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CHAPITRE VIII

1,500 francs d'appointements. — Une demande en mariage.— La pièce de la Lampe merveilleuse. — La tète rasée. — Brunet et Vernet dans ma loge. — M. Chédel. — 3,000 francs d'appointements.— Une visite à ma fiancée. — Notre mariage.

Le nouveau directeur aurait eu quelque droit de*me reprocher ma petite taille. C'était un gaillard de cinq pieds six pouces au moins, âgé de trente-six ans environ, fort bien de sa personne, distingué, et d'un aplomb imperturbable. Le lendemain de son installation, il me fit venir dans son cabinet :

— Je vois, me dit-il, que vous gagnez douze cents francs; c'est une infamie, c'est honteux! mais soyez tranquille, cela ne durera pas longtemps. Si je ne réussis pas dans ma direction, ce qui est fort possible, j'achète une chaise de poste, je vous fais faire une garderobe, je vous emmène en province et à l'étranger. Vous chantez, vous dansez (il m'avait vu jouer la Mère Simonne dans le ballet de la Fille mal gardée, et le Grand-Cousin dans le Déserteur, pantomime), vous jouez les jeunes, les vieux, le comique et le dramatique; en un mot, vous avez tout ce qu'il faut pour que no-us

gagnions beaucoup d'argent tous les deux. En attendant, je porte vos appointements à quinze cents francs.

Il me sembla que le moment était venu de faire une démarche auprès des parents de Charlotte. Je ne prétendais pas entrer en ménage avec quinze cents francs d'appointements, mais je voulais avoir l'encouragement d'une promesse.

Je fis cette démarche en compagnie de ma sœur, Joséphine Gauthier. M. et M"* Gilbert nous reçurent avec bonté, ce qui m'enhardit.

Je leur adressai ma demande qu'ils accueillirent favorablement, en m'observant toutefois que leur fille était trop jeune pour se marier.

— Aussi, leur répondis-je, je ne vous demande pas que ce mariage se fasse tout de suite, mes appointements actuels s'y opposent. Je vous prie seulement de me promettre de m'accorder la main de M"^ Charlotte, le jour où je viendrai vous dire : je gagne trois mille francs, — si toutefois elle veut consentir à ce mariage.

Hypocrite que j'étais, je savais bien, par ma sœur, que Charlotte consentirait!...

La promesse me fut faite, à la réserve d'en causer avec Charlotte. Cette condition ne pouvait m'inquiéter; — je fus bientôt admis dans la maison à titre de futur.

Quelques jours plus tard, M. Garmouche nous lisait sa pièce de La Petite Lampe merveilleuse, féerie burlesque en deux actes, mêlée de couplets. On me distribua le rôle de Ababa-Patapouf, vieil empereur chinois.

Cet ouvrage fut monté dune façon remarquable, avec décors et costumes dessinés par Duponchel. Une armée de petits amours, sapeurs, tambours, tambour-

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major et mii.-ique en lête, le tout costumé en grenadiers de la vieille garde ; — le plus grand de ces grognards, excepté le tambour-major, n'avait pas plus de quatrevingts centimètres, — y manœuvrait à ravir. Ambroisc, le charmant comédien qu'on a longtemps applaudi au Vaudeville, au Gymnase et aux Variétés, faisait partie de cette troupe de bambins, élèves de l'école de danse du Panorama, qui, ainsi que la Gaîté, avait trouvé l'idée de Corsse très bonne et s'en était servi, mais en supprimant les dix francs par mois et la classe d'éducation instituée par le généreux directeur de l'Ambigu.

La pièce fut représentée le 13 septembre 1822. Le public ne se doute guère de ce qui se passe derrière le rideau, le jour d'une première. A l'émotion, à l'inquiétude qu'éprouve l'artiste en un pareil moment, se joini la préoccupation de ses costumes (]ui, souvent, ne sont. pas terminés au moment où la pièce va commencer ; el puis, c'est le cordonnier qui arrive cinq minutes avant votre entrée en scène, avec des chaussures impossibles!...

