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CHAPITRE X

Mes représentations au Cirqiia Franconi. — Le Trocndero, ruimodi'ame mêlé de couplets, en o actes et 21) tableaux. — Les échasses. — Une visite à l'invalide centenaire. — La généro-

" site de M. Minette Franconi.

Puisque me voilà sorti de la salle Saint-Martin, je puis revenir à la fermeture du Panorama-Dramatique. Je me trouvais sans engagement, lorsque M'"*^ Bourguignon, directrice du théâtre de la Gaîté, me proposa d'entrer dans sa troupe, pour remplacer un nommé Hippolyte qui passait au A''audeville. Il s'agissait d'un engagement de trois années au-x appointements de 2,000, 2,200 et 2,300 francs. Je m'empressai d'accepter, mais cet engagement ne devait partir que du 1" février 1824. Sept mois sans appointements, cela était dur; ceux de ma femme, qui étaient de 1,800 francs, pouvaient, il est vrai, suffire à nos besoins, mais j'aurais été humilié de vivre ,sans rien apporter à la communauté. Je me remis à gratter mes ornements en plâtre, et, grâce à ce travail, je pus fournir ma part dans les déjtenses ; il n'y avait qu'à prendre patience.

Un jour, M. Minette Franconi, directeur du Cirque-

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Olympique, me fit appeler dans son cabinet. Cet homme que je n'avais jamais vu était un type original qui tutoyait tout le monde.

— Je t'ai fait venir, me dit-il, pour le proposer de jouer deux rôles dans une grande pièce que le gouvernement me charge de montera mon théâtre, en l'honneur de la victoire du Trocadéro, remportée par le duc d'Angoulême; cette pièce est écrite par des lajjins qui ne se inouchent pas du jJied.

Minette ne se servait pas d'expressions poétiques, comme on voit. Néanmoins les auteurs qui travaillaient pour lui étaient gens de talent : Brazier, Dupin, Mélesville, Rougemont, Théaulon , Dartois, Garmouche, Francis, Désaugiers.,.

— Eh bien, reprit-il, si ça te va de débiter la prose de ces gaillards-là, les deux rôles que je t'offre devront te faire honneur.'^ Sais-tu marcher avec des échasses?

— Pourquoi faire ?

— Ah ! voilà, c'est qu'il y a un de ces rôles qu'il est impossible de jouer sans cela.

— Dame, j'essaierai et j'espère y arriver, attendu que je m'y suis exercé quelquefois dans ma jeunesse.

Je crois que s'il m'eût proposé de danser sur la tête, j'aurais consenti, tant j'avais le désir de gagner quelques centaines de francs en attendant mon entrée au théâtre de la Gaité.

— Eh bien, reprit M. Minette, ça y est, c'est convenu. D'ailleurs, tu pourras travailler le matin dans le manège, avant la répétition. Le premier de tes rôles est celui d'un jeune paysan, faisant les fonctions de courrier et

portant les dépêches du général français ; le second est un personnage de vieil invalide, un très beau rôle, ma foi, qui tient les trois derniers tableaux de la pièce ; il y a une vingtaine de couplets à chanter. Voilà les deux rôles ; mets-toi ça sur la conscience le plus vite que tu pourras ; nous commencerons les répétitions aprèsdemain.

— Je ne vous promets pas de savoir les deux rôles après-demain, mais je saurai celui du paysan.

— C'est bien, mais que cela ne t'empêche pas de travailler tes échasses. Nous ne convenons de rien comme argent, mais sois tranquille, je sais récompenser les artistes. Allons, à après-demain; on t'enverra un bulletin. Où demeures-tu ?

— Faubourg du Temple, n" 7.

— Tiens, c'est presque en face du théâtre.

J'étais à peine sorti de son cabinet, qu'il ouvrit la porte et me cria sur l'escalier : « N'oublie pas de travailler tes échasses ! »

Je parvins en peu de temps, à la grande satisfaction de M. Minette, à marcher avec des échasses de près de six pieds. Le directeur était enchanté ; mais cette partie de mon rôle faillit me coûter cher. A la cinquième représentation, tandis que je traversais le théâtre en courant, l'une des échasses entra dans une costière, (ju'on avait oublié de recouvrir. Me voilà avec une jambe en l'air, l'autre s'enfonçant toujours... Par bonheur, l'échasse se rompit; je me redressai et me sauvai dans la coulisse, non pas à cloche-pied, mais à clocheéchasse, aux applaudissements de toute la salle.

