CHAPITRE Yll
Mes débuts. — Mou iiremier rùle. — Le baruu Tayloi". — Les deux chambres de P^ieschi. — La mère Lecouteux. — Mes dîners à vingt sous, -j- Le travail de jour et de nuit. — Mon camarade Bertiu. — Ses conseils un peu rudes.
Je reviens à rouverture du Panorama-Dramatique qui eut lieu le 14 avril 18il. Le spectacle se composait de Monsieur Boulevard, prologue en un acte mêlé de couplets, et de Ismayl et Maryam, mélodrame en quatre actes et six tableaux, de MM. Frédéric et Isidore Taylor, nommé baron sous la Restauration, ami intime du directeur AUaux, — plus tard administrateur de la Comédie-Française et fondateur des cinq associations artistiques.
C'est dans le mélodrame que je débutai. On se souvient que j'étais engagé pour jouer des comiques ; j'eus 5n partage cependant un bout de rôle des plus sérieux, celui d'un esclave arabe, la figure bronzée, la balafre de rigueur sur le front. Une musique lugubre annonçait l'entrée de ce personnage, qui venait tomber au milieu du théâtre, et là, entouré de ses camarades, faisait le récit d;* la mort de son chef.
MES SOUYEMRS. 45
J'ai toujours pensé que ce léeit ne valait pas celu de Tiiéramène ; mes lecteurs vont en juger :
Abou-Taher, autre chef arabe (c'est ainsi qu'il est désigné sur la brochure, à la suite de deux chefs, dont les rôles sont plus importants, car ils ont chacun quinze ou -vingt lignes à dire), Abou-Taher, donc, d'une voix mourante :« Enfants du désert, il faut du sang pour laver notre injure ! Aiguisez le fer de vos lances, emplissez vos carquois ! et que la vengeance d'Ahmed atteigne les meurtriers d'Ismayl !... Vengeance !... » — Il tombe évanoui et ses camarades l'emportent en criant : « Vengeance ! Vengeance 1 » — Un combat au briquet dans l'acte suivant, et voilà tout mon rôle à' Abou-Taher, autre chef arabe ! 11 n'y avait pas là de quoi se faire jeter des couronnes; mais la preuve que, dans le plus petit rôle on peut montrer son intelligence, c'est que, bientôt après, je jouai presque tous les soirs des rôles importants dans deux pièces.
Mon père et ma mère ignoraient que je fusse attaché à un théâtre depuis trois mois; cette contrainte me [icsait trop pour que je pusse garder le silence plus longtemps; je leur révélai donc mon secret tout en craignant de les chagriner; heureusement, il n'en fut rien.
— Cher enfant, me dit mon père, nous aurions tort de t'en vouloir, car c'est notre goût pour le spectacle où nous t'avons conduit si souvent qui a fait naître en toi la passion du théâtre. Sois donc comédien, puisque tu penses que c'est ta vocation ; mais promets-moi de renoncer à cet art si tu ne dois être qu'un comédien médiocre 1 Je ne m'y connais pas
beaucoup, mais je crois qu'il est cent fois préférable de rester un artisan de talent que d'être un mauvais comédien.
Ah ! cher père, combien tu avais raison 1 . . .
J'habitais, boulevard du Temple, 50, tout à côté du théâtre, deux chambres qui furent occupées plus tard par le misérable Fiesohi. ■ C'est dans cette modeste demeure que j'appris à vivre avec la plus stricte économie. 1 II y avait rue des Fossés-du-Temple, non loin de rentrée des artistes, une fruitière, la mère Lecoutemy:, chezqui je dinais pour un franc. Cette brave femme ayant deux fils, je prenais mon repas en famille comme je l'aurais fait chez ma mère ; c'était bien préférable à un dîner pris dans une gargote.
J'avais beau ménager, mes vingt-cinq francs par mois ne pouvaient suffire à mes folles dépenses. Il m'arrivait quelquefois de manquer de réparure pour les doreurs sur bois ; mais j'avais heureusement appris à réparer le moulage en plâtre pour les sculpteurs, et, en me levant de grand matin, en travaillant jusqu'à l'heure de ma répétition (mon rôle devant moi sur mon établi), et en rentrant après le spectacle me remettre à l'ouvrage jusqu'à deux ou trois heures du matin, je trouvais le moyen de vivre à peu près bien et de soigner ma modeste toilette comme un artiste doit le faire.
Mes camarades s'en étonnaientj ignorant que le petit comédien à quinze sous par jour, au lieu de passer le temps dont il pouvait disposer au café ou à la promenade, remontait dans son trou gratter du plàtre,et ne prenait aucun plaisir que celui du théâtre. Mais les
succès que j'obtenais, à tort ou à raison, me suffisaient, me donnaient le courage dont j'avais besoin : l'espérance est une si belle chose!
Je venais de créer deux rôles importants, différents d'âge et de caractère; j'avais eu le bonheur de les jouer à la satisfaction des auteurs; je pouvais donc croire mon avenir théâtral assuré, quand j'appris tout à coup qu'on venait d'engager un artiste nommé Berlin Angot. Il arrivait de Bordeaux où il avait obtenu de très grands succès à juste titre, car cT'tait un comédien dans la force du terme. Il prit naturellement une des premières places dans notre troupe. Mais il venait, sans le vouloir, me barrer le chemin, c'est du moins ce que je craignis en lui voyant donner des rôles que, dans mon amour-propre, je pensais devoir m' appartenir.
Chose bizarre, Bortin paraissait bien quarante-cinq ans ; il était d'une taille au-dessus de la moyenne, et d'un physique convenant plutôt aux rôles du Ci-devant Jeune homme, du Bénéficiaire, ou du Père jSowrno25 qu'aux jeunes personnages qu'on lui distribuait, tandis que l'on me chargeait de ceux de vieillards.
Je sentais bien que Berlin avait vingt fois plus de talent que moi, mais, petit bêta que j'étais, j'avais la faiblesse de le bouder. J'étais un ingrat, comme on le verra plus tard, car sous une enveloppe assez dure, il possédait un cœur excellent, un caractère loyal; mais il disait peut-être un peu rudement sa façon de penser. Il arriva plusieurs fois que des auteurs ou des camarades m'adressant quelques complimenls sur le rôle que je venais déjouer, furent rembarrés par Berlin, qui ne cessait de me dire :
— N'écoutez pas toutes ces flatteries,- jeune homme ; vous avez des qualités, ne les gâtez pas. Vous venez de faire de l'effet devant le public, ce n'est pas une raison ; il y en a encore de plus mauvais que vous qui font de l'effet. Pour moi, vous avez forcé, chargé: en un mot, vous n'étiez pas bon.
. J'ai toujours aimé les conseils, mais j'aurais préféré qu'il me donnât les siens dans un petit coin. Malgré cela, j'en faisais mon profit et n'eus jamais qu'à m'en féliciter.
Après dix mois, dix longs mois à vingt-cinq francs, je vis se doubler ma fortune : je gagnai six cents francs... par an.
Plus tard, M. AUaux vendit son exploitation à M. le chevalier Langlois, qui, le lendemain de son entrée, porta mes appointements kdouze cents francs!! en me disant : « qu'il regrettait de ne pouvoir faire davantage pour le moment, mais que, si le théâtre marchait comme il l'espérait, il ne s'en tiendrait pas là, et saurait récompenser mes services. »
J'allais donc pouvoir, grâce à ces douze cents franc», (non pas, comme Georges de la Darne Blanche., acheter un château sur mes économies), mais ne plus gratter mes plâtres toutes les nuits; c'était bien quelque chose, et je bénissais cet excellent homme, en lui souhaitant la prospérité qu'il méritait. Mais, hélas! mes souhaits ne furent pas exaucés ; les engagements contractés par M. Allaux, envers les constructeurs du théâtre, absorbaient la plus grande partie des recettes ; par suite, l'exploitation devenait, pour ne pas dire impossible, du moins très difficile. Ce brave M. Langlois, malgré tous
SCS efforts, perdit soixante mille francs dans l'espace de huit mois, et se vit forcé de céder la place à un troisième directeur, nommé Chédel, qu'il nous présenta en nous faisant ses adieux, et en nous témoignant ses regrets de nous quitter, regrets que nous partagions tous sincèrement.