‹ Mes souvenirsChapitre 11 sur 69 · CHAPITRE JX · texte numérisé non relu

CHAPITRE JX

Le 4 mars 1823. — Manuel. — La Chambre des députés. — Le sergent Mercier. — Le colonel vicomte de Foucault. — Empoignez-moi cet homme-là!... — Un mauvais conseil. — Le commissaire.— La salle Saint-Martin. — Une société peu choisie. — Le geôlier. — Le substitut. — L'intei-rogatoire. — Une semonce sévère. — Mon acquittement.

Je ne veux pas quitter ce malheureux Panorama- Dramatique sans vous parler d'une aventure fâcheuse dont je fus le triste héros. Nous allons donc retourner en arrière jusqu'au 4 mars 1823, où je fus arrêté après le spectacle, et conduit à la Préfecture de police, pour passer le reste de la nuit à la salle Saint-Martin. Ce n'était pas en qualité de conspirateur, ni de voleur, ni même de faux-monnayeur, mais simplement pour avoir ajouté quelques mots à mon rôle. Voici les faits.

Il s'était passé, dans la journée, une scène déplorable à la Chambre des députés. Manuel, membre de l'opposition, avait prononcé un discours dont quelques expressions soulevèrent une tempête du côté de la droite, qui, n'écoutant que sa colère, demanda l'expulsion de l'orateur. Manuel, sans s'émouvoir, répondit avec la dignité qui le caractérisait : « Je ne crois

pas avoir dépassé mon mandat, ni avoir manqué de convenance envers mes collègues ; je ne quitterai mon poste que par la violence. » Ces paroles d'un honnête homme, loin de calmer ses adversaires, ne firent que redoubler leur fureur ; ils eurent la maladresse de voter que le coupable serait expulsé par la force armée, s'il ne se retirait pas de son plein gré. Manuel, d'un ton calme et ferme, s'écria : « J'attends votre force armée ! » — La passion rend sourd et aveugle parfois ; au lieu de s'arrêter là, ce qui eût été sage, le président ordonna qu'on fit venir la garde.

Quelques instants après, six gardes nationaux entraient, commandés par un sergent, nommé Mercier, marchand, rue Saint-Denis. Un colonel de gendarmerie,^qui se trouvait présent, commande au sergent Mercier d'arrêter Manuel ; Mercier refuse d'obéir. C'est alors que le colonel, irrité de cette désobéissance, aurait eu la malheureuse inspiration de crier : « Empoig)iez-moi cet homme-là! ^>

Je dois noter, pour être impartial, que ce colonel, vicomte de Foucault, a toujours nié avoir dit Empoignez-moi cet homme-là ! mais bien Emparez-vous...

Il est possible que les paroles prononcées par le vicomte, en courant par la ville, aient été tronquées; il n'en est pas moins vrai que Manuel fut expulsé de la Chambre, que tous les membres de la gauche se levèrent spontanément pour protester contre cet acte arbitraire, tandis que Manuel, toujours calme, suppliait ses amis de laisser commettre cette faute par des hommes qui devaient s'en repentir un jour :« Laissez, leur ditil, laissez au pays le soin de juger l'acte scandaleux

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qui vient de se passer, » Et, sur ces paroles, il sortit de la Chambre, accompagné des applaudissements de ses collègues de la gauche et d'une partie du public des tribunes.

Cette scène se passait à deux heures ; à trois heures, tout Paris s'en occupait. Le mot du vicomte était dans toutes les bouches ; la nouvelle s'était répandue dans tous les quartiers de Paris comme une traînée de poudre, en excitant une indignation générale.

La conduite du sergent Mercier, dans cette affaire, lui valut un sabre d'honneur offert par sa compagnie.

Le même soir, on donnait, au théâtre du Panorama- Dramatique, la Petite Lampe merveilleuse et Trin- ^o^/nî, pièce en trois actes, dans laquelle je jouais un alcade, calqué sur le Bourguemestre de Saardam, créé par l'inimitable Potier avec un tel cachet d'originalité, un comique si fin, une bêtise si spirituelle, que tous ceux qui tentèrent de le jouer après lui ne lurent jamais qu'une très pâle copie du maître.