Nous avons encore le chapitre des perruques, ce qui n'est pas une petite affaire. Cet article a toujours été pour moi d'une grande importance. Ce soir-là, il ne s'agissait pas de perruque (on sait que les Chinois n'en portent pas), mais d'une calotte en carton, imitant, autant que possible, la tête des habitants du Céleste- Empire.

Me voilà donc complètement costumé, grimé... pas de calotte ! Je ne tenais pas en i)lace, je bouillais d'impatience !... Enfin, le fabricant de têtes chauves arrive, je me coiffe de sa... machine; elle m'entrait jusque

sur le nez. Alors la colère me prend, je fais appeler le barbier Thomas, et lui dis : << Rasez-moi la tête ! »

— Oh ! monsieur, vous n'y pensez pas? on peut trèsbien rétrécir la calotte.

— Je ne veux pas me servir de ce bonnet de coton ; rasez-moi.

— Pourtant, monsieur...

— Rasez-moi à l'instant, je le veux !

Il se mit à l'œuvre, et, dix minutes après, j'avais la plus belle tête de Chinois que l'on put voir, même à Pékin.

Je poussai l'exactitude jusqu'à me fabriquer de faux ongles, en parchemin ; ces ongles, d'une longueur de deux centimètres et peints en rouge, s'adaptaient au bout des doigts, de la même façon que les doigtiers dont se servent ordinairement les dames pour éviter les piqûres de l'aiguille. Ma transformation était heureusement complète, lorsque la cloche m'avertit que la pièce allait commencer.

Voici quelle était la distribution :

MM. BERTIN, Aladin.

VAUTRIN, Patagon (sorcier).

BOUFFÉ, le sultan Ababa-Patapouf, M™" FLORVILLE, la fille du sultan.

HUGOT, la mère d'Aladin.

Ce jour-là devait être un véritable jour de fête pour moi. Malgré la vive émotion que j'éprouvais et que je n'ai jamais pu vaincre, même dans les dernières années dcnifi carrièrf théâtrale, j'eus le bonheur d'obtenir uu

grand succès dans mon rôle très comique et très amusant.

Le rôle d'Aladin que jouait Bertin, et que l'on pensait devoir produire beaucoup d'effet, n'en produisit aucun, malgré tout le talent de l'acteur ; j'eus donc les honneurs de la soirée. J'avoue que j'étais honteux de mon succès à côté de ce vieux comédien; je pensais qu'il devait trouver le public bien stupide ; mais, à peine le rideau tombé, Bertin me prit dans ses bras, et, m'embrassant : « A la bonne heure, dit-il, je suis content de vous; vous avez été simple, vrai et comique sans charge ! marchez daiis cette voie, c'est la bonne.»

A dater de ce jour il devint mon ami, et je me plais à reconnaître que c'est à sa sévérité, à ses conseils, que je dois de ne m'ètre pas laissé entraîner dans la mauvaise route que suivent malheureusement un certain nombre de nos jeunes artistes.

Je remerciai mon cher Bertin en me reprochant de l'avoir méconnu. Mais un nouveau plaisir m'était réservé. En arrivant dans ma loge, j'y trouvai Brunet et Vernet; ils eurent la bonté de m'adresser des paroles encourageantes, qui me touchèrent jusqu'aux larmes. J'étais bien heureux et bien fier de leur visite; aussi j'eus la vanité d'écrire au-dessus de ma glace, sous le buste de Potier : « Les deux grands artistes Brunet et Vernet sont venus dans cette loge ^e 13 septembre 1822. »

Pour couronner cette charmante soirée,! M. Ghédel, mon directeur, entra au moment où mes visiteurs allaient se retirer :

— Restez, je vous prie, messieurs, dit-il ; je suis bien

aise que vous soyez témoins d'un acte de justice. Bravo ! mon cher ami, continua-t-il en me serrant la main, bravo! Puis, s adressant aux deux comédiens : Vous voyez bien, messieurs, ce jeune vieux Chinois que vous venez d'applaudir; il gagne quinze cents francs d'appointements, mais je suis heureux de lui annoncer devant vous qu'à partir du mois prochain il en gagnera trois mille !

Ces paroles me mirent la joie dans Tâme et du soleil dans le cœur. Je les tenais donc enfin, ces trois mille francs tant désirés ! j'avais donc eu raison d'espérer qu'un jour mon étrier serait doré !...

J'aurais voulu pouvoir me rendre à l'instant même près de la famille Gilbert, pour lui apprendre cette heureuse nouvelle; mais il était minuit, heure peu convenable pour une visite. Il me fallait donc attendre jusqu'au lendemain ; c'était bien long.

Je me hâtai de me déshabiller, d'enlever mes grimes, mais j'avais complètement oublié mon coup de tète et le coup de rasoir qui me privait de ma chevelure. En me voyant entièrement chauve, je ne pus m'empêcher de m'écrier : « Ah ! mon Dieu, que je suis laid comme ça!... Je ne peux pas me présenter devant ma future avec cette infirmité ! »

Je cherchaiparmi les perruques que je possédais ; il n'y avait que celle que je mettais pour jouer le rôle de Lubin dans la Bonne Mère, qui se rapprochait d'une coiffure de ville ; seulement, les cheveux étaient plus longs et plus blonds que les miens ; mais cela valait encore mieux que rien. C'est égal, je n'étais pas content de mon nouveau physique.

Je ne rêvai que gazon toute la nuit, qui me parut interminable. Le jour venu, je mis et remis vingt fois cette malheureuse perruque; j'avais beau la retourner de toutes les façons, elle n'en conservait pas moins sa forme et sa couleur. J'en étais là lorsque dix heures sonnèrent ; je répétais à onze, je n'avais donc pas une minute à perdre : je partis. Il me semblait que tous les passants me remarquaient : quel amourpropre ! il est bien certain qu'ils ne faisaient pas attention à moi!... Enfin, je fis mon entrée chez ces braves Gilbert, qui parurent assez étonnés de me voir blond, tandis qu'ils m'avaient vu brun quelques jours auparavant.

Je commençai par leur annoncer que j'allais gagner trois mille francs ; je leur racontai ensuite l'histoire de la tète rasée qui les fit beaucoup rire, La jeune personne trouva que les cheveux blonds ne m'allaient pas trop mal ; c'était vraiment trop d'indulgence ; coifl'é de ce gazon, j'étais tout simplement ridicule. Gela n'empêcha pas notre mariage d'avoir lieu quelques semaines plus tard, et le même jour que celui de ma sœur cadette, qui épousa le chef des ateliers de mon père.

En ma qualité d'ancien peintre et doreur, j'avais décoré notre modeste demeure, située faubourg du Temple, n" 7, Nous voilà donc installés dans notre petit ménage qui marchait très gentiment. Ayant tous deux des goûts très simples, nos appointements réunis se montant à quatre mille cinq cents francs, pouvaient nous permettre de faire quelques économies; mais, hélas! ce bonheur fut bienlôl troublé. '

Plus malheureux encore que son prédécesseur, M. Chédel ne nous paya jamais que par acomptes, et finit même par être déclaré en faillite, nous devant trois mois d'appointements. Le théâtre fut fermé le 14 juillet 18^3. Et voilà, du jour au lendemain, cent personnes sur le pavé 1

Nous demandâmes au ministre de l'intérieur de nous laisser jouer en société ; au bout d'un mois de démarches, de prières, de supplications, nous obtînmes de ilonnev cinq représentations! il nous fut impossible d'en obtenir d'avantage.

Ces cinq représentations rapportèrent huit mille deux cents francs, qui furent partagés au prorata des appointements. Il me revint, tous frais payés, lasomme de quatre-vingt-onze francs vingt centimes.

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