fable de Prométhée une explication absolument originale et nouvelle par laquelle il prouve qu’on s’était jusqu’alors mépris sur le sens précis de cette fable.

Ses études sur les tragiques grecs, Hommes et Dieux, resteront des livres classiques où on ira puiser des modèles de style. Barbares et Bandits ne sont pas moins admirables. Le portrait du gros Guillaume égale, s’il ne les surpasse pas, les passages les plus

admirés de nos plus grands écrivains. Je citerai aussi dans ce même livre les Pigeons de la République, cette page tendre et charmante qui a fait pleurer la reine d’Angleterre.

Dans ses critiques sur les peintres, il y a aussi des merveilles. Je signale particulièrement l’étude qu’il consacra aux peintures murales faites par Delacroix dans la bibliothèque de la Chambre des députés. D’un côté, Delacroix peint la civilisation sortant de la lyre d’Orphée, et, de l’autre, la civilisation anéantie et brisée sous les pas du cheval d’Attila. Saint-Victor a traité ce vaste sujet avec une éloquence et une poésie que nul ne saurait surpasser. C’est le plus magnifique précis d’histoire ancienne qu’on puisse s’imaginer et près duquel pâlit, selon moi, le Discours sur V histoire universelle de Bossuet.

Hélas! comme Théophile Gautier, il se présenta à l’Académie qui s’empressa de le repousser. Mais l’opinion publique lui a donné une place avec Balzac, avec Dumas, et avec Gautier sur le quarante et unième fauteuil. Ils sont, comme on voit là, quatre, qui eurent certainement de l’esprit et du talent comme quarante. Arsène Houssaye, qui a imaginé ce quarante et unième fauteuil, les a priés de réserver une petite place pour Molière.

Et puisque je parle de ceux qui ont occupé et dont quelques-uns occupent encore une place considérable dans les lettres, je vais en poursuivre l’énumération.

J’ai toujours eu un faible pour M. le vicomte de Pontmartin qui est à mes yeux un gentilhomme lettre. Il a l’élégance et l’urbanité des écrivains du

xvin® siècle. Quand on le lit, on sent qu’on cause avec un patricien. Quand il est ironique, et l’ironie lui va très bien, il ne flagelle jamais que des travers et des ridicules réels. Quand, au contraire, il est aimable et souriant, il sait trouver les plus charmantes choses du monde. Il aime passionnément les lettres. Après avoir longtemps habité Paris, il s’est retiré dans ses terres près d’Avignon, plus près encore du Rhône qui fut souvent pour lui un voisin gênant et dangereux. 11 lui arriva, lors des grands débordements, de se trouver comme Robinson cerné dans sa demeure.

M. de Pontmartin en est à son vingtième volume de critique. Il s’eât prononcé en maître sur tous les livres sérieux qui ont paru depuis trente ans. Les Samedis, car c’est le titre de son livre, feront le digne pendant des Lundis de Sainte-Beuve. Il a eu toujours ce mérite de bien accueillir les débutants et de leur prodiguer de la façon la plus aimable ses conseils et scs encouragements. A côté du critique, il y a en lui un romancier remarquable. Pourquoi nous sommes à Vichy, Or et clinquant, les Contes d'un planteur de choux, Pourquoi je reste à la campagne, les Corbeaux du Gevauclan, et bien d’autres que j’oublie, sont des romans très passionnés et très intéressants. Il ne faut pas oublier les Jeudis de madame Charbonneau qui firent tant de bruit et qui valurent à son auteur tant de colères à l’Académie. Il écrit toujours avec plus de verve que jamais, et, le jour où il n’écrira plus, il fera de la peine aux lecteurs de la Gazette de France.

Il ne met pas tout son esprit dans ses livres. Il en conserve pour sa conversation, qui est toujours char-

mante. C’est lui qui disait d’un personnage avec lequel il n’était pas agréable d’être en tête à tête : « Il ne tient pas compagnie, il trouble la solitude. »

11 ne faut point oublier ceux qui ne sont plus. Je dis cela pour MM. de Boissieux et pour Paul de Molènes qui moururent, tous les deux, très jeunes après avoir écrit des choses exquises. On lit encore, et on a raison, les Lettres d'un passant de M. de Boissieux et les récits émouvants de Paul de Molènes.

Auguste Vacquerie, dont j'ai déjà parlé et qui est plus jeune que jamais, est une figure très originale. C’est un romantique fougueux qui, malgré le triomphe de cette école que personne ne conteste plus à présent, en est toujours resté aux ardeurs des premiers jours. Il a écrit deuxœuvres étonnantes : Tragaldabasel les Funérailles de V honneur, que le public ne voulut point comprendre, et qui n’eurent pas de succès. Par contre, ses pièces raisonnables, comme Jean Baudry et Formosa, que pour ma part j’aime moins, en ont eu énormément. Vacquerie est un précurseur qui va trop vite. Le public ne peut le suivre que de loin. On reprendra Tragaldabas et je prédis qu’on applaudira beaucoup.

L’amitié et l’admiration que j’ai pour Barbey d’Aurevilly me font hésiter à parler de lui. C’est le talent le plus fier qu’on puisse imaginer. Il y a dans son style quelque chose de crâne comme dans sa personne. D’Aurevilly aime la couleur non pas seulement dans la littérature, mais dans la vie domestique. De là son aversion pour notre pauvre costume, et de là aussi les elforts qu’il tente pour ne le point porter. Ce

Vénitien, amoureux de tout ce qui brille, a horreur de notre sordide habit noir et de notre piteux gilet.

D’Aurevilly est un catholique militant qui n’a point ménagé les volées de bois vert aux libres penseurs. 11 a soutenu contre eux de fort belles luttes; mais c’est un catholique assez étrange. On a dit qu’à la messe il priait la Vierge les poings sur les hanches, et faisant les doux yeux aux saintes peintes sur les vitraux. Il y a un peu de vrai dans cette malignité à laquelle on n’ajoutait pas foi, mais à laquelle on finit par croire après qu’il eut publié les Diaboliques. Il importe d’observer que d’Aurevilly prépare les Célestes qui, dit-on, surprendront beaucoup ceux qui l’auront jugé avec trop de précipitation.

Il faut s’attendre à tout de la part d’une imagination aussi puissante et aussi originale. D’Aurevilly a horreur des chemins battus. Dans ses romans, dans ses critiques, il nous étonne toujours par l’imprévu et l'étrangeté de ses récits ou de ses arguments. Il a l'imprévu redoutable toujours, aussi bien quand il le met au service d’un paradoxe qu'à celui de la vérité. Je ne connais pas de plus grand massacreur d’illusions. Ainsi j’aimais Diderot et j’aimais Gœthe; mais voilà qu’un beau jour d’Aurevilly les attaque. Il avait ébranlé ma foi, que je n’ai pu recouvrer qu’en oubliant son maudit livre.

Les manuscrits de ce grand original sont illustrés comme des missels. Il écrit avec des encres de toutes les couleurs. Son écriture ressemble à celle de Richelieu ou de Mazarin. On devine que notre papier commun et nos plumes ordinaires l’agacent et l’offensent.

Son souhait serait d’écrire à l’eau-forte sur des plaques de cuivre.

Il est lui, celui-là, et il défie toute contrefaçon. Il y a des naïfs qui ont voulu le pasticher. La tâche était trop ingrate. Ils ont dû y renoncer.

De 1860 à 1870 il y eut au café Riche, sur le boulevard, un cénacle qui s’assemblait tous les jours. Il était composé de journalistes, de romanciers, d’auteurs dramatiques, de musiciens, de peintres, d’avocats et de quelques amateurs. On discutait à perte de vue, dans ce cénacle. Politique, littérature, arts, calembredaines, tout y passait. C’était à qui se montrerait le plus fou et le plus amusant. On pouvait tout dire, tout soutenir, tout attaquer sans avoir à craindre une querelle ou même une simple altercation. Ce qui s’est débité là d’esprit, de bon sens, de bêtises, de drôleries et d’insanités formerait une encyclopédie. Les hommes politiques, les magistrats, les savants, les artistes étaient tour à tour mis sur la sellette. C’était un salmigondis dont on se fera une idée, quand j’aurai nommé les assistants.

Il y avait là le Sage et notre président, le docteur Cabarrus, ami de Girardin et de M. Ferdinand de Lesseps. Cet excellent docteur aimait beaucoup la jeunesse, et c’est pourquoi il était toujours là. Tl nous racontait les détails les plus intéressants sur la Révo-

lution. Il était fils de mademoiselle de Cabarrus, qui fut, comme on sait, successivement mariée au marquis de Fontenay, àTalien, et enfin en troisième noces au prince^le Chimay. Le docteur Cabarrus avait fait la guerre d'Espagne de 1823 et assisté avec le duc d’Angoulême au fait d’armes du Trocadéro. C’est là qu’il avait connu Armand Carrel. Il savait sur Robespierre des anecdotes fort intéressantes. Talien lui avait raconté les conversations qu’en dînant ensemble Robespierre, lui Talien et Barras échangèrent deux ou trois jours avant le 9 thermidor. Ces anecdotes ne se trouvent pas dans les mémoires sur la Révolution. Userait trop long de les rapporter.

A une heure du matin on levait la séance, et, parmi nous, il s’en trouvait quatre ou cinq formant la gardç d’honneur du brave docteur et chargés de l’escorter jusqu’à la rue Saint-Lazare où il demeurait. Le docteur Cabarrus, qui faisait de la médecine homéopathe, possédait un philtre, c’est le mot, à l’aide duquel une cantatrice qui avait perdu la voix la retrouvait comme par enchantement, et pouvait chanter le soir.

Il y avait aussi là Xavier Aubryet, Clément Laurier, Gambetta, Albert Wolff, Jules Ferry, Alfred Mayrargues, un garçon de beaucoup d’esprit, auteur d’un livre sur Rabelais et qui était précepteur de M. le baron Edmond de Rothschild. Il est aujourd’hui agent de change, époux modèle et père excellent. Je citerai encore Murger, Villemessant, Aurélien Scholl, Auguste Villemot, Paul de Cassagnac, sortant à peine du collège, LéoDelibes, Amédée Fcret, un Bordelais blond et très vif, ami intime de Gambetta, Narey, Lambert

Thiboust, Gustave Doré, Gaston Mitchell, son frère, Robert Mitchell, qui tout jeune fut rédacteur en chef du Constitutionnel et député, Nepfthalie, Charles Monselet, Charles Marschal, Sohège, quelquefois le poète Baudelaire, puis Guichardet, un ami de Balzac, un peu abruti par l’abus des petits verres, et enfin Francis Magnard, qui, à la mort de Villemessant, devait être rédacteur en chef du Figaro.

Lorsque Gambetta vint pour la première fois à ce cénacle du café Riche, il était tout à fait inconnu. Il n’avait à son actif que ses succès de parole à la conférence Molé. A peine installé, les empoignades commençaient avec Aubryet, qui était le plus fougueux des conservateurs. Malgré cela il le recherchait, et aimait à rompre des lances avec lui. S’ils n’étaient point d’accord en politique, par contre ils avaient les mêmes sympathies littéraires et s’extasiaient ensemble sur nos plus grands écrivains.

En parlant de ces grands génies, ils en revenaient par une pente insensible à la politique. Alors la bataille commençait. Gambetta exaltait la Révolution, et quand il en était arrivé au paroxysme de l’enthousiasme, Aubryet, pour le calmer, lui citait Joseph de Maistre et ajoutait que, selon lui, le roi Philippe le Bel avait été trop libéral. La querelle durait jusqu’au moment où on les priait de sortir, parce qu’il était l'heure de fermer le café, puis elle recommençait le lendemain. Laurier, sans faire la moindre concession à scs opinions avancées, était le girondin qui mettait le holà entre ce jacobin farouche et ce conservateur endurci.

La République, disait Gambetta, quand elle sera fondée depuis quelque temps en France, sera défendue précisément par ceux qui l’attaquent aujourd’hui. Et alors, appelant à lui des précédents historiques, il faisait observer qu’à Rome la République avait été égorgée par César s’appuyant sur les gens du Belleville de ce temps, et défendue par Cicéron, le conservateur, et Pompée, chef des patriciens. Mais rien n’y faisait. Aubryet persistait et protestait contre l’attitude grossière des réunions dans lesquelles Gambetta s’en allait semer les perles de son éloquence. Une fois où Aubryet se sentait blessé plus que de coutume par cette grossièreté de certains tribuns, il dit à Gambetta :

— Si jamais tu viens au pouvoir, je te demande de me nommer désenmufleur général de France et de Navarre.

— Accordé! répondit Gambetta.

Puis la conversation continuait, et Gambetta nous étonnait par des prodiges de mémoire. Il savait par cœur les livres de Rabelais, et les principaux discours de Mirabeau, qu’il récitait accompagnés de gestes magnifiques. Il n’était plus, en cet instant, assis dans un coin à une table de café, on l'aurait cru à la tribune, tenant une assemblée captive sous sa parole puissante.

Un soir qu’un journaliste avait apporté le rapport imprimé du budget, Gambetta fit le pari qu’il réciterait, tableau par tableau, les dépenses de chaque ministère. On le fit répéter, et il récita le tout sans se tromper une seule fois.

C’est, comme on le voit, à bâtons rompus que j’exhume tous ces souvenirs; aussi je passe des uns aux autres sans transition.

Quand il y avait des premières représentations à l’Odéon, Gambetta se tenait dans un café voisin et raccolait, c’est le mot, les critiques qui venaient au théâtre par devoir professionnel. Il les attirait et les empêchait d’entrer dans la salle en leur promettant des anecdotes et des histoires infiniment plus amusantes que la pièce nouvelle. Il se montrait entraînant et persuasif à ce point d’en retenir quelques-uns, qu’il savait amuser par sa verve et son esprit, et qui ne regrettaient pas du tout de n’avoir pas assisté à la représentation.

Cette vie de bohème dura jusqu’en 1869, époque à laquelle Gambetta plaida pour Delescluze dans le procès de la souscription Baudin. On sait l’éclatante plaidoirie qu’il fit à la police correctionnelle. Ce temps de galop d’éloquence le rendit célèbre et, dès le lendemain, marqua sa place au premier rang dans le parti qui attaquait l’Empire avec tant de violence.

Gambetta, tout en restant fidèle à ses amis, se sépara d’eux, et ne s’appartint plus: il appartenait désormais à la politique.

Laurier, tout en étant aussi républicain que Gambetta, faisait volontiers des concessions. C’était avant tout un homme d’esprit et, comme on dit à présent, un tutti foutiste: gare à ses principes, s’il trouvait un bon mot qui dut ou en faire douter ou les compromettre. Il fut, comme on sait, député du Yar, ainsi qu’Emile Ollivier. Or il était écrit que l’un et l’autre

devraient un jour en politique changer un peu d’avis. Des électeurs du Var, qui, eux, n’avaient pas changé, vinrent se plaindre à Laurier. Voici quelle fut sa réponse : « Vous avez le droit de vous plaindre, car en effet Ollivier et moi Laurier nous ne pensons plus comme autrefois. Décidément vous n’avez pas de chance avec les arbustes. » Tout Laurier était là, ce qui ne l’empêchait pas d’être de première force en ■affaires.

Aubryet, qui aimait la discussion, ramenait à tout propos la conversation vers la politique. Il était, cela va sans dire, contredit par Gambetta et par M. Jules Ferry qui, ni l’un ni l’autre, ne se doutaient alors qu’ils seraient plus tard premiers ministres. Un soir qu’ Aubryet faisait très bon marché du suffrage universel, M. Ferry lui dit: « Mais vous n’attachez donc pas d’importance à vos droits politiques?» — « Moi, répondit Aubryet, je suis sur ce point de l’avis de Théophile Gautier, je donnerais tous mes droits politiques pour voir mademoiselle Julia Grisi au bain. » M. Jules Ferry lui cria : Raca.

Ce cénacle, parfoistrès bruyant, faisait fuir les clients qui venaient là pour se désaltérer après le spectacle. C’est bien le cas de dire qu’on y parlait de tout et d'autres choses encore. Les pièces nouvelles, les cancans du boulevard, les nouvelles politiques, tout était commenté et discuté avec autant d’animation que de confusion.

On était charmé dans le café Riche quand l’heure de fermer arrivait, parce qu’alors nous levions la séance. Vers une heure moins un quart, on éteignait

une partie des becs de gaz. Cela nous contrariait. Aussi il fut convenu que le lendemain nous arriverions tous avec un bout de bougie dans notre poche. On s’avise d’éteindre, nous allumons tous nos bougies et nous convertissons le café Riche en chapelle ardente. Les passants s’arrêtaient sur le trottoir. Alors on ralluma le gaz et on nous pria d’éteindre nos bougies.

Parfois, après la fermeture du café, nous faisions des fugues, et nous allions dans un bastringue de dernier ordre, tenu, rue de Buffaut, par le Polonais Markowski, qui dansait la Frisca, pas de son invention, avec les étoiles du cancan. C’est là que Itigolboche, que Roqueplan avait appelée la Huguenote, tenait ses assises. Elle n’était pas jolie, mais elle était amusante. On faisait cercle autour d’elle au bal de l’Opéra.

Dans ce temps-là Albert Wolff et Henri Rochefort collaboraient. Ils écrivaient des vaudevilles pour le Palais-Royal. Wolff était protégé par Alexandre Dumas qui lui reconnaissait du talent. 11 ne s’était point trompé. Wolff, en effet, a beaucoup d’esprit et beaucoup de gaieté; il s’est fait une large place dans le journalisme. Il est né en Allemagne, ce qui ne l’a point empêché d’écrire très purement le français et de devenir un Parisien accompli. Il m’amène, ainsi que Rochefort, à parler du Figaro fondé par Villemessant, qui, celui-là, est une des figures les plus curieuses de cette époque.

Ce fut le 28 mai 18G7 que le Figaro , qui avait été hebdomadaire jusque-là, devint quotidien. En tête de ce premier numéro Villemessant dit à ses lecteurs:

« Ce que je voudrais, ce serait d’arriver à vous contraindre à lire le journal depuis la première ligne jusqu’à la dernière. » Il y est arrivé, parce qu’il avait pour ainsi dire le génie du journalisme. Et comment s’y prit-il? Il examina les journaux les mieux faits, et reconnut qu’ils avaient tous le tort de donner trop de place dans leurs colonnes à la partie documentaire qu’on ne lisait point, et pas assez à la partie anecdotique dont on était friand dans tous les mondes. 11 appela près de lui des gens d’esprit et de talent, et leur donna carte blanche pour écrire sur les grands événements du jour et sur les petits cancans du boulevard. Il relégua la politique au troisième plan, et en un mot créa ce journal après lequel aspiraient les désœuvrés, les esprits légers et les femmes. Il eut le tort souvent de trop exploiter le scandale, mais on n’est point parfait. Il sut, d’ailleurs, ce que cela coûte d’ennui et de désagréments.

Yillemessant n’écrivait pas, et cependant nul ne trouvait mieux que lui un sujet d’article. Il serinait un sujet à ses rédacteurs, et leur mâchait pour ainsi dire la besogne. Il faisait des mots pour son compte, et avait même le talent d’en faire faire aux autres. C’était tout à la fois un stimulant, une Égérie, un boute-en-train. Horace dit dans son Art poétique, car c’est au latin qu’il faut demander de nous faire tout comprendre :

Vice cotis, acutum

Reddere, quæ ferrum valet, exsors ipsa secandi.

Il était cette pierre incapable de couper, mais ser-

vant à aiguiser l’esprit d’un autre et à en faire jaillir les traits les plus malins.

Il dut lutter très longtemps avant que d’arriver à la fortune. On ne saurait énumérer le nombre de feuilles de choux qu’il créa avant de mettre la main sur le Figaro qui le fit millionnaire. Mais dans la prospérité il n’oublia jamais le temps où il avait dû manger, comme on dit, de la vache enragée. C’était un bourru bienfaisant. Il était parfois brutal, maladroit, injuste, mais il savait reconnaître ses torts et les réparer magnifiquement. J’eus pour ma part souvent maille à partir avec lui. Ainsi il m’avait commandé une série d’articles que je signais Un monsieur en habit noir. Un matin, sans que rien ne motivât ce revirement, il interrompit la série. Je me rebiffai sans rien obtenir. Trois jours se passèrent ; alors je reçus un bon à toucher sur la caisse, supérieur à ce qui m’eût été dû si j’avais terminé ma série.

Il était d’une inaltérable bonne humeur. Les duels, les procès, les réclamations, tout était prétexte à plaisanteries. Quand il était cité en justice, — et Dieu sait s’il y fut souvent appelé ! — il badinait avec ses juges et arrivait toujours à les faire rire et à les désarmer.

Un de ses plaisirs l’hiver, quand il faisait bien froid, que la terre était couverte de neige, consistait à chercher dans la rue un pauvre déguenillé. Il l’arrêtait, le conduisait dans un magasin de confection, l’habillait des pieds à la tête, et lui donnait dix francs pour aller faire un bon dîner. Il entendait, d'ailleurs, la charité d’une façon toute chrétienne, et voulait que

sa main gaucho ignorât ce que donnait la droite. Un jour, apprenant qu’un journaliste de talent qui avait été ministre était en prison et sans ressources, il chargea M. Saint-Genest de lui faire parvenir anonymement deux mille francs par l’intermédiaire d’un pasteur protestant, qui allait le voir dans sa prison. Le journaliste refusa ce don, et quand M. Saint- Genest remit les deux mille francs à Villemessant, celui-ci dit en maugréant : « Je n’ai pas de chance de revoir mon argent qui a été refusé par celui auquel je l’offrais, et que le pasteur n’a même pas eu l’esprit d’intercepter. » On lui eût volé son porte-monnaie, qu’il n’aurait pas été plus furieux.

Quand le Figaro devint quotidien, Villemessant avait pour collaborateurs : Jouvin, son gendre, Albert Wolff, Henri Rochefort, Édouard Lockroy, Aurélien Scholl, Albéric Second, Francis Magnard, Adrien Marx, Georges Maillard, Alfred d’Aunay, Duchesne, Prével. Quant à Henri de Pêne qui avait écrit de si charmantes choses dans le Figaro hebdomadaire, il se séparait pour fonder avec M. Tarbé le journal h Gaulois.

En feuilleton il publiait un roman de M. de Pontmartin.

Rochefort et Wolff se partageaient la chronique. Rochefort expliquait de la façon la plus spirituelle comment lui, républicain, avait consenti à écrire dans un journal dirigé par un partisan fanatique du comte de Chambord. Il est vrai qu’il s’était réservé certaines franchises, ainsi qu’on va pouvoir en juger. On se rappelle que, lors de l’Exposition universelle de 1807,

tous les souverains de l’Europe vinrent à Paris. On imagina pour eux des bals, des spectacles, des fêtes et des chasses. Rochefort en rendait compte de la façon la plus amusante ; jamais on n’avait parlé des têtes couronnées avec plus de familiarité. 11 prétendait que, dans les chasses organisées à Compiègne et à Fontainebleau, le capitaine des chasses de l’empereur s’était arrangé de façon que les lièvres, les faisans et les chevreuils, qui devaient tomber sous le plomb de ces divers souverains, portassent tous le grand cordon de leurs ordres. Les pièces de gibier abattues par le roi de Prusse portaient l’aigle rouge; celles abattues par l’empereur d’Autriche, la croix de Saint-Étienne.

Malgré ces facéties, Rochefort n’était encore qu’un modéré en politique, faisant représenter au théâtre des Variétés la Vieillesse de Brididi et je ne sais plus quoi au Palais-Royal. Etant donné son tempérament, il ne pouvait s’en tenir là. Aussi il quitta le Figaro pour fonder la Lanterne , ce petit cahier facétieux et violent qui fut pour quelque chose dans la chute de l'Empire.

Je laisse la Lanterne pour ce qu’elle est. Si j’en parle, c’est pour émettre cet avis que Rochefort, en l’écrivant, s’est montré pamphlétaire de première force. Qu’est auprès de lui Paul-Louis Courier ? Il le dépasse en esprit, en gaieté, en verve et en malignité. Quand on a lu la Lanterne , Paul-Louis Courier devient illisible et n’est plus qu’un vieux radoteur. Il y a dans Rochefort des côtés qui me déplaisent et qui me froissent. Je trouve son impiété et son athéisme

haïssables et de mauvais goût. Quand il aborde ce sujet, lui, qui a tant d’esprit, n’en a pas et n’est plus qu’un simple loustic. Les effets auxquels il arrive sont à la portée de tout le monde, aussi devrait-il les dédaigner. Mais quand Rochefort laisse le sacré de côté et qu’il ne s’en prend qu’aux personnes et aux choses, alors, sans l’approuver toujours, je me sens touché par sa verve gauloise et ses puissantes ironies. En quatre lignes il désarçonne, exécute et couvre de ridicule celui auquel il s’en prend. Gare au malheureux qui tombe sous sa griffe. Après avoir bafoué les uns après les autres tous les hommes de l'Empire il en est arrivé aux républicains. En 1871, pendant la Commune, alorsque M. Thiers et le gouvernement étaientà Versailles, il s’est égayé à leurs- dépens. C’est lui qui disait de l’Assemblée constituante : « Cette Chambre est tellement orléaniste que son président d’âge, M. Benoist d’Azy, ressemble à Madame Adélaïde, sœur de Louis-Philippe. » Il rend compte d’une soirée de réception chez M. Thiers à Versailles et il dit : « Vers neuf heures les frères Picard (M. Picard était alors ministre de l’intérieur) s’apprêtaient à faire quelques tours d’adresse lorsqu’on vint annoncer que le général Palikao était entré dans la ville. « Adressez » vite, dit M. Thiers àM. Picard, une proclamation aux » habitants pour les inviter à mettre leur argenterie » sous clef. » Alors M. Picard propose au président de faire arrêter Palikao et de l’enfermer au petit Trianon « Gardez-vous-en bien, reprend M. Thiers, le petit » Trianon est un palais d’Eté, on le pillerait. » Rochefort, dans la vie privée, est tout autre qu’on le

suppose. Il est, comme on sait, de très bonne maison, mais ne porte pas ses titres. Il est d’une bravoure remarquable, mais très doux de caractère. Il est resté tout jeune par certains côtés. Il adore le spectacle et le jeu. Ses opinions politiques lui ont coûté très cher car il n’est pas allé, comme l’avait fait Eugène Suc s’enfouir au fond des bois pour se dispenser de secourir ses coreligionnaires politiques. Il est resté à Paris et moi, qui l’ai vu à l’œuvre, je puis dire qu’il s’est souvent dépouillé pour venir au secours de gens dans la gêne, de femmes et de petits enfants.

Il faut ajouter qu’il n’est pas ambitieux et qu'il a tout fait pour n’être pas élu député.

Il m’en faut revenir à la politique pour quelques instants. En 1860 le comte Walewski présidait le Corps législatif, avec moins de fermeté que M. de Morny. Il avait cependant des qualités. On rendait justice dans la Chambre à son impartialité. Les membres de la gauche, quoique plus violents que jamais, aimaient assez leur président et avaient accepté de dîner à la présidence. On sait que sous M. de Morny ils refusèrent toute invitation, ne voulant point paraître dans^ les salons de l’homme sur lequel ils faisaient peser la plus grande responsabilité du coup d’État du 2 dé- 1 cembre.

Les honneurs du palais de la présidence étaient faits

avec une grâce exquise parlabellecomtesseWalewska, une noble Florentine qui fut sans contredit la femme la plus élégante de la cour de Napoléon III. Si Saint- Simon l’avait connue, il l’eût certainement comparée à une déesse marchant sur la nue, tant sa démarche était Hère et superbe. Elle avait eu le don d’apprivoiser les plus farouches tribuns, et les avait amenés à marivauder avec elle. M. Jules Simon, M. Pelletan, M. Jules Favre et même M. Glais-Bizoin étaient assidus à ses réceptions.

Ce fut pendant cette session que M. Jules Simon, qui était député de Paris, se révéla comme orateur. Sa réputation comme écrivain et comme professeur était déjà faite. Il avait remplacé à la Sorbonne M. Cousin comme professeur de philosophie, puis avait publié plusieurs livres d’érudition. Plus tard il avait abordé les questions à l’ordre du jour et composé ces beaux livres qui s’appellent le Devoir, l'Ouvrière et bien d’autres. Il étonna la Chambre par sa franchise, son savoir, ainsi que par la modération avec laquelle il soutenait des idées très avancées. Dès ce moment on devina qu’il y avait en M. Jules Simon, non pas seulement un ministre de l’instruction publique, mais un président du conseil et un homme d’État. Le temps a prouvé qu’il sut tenir ce qu’il promettait. Il s’est placé au premier rang dans le monde politique.

Pendant cette année 1866 on était anxieux à la Chambre, d’abord à cause de l’expédition du Mexique qui n’en finissait pas, puis à cause de la guerre redoutable qui devait éclater entre la Prusse, alliée à l’Italie,

et l’Autriche. M. Drouin de Lhuys, ministre des affaires étrangères, était d’avis que la France se prononçât avant le commencement des hostilités soit pour la Prusse, soit pour l’Autriche. Mais le ministre de la guerre était là pour rappeler qu’une partie de nos forces militaires était au Mexique.

Napoléon III n’osa point prendre un parti. Le choc eut lieu et on sait que l’Autriche, malgré ses succès contre les Italiens, fut écrasée par la Prusse à Sadowa. La France en était réduite à contempler passivement ces graves événements. M. Drouin, qui blâmait cette attitude, donna sa démission de ministre des affaires étrangères et fut remplacé par M. de Moustier, ambassadeur à Constantinople. L’intérim du ministère fut confié à M. de Lavaletle, ministre de l’intérieur, qui, le IG septembre, adressait à nos ambassadeurs une circulaire dont il sera beaucoup parlé plus tard dans l’histoire, et qu’à aucun prix M. Drouin de Lhuys, qui était un vrai diplomate, n’aurait voulu signer.

On lisait dans cette circulaire les passages suivants :

« La Prusse, agrandie, libre désormais de toute solida- » rite, assure l’indépendance de l’Allemagne. La France » n’en doit prendre aucun ombrage. Fière de son admira- » rable unité, de sa nationalité indestructible, elle ne sau- » rait combattre ou regretter l’œuvre d’assimilation qui » vient de s’accomplir, et subordonner à des sentimenls » jaloux les principes de nationalité qu’elle représente et » professe à l’égard des peuples. Le sentiment national de »> l’Allemagne satisfait, ses inquiétudes se dissipent, ses

» inimitiés s’éteignent, En imitant la France, elle fait un » pas qui la rapproche et non qui l’éloigne de nous. »

Et plus loin :

« Au point de vue élevé où le gouvernement impérial » considère les destinées de l’Europe, l’horizon lui paraît » dégagé d’éventualités menaçantes. »

Enfin ceci encore :

« Quant à la France, de quelque côté qu’elle porte ses » regards, elle n’aperçoit rien qui puisse entraver outrou- » hier sa prospérité. »

C’était à croire que ce document diplomatique avait été inspiré par Pangloss lui-même, tant il était optimiste et tant celui qui l’avait rédigé fermait complaisamment les yeux. « L’horizon lui paraissait dégagé d’éventualités menaçantes. » En réalité le diplomate qui parlait ainsi ne voyait rien de ce qui crevait les yeux de tout le monde, et par contre discernait des choses qu’il était seul à voir et qui n’existaient que dans son imagination. Il fallait faire, je le sais bien, contre fortune bon cœur, mais on s’y prenait, il faut l’avouer, d’une bien singulière façon.

Ces illusions, qui ne furent d’ailleurs partagées par personne, ne durèrent pas longtemps. Quelques mois après, le 13 mars 1867, M. Thiers discuta l’incroyable

politique du gouvernement et fit justice facilement de cette circulaire. Dans un magnifique discours il prouva que c’était l’unité italienne, œuvre de la France, qui avait fait l’unité germanique, obtenue par la victoire de Sadowa:car, disait-il avec raison, F Autriche aurait sûrement battu la Prusse sans son alliance avec l’Italie, alliance qui l’avait obligée de diviser ses forces et de ne pouvoir les opposer toutes à la Prusse. Mais le mal était fait. On essaya en vain de répondre à M. Thiers, mais la réplique fut aussi faible que la circulaire. A partir de cet instant l’Empire perdit une moitié de son prestige, et crut se sauver en faisant des concessions.

Ce discours de M. Thiers fit une très grande impression, en ce qu’il démontrait à tout le monde combien la politique suivie à l’extérieur par le gouvernement était maladroite. Je me rappelle que je passai la nuit chez M. Thiers, dans son hôtel de la place Saint-Georges, à corriger avec lui les épreuves de ce discours. Il fit de nombreuses corrections et ne termina son travail qu’à quatre heures du matin. Un service de voitures reportait les épreuves au Moniteur au fur et à mesure qu’elles étaient corrigées et en rapportait d’autres. M. Thiers buvait du chocolat à chaque instant, et me demandait de quelle façon on devait écrire certains mots. Les sténographes le redoutaient beaucoup, parce qu'il prétendait qu’on lui avait attribué des paroles qu’il n’avait pas dites à la tribune. Ils aimaient bien mieux Berryer et Jules Favre, les deux seuls orateurs qui ne revoyaient jamais leurs épreuves.

Dans cette année 18G7, il y eut une trêve. L’Exposition universelle amena, comme on sait, tous les souverains de l’Europe à Paris. Napoléon III eut pour hôtes l’empereur de Russie, le roi de Prusse, le roi d’Italie, l’empereur d’Autriche, le sultan; on ne comptait pas les princes régnants. Il n'y avait plus de palais pour les caser. Il y eut des revues, des chasses, des festins, des représentations de gala. L’Opéra eut son parterre de rois. Le roi de Prusse, le prince royal, l’empereur Alexandre, le czarewich, M. de Bismarck virent la Grande Duchesse au théâtre des Variétés, et vinrent dîner au cabaret, c’est-à-dire au grand seize du café Anglais, où Adolphe Dugléré, le dernier grand cuisinier, leur servit un festin dont voici le menu :

hors-d’ceuvre.

OEufs de vauneau, poularde, caviar.

Potage tortue et à la Charles VI.

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