Dans le rôle de l'invalide, je chantais nombre de

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couplets, où rimaient gloire, victoire, guerriers et lauriers. Voici un couplet, entre autres, qui fut bissé à toutes les représentations :

Les jeunes soldats de la France, A nos vieux guerriers vont s'unir, En ce beau jour c'est l'espérance, Qui brille auprès du souvenir; Rien n'arrête leurs pas rapides, On trouve, grâce à nos soldats.

Dans le jardin des Invalides, Des lauriers de tous les climats.

Aux derniers mots, la salle retentissait [d'applaudissements avec cris et trépignements à faire crouler le théâtre. Il faut dire que nous avions un auditoire excellent, et disposé à trouver tout superbe. Le public ordinaire n'ayant pas été admis aux représentations de cette pièce, la salle recevait chaque soir un régiment retour d'Espagn-e ; l'état-major, les officiers, les préfets, et les maires de Paris occupaient les premières places.

La pièce fut jouée quatorze fois seulement. La dernière représentation fut donnée devant un certain nombre d'invalides et un régiment d'infanterie de la garnison de Paris, Une scène bien touchante eut lieu ce soir-là.

Il existait, à cette époque, un invalide centenaire; ce glorieux débris de notre armée, entouré de ses plus vieux compagnons d'armes, assistait au spectacle dans une loge de face décorée de trophées et de drapeaux. A peine avais-je achevé le couplet cité plus haut, que tous les spectateurs se levèrent spontanément ; des bra-

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VOS éclatèrent de toute part, et mille voix s'écrièrent : « Vivent nos vieux camarades ! » Au même instant , un jeune officier posait une couronne de laurier sur la tète du centenaire ; les applaudissements redoublèrent alors, mais le pauvre vieux éprouva une telle émotion qu'il s'évanouit. On s'empressa autour de lui, on lui prodigua des soins, et bientôt on le vit se soulever et se redresser. Soutenu par quelques-uns de ses compagnons, il sembla vouloir parler; un silence profond s'établit immédiatement dans toute la salle , on put alors entendre le bon vieillard s'écrier de toute la force de sa voix cassée : « Vive la France !... Vivent nos jeunes soldats! » — Ce fut vraiment un attendrissant et beau spectacle !

On vint me dire, dans ma loge, que le centenaire avait demandé quel était le camarade de l'hôtel qui venait de chanter le couplet; l'uniforme exact d'invalide que je portais lui avait fait croire que j'étais un des leurs. On lui répondit que c'était un acteur qui avait pris ce costume pour jouer son rôle.

— Ah ! c'est un acteur? je voudrais bien le voir de près et lui serrer la main.

Je résolus de satisfaire son désir, et, dès le lendemain, je me rendis à l'hôtel des Invalides.

Je ne connaissais pas son nom, mais je n'en avais pas besoin pour le désigner : on ne fait pas pousser sous cloche des centenaires, c'est même une plante assez rare. Je demandai donc simplement « "le centenaire. » On me conduisit à son petit jardin, où je le trouvai faisant une partie de piquet.

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— Tenez, père, lui dit mon conducteur, voici un petit monsieur qui veut vous parler.

— A moi ?

— A vous.

Alors, déposant son jeu sur la table, et fixant sur moi son regard comme s'il cherchait à me reconnaître :

— Je ne me souviens pas vous avoir jamais vu, me dit-il en souriant, mais ça ne fait rien ; qu'est-ce que vous désirez, jeune homme? j'ouvre mes vieilles oreilles.

— Je désire causer un instant avec vous, mais je ne voudrais pas interrompre votre jeu ; finissez ia partie, je vous prie : j'attendrai.

— Du tout, du tout, nous ne sommes pas pressés, les Cosacfues ne sont pas à la porte, et j'aurai toujours bien le temps de brosser ce gamin-là...

En parlant ainsi, il me désignait de la main son partenaire ; et, avec un sourire malin, il ajouta :

— Ça a tout au plus soixante-quinze ans et ça se croit de force à battre les anciens ; blanc-bec, va !

— Vous savez bien, répliqua le partenaire, que vous n'avez jamais été battu, ni aux caries, niùla guerre.

— Veux-tu te taire, vieux flatteur 1 Puis, se retournant de mon côté :

— Asseyez-vous donc, et dites-moi ce que vous voulez, jeune homme?

— Voici : on m'a dit que vous aviez témoigné le désir de voir de près l'acteur qui ajoué hier soir, auGirque Franconi où vous étiez, le rùle d'un invalide.