J'avais à dire plusieurs fois dans ce rôle d'alcade : « Emparez-vous de cet homme-là». Ferdinand Laloue, l'un- des auteurs de la pièce, se trouvait au théâtre. On causait, au foyer des artistes, de la malheureuse équipée du vicomte de Foucault, dont chacun était révolté, moi peut-être plus que les autres, lorsque Ferdinand Laloue me suivit sur le théâtre, où m'appelait mon entrée en scène du troisième acte, et, me prenant â part, me dit : « Si j'étais à votre place , je dirais : « Em.poignez-moi cet homme-là » au lieu de « Emparez-vous dé cet homme-là », je suis certain que cela produirait beaucoup d'effet.

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— Je n'en doute pas, lui répondis-je. mais cela peut aussi causer du scandale, et me valoir une belle amende du directeur.

— Je m'en charge et prends tout sur mon compte. » Il n'en fallait pas tant pour monter la tête d'un

Jeune comédien, très disposé d'ailleurs à faire naître les occasions d'être applaudi. Et puis, il me semblait que j'allais venger le député, insulté le matin à la Chambre ; je vous demande un peu si cela avait le sens commun? Enfin, on est bien enfant quand on est jeune !

Je ne manquai donc pas, lorsque le moment fut venu, de prononcer le fameux (c Empoignez-moi cet homme-là! » Ces mots, à peine prononcés, soulevèrent des tonnerres d'applaudissements; des cris, des bravos, des his! bis ! partirent de tous les coins de la salle. ., Oh! alors, je sentis que je venais de commettre une grave, très grave inconséquence. J'aurais bien voulu retirer mes paroles, mais les cris de Jes.' 62s .'redoublaient sans cesse, et je ne pus continuer mon rôle qu'en redisant cette malheureuse phrase ; je la modifiai pourtant, car, cette seconde fois, je dis : (c Emparez-vous decet ho m7ne-là, n ce qui était le texte de la pièce, mais reflet fut le même que la première fois. J'éprouvais une émotion difficile à décrire, je tremblais des pieds à la tète.

En rentrant dans la coulisse, j'y trouvai M. Gronfier, commissaire de police, qui, flanquéde deux gendarmes, m'apostropha d'une façon très rude, et, malgré toutes les mauvaises raisons que je m'efl"orçais de lui donner, dressa un procès-verbal.

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Il ne voulait même pas me laisser finir le spectacle. Le directeur et le régisseur, loin de songer à m'excuser, m'accablaient : « Vous voulez donc faire fermer le théâtre? » disaient-ils, et bien d'autres reproches que je sentais mérités : mais il me semblait qu'ils auraient dû, au contraire, chercher quelque moyen d'atténuer ma faute.

Malgré tout, ils parvinrent à faire comprendre au magistrat qu'il serait imprudent de ne pas terminer le spectacle. M. Gronfîer finit par apprécier la gravité de la situation, et mit un gendarme en faction de chaque côté de la scène. En remontant dans ma loge m'habiller en vieil empereur chinois, rôle que je jouais dans la dernière pièce, j'aperçus encore un gendarme se promenant devant ma porte : j'étais gardé comme un vrai criminel.

Il va sans dire que le public me fit reparaître àla fin de Tringolini; chaque fois que j'entrais en scène dans la Petite Lampe merveilleuse, j'étais applaudi avec fureur. L'affaire du commissaire s'était répandtie dans la salle; on savait qu'il devait m'emmener à la fin du spectacle et l'on parlait de s'opposer à mon arrestation. Je chantais un couplet au public à la fin de la pièce ; on ne manqua pas de me le faire répéter et de me rappeler; quelques voix eurent même la maladresse de crier : »< On ne vous empoignera pas ! »

Toutes ces démonstrations ne servirent qu'à augmenter la colère de M. Gronfîer qui, une fois le rideau baissé, me dit d'un ton très sévère : " Allez vous déshabiller, monsieur; je vous attends avec une voiture. »> Toujours escorté de mon gendarme, je me rendis à ma

loge ; un quart-d'heure après, je montais dans le fiacre du gouvernement. Une foule énorme se pressait dans la rue Basse-du-Temple, qui se trouvait derrière le théâtre. Cette foule trop zélée criait à tue-tête : « A bas les gendarmes! A bas le commissaire! » Le cocher fouetta ses chevaux, et nous traversâmes les rangs pressés des sjDectateurs, au bruit de mille cris peu courtois pour ceux qui me tenaient compagnie dans la voiture.

— Vous voyez, monsieur, les suites de votre conduite? me dit le commissaire; votre situation est des plus graves !

Arrivés à la Préfecture de police, nous entrâmes dans une salle d'attente, meublée de deux banquettes et d'une table. M. Gronfîer ne tarda pas à reparaître, tenant un papier qu'il remit à l'un des gendarmes, en ajoutant :

« Conduisez monsieur où vous savez ; on l'interrogera demain matin. »

Il aurait pu tout aussi bien dire « ce matin, » car il était près de deux heures après minuit. Le magistrat parti, le gendarme porteur du billet me dit très poliment : « Monsieur, veuillez me suivre. » — Je croyais bonnement qu'il allait me conduire dans une chambre, que j'aurais payée bien entendu, mais j'étais un trop grand coupable pour qu'on m'accordât cette faveur ; ce fut à la salle Saint-Martin que l'on me conduisit, en compagnie d'une trentaine de malfaiteurs.

Je me souviendrai toute ma vie des quelques heures passées dans ce bouge. Qu'on se figure une salle, d'environ quinze mètres de long sur cinq de lar-

ge ; pour sièges , deux bancs de bois de chêne scellés dans la muraille ; trois réverbères pendus au plafond, jetant une lumière blafarde sur l'assemblée; et sur les murs, dont on ne pouvait définir la couleur, quantité d'inscriptions, tracées au moyen de crayons rouges, noirs, blancs, ou creusées dans la pierre.

Toutes les places étant prises sur les deux bancs qui meublaient cet appartement, je fus forcé de me tenir debout; j'en souffris beaucoup, ma soirée ayant été ti^ès fatigante : deux pièces, l'une en quatre tableaux, l'autre en trois actes, et pour surcroît la scène orageuse que je n'avais pu supporter sans une grande émotion ! Je n'avais rien pris comme nourriture depuis plus de quinze heures, et la faim se faisait sentir. Mes compagnons chantaient chacun leur tour, et, à l'exception de quelques quolibets, tels que ceux-ci, par exemple :

(c On ne dira pas qu'il n'y a que de la canaille ici, car monsieur est couvert de frusques assez chouettes !

— Mais oui, disait un autre, sa pelure est ficelée; c'est un moderne premier numéro. » — A part cela, dis-je, ces messieurs étaient charmants.

Enfin, sur les huit heures, à peine faisait-il jour, le geôlier parut sur le seuil de la porte, et, d'une voix peu harmonieuse appela « le détenu Boufl^é?» Je ne le lui fis pas dire deux fois; j'avais hâte de sortir de cette salle infecte. Au bout de quelques instants, je me trouvai en présence de M. le substitut, petit homme d'une cinquantaine d'années, à la figure sévère, dont le nez aquilin portait des lunettes en or.

— C'est bien vous qui êtes M. Boufi'é? dit-il.

— Oui, monsieur.

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— J'ai là un procès-verbal qui m'apprend que vous vous êtes permis hier soir, au théâtre du Panorama- Dramatique, de substituer, aux paroles du manuscrit, celles qui ont provoqué une démonstration dangereuse, coupable même, et qui pouvait dégénérer en émeute, car une partie du public a insulté les agents de l'autorité. Savez -vous bien, monsieur, que je pourrais vous faire passer devant un tribunal?

Je rae gardai bien de lui dire que j'avais été poussé à prononcer ces paroles par Ferdinand Laloue, qui l'aurait cependant bien mérité, car, après m'avoir assuré qu'il prendrait toute la responsabilité de ce que j'allais faire, il avait disparu dès l'arrivée du commissaire sur le théâtre. Eh bien, malgré sa lâcheté, je m'en serais voulu d'employer cet argument pour me disculper. Je répondis seulement que je n'avais pas cru commettre une si grande faute en prononçant les mots incriminés.

— Je veux bien croire, me dit le substitut avec sévérité, que vous ayez agi sans réfléchir à la gravité de votre action. Allez, monsieur, je ne veux pas nuire à votre directeur .qui a besoin de vos services, mais souvenez-vous bien qu'un comédien ne doit jamais faire de politique, surtout sur le théâtre. Partez, et donnezmoi votre parole d'honneur que, si vous êtes mandé par M. le procureur général qui peut désirer vous interroger, vous vous rendrez à son appel sans difficulté.

— Monsieur, répondis-je, je vousen donne maparole d'honneur.

Je saluai et sortis.

La chose, heureusement, n'eut pas de suite; j'en

fus quilte pour cette semonce et pour la nuit atroce passée au milieu d'une trentaine d'individus qui ne pouvaient prétendre à être la fine fleur de la société, «.est égal, j'aurais préféré la passer dans mon lit'

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