— C'est très vrai, je l'ai dit el je le dis encore-

— Eh bien, lui aussi a voulu vous voir et vous serrer la main, si vous le permettez ; — c'est moi qui

jouais ce rôle hier soir.

— Allons donc, laissez-moi donc tranquille ! faut pas croire, parce que j'ai cent deux ans, que je n'ai pas de bons yeux. Le camarade d'hier soir avaitla soixantaine et le pouce avec, je m'y connais.

— Je vous remercie du compliment, car c'en est un que vous me faites, sans vous en douter.

— Qu'est-ce que vous venez me chanter là? Profitant de la réplique qu'il venait de me donner :

— Justement, dis-je, je viens vous chanter le couplet que vous avez entendu hier soir.

Et, prenant la voix de vieillard dont je m'étais servi pour jouer mon rôle, je lui chantai les huit vers (jui l'avaient tant impressionné.

— Ah ! oui, c'est vous, s'écria-t-il, je vous reconnais maintenant.

Et se levant tout à coup, comme s'il n'avait eu que trente ans :

— Voulez-vous me permettre de vous embrasser? ditil, en me tendant les bras.

— De tout mon cœur ; je suis venu pour cela.

— Mais comment diable faites-vous pour paraîtie vieux comme vous l'étiez hier soir ?

— Ah ! dame, cher monsieur, nous autres comédiens, nous avons nos petits secrets pour changer de figure à volonté.

■ — Ah bah ! est-ce que vous en avez aussi pour rajeunir ?

— Gela, c'est plus difficile, pour ne pas dire impossible.

— Tant pis, je vous aurais prié de me donner la recette, car je n'aurais pas été fâché de revoir ma figure de jeune homme. Vous me direz qu'on ne peut pas tout avoir; aussi je ne demande au ciel que de me conserver cette vieille-]à et le reste le plus longtemps possible; non que j'aie peur de la mort, je n'y crois pas : c'est bon pour les poltrons! Dire qu'il y a des gens qui croient que l'on meurt ? Ça n'est pas vrai ! on ne meurt pas ; ils se figurent ça parce qn'il ne vous voient plus... bêtas !... ils ne savent pas qu'on part tout bonnement pour faire visite au bon Dieu, pour le remercier du bonheur qu'il nous a donné sur cette terre ; un beau jour, ils sont tout étonnés de vous retrouver là-haut...

J'écoutais ce brave homme avec un plaisir extrême ; j'observais ses gestes, sa voix, ses poses, ses moindres mouvements ; je prenais enfin une excellente leçon qui ne fut pas perdue, car je m'en servis en plusieurs occasions dans ma carrière d'artiste, entre autres dans mon rôle du Père Turlututic^ un bonhomme de « cent ans moins trois semaines. »

— Je suis forcé de vous quitter, lui dis-je en lui donnant la main, mais permettez-irioi de venir vous voir quelquefois ?

— Ah I mon cher enfant, vous me ferez le plus grand plaisir ; je voudrais pouvoir vous rendre visite à mon tour, mais les jambes refusent leur service ; elles ne veulent plus aller que de l'hôtel à mon jardin et de mon jardin à l'hôtel. Ce sont de vieilles paresseuses que je ne voudrais pas trop rudoyer ; elles pourraient se

fâcher un beau jour et me laisser en route. D'ailleurs, je serais un ingrat; savez-vous qu'elles m'ont ramené d'Egypte et de Moscou?... deux bonnes courses, j'espère...

Je partis en lui disant : « Au revoir. »

En rentrant à la maison, on me remit une lettre de M. Minette ; il me donnait rendez-vous pour le lendemain, deux heures.

Je fus exact. Mon tutoyeur, le sourire sur les lèvres, me reçut d'une façon charmante.

— Assieds-toi, me dit-il, et causons. Je t'ai fait venir pour régler notre petit compte. Voyons, comment allons-nous arranger cette affaire-là?

— Je n'en sais rien ; vous avez vu ce que j'ai fait : quarante répétitions, quatorze représentations, deux rôles fatigants dans lesquels j'ai eu le bonheur d'avoir quelque succès.

— C'est vrai, et j'en ai été enchanté pour toi ; ça peut te faire beaucoup de bien pour tes débuts à la Gaîlé ; ton rôle d'invalide surtout, tu l'as crânement joué ; tu as été chaud, tu as empoigné ton public; enfin, tu as cejqu'on appelle deVatoiit! — (Get homme s'exprimait dans un langage qui n'appartenait qu'à lui ; ainsi il entendait, je crois, par avoir de V atout, emporter la pièce, provoquer les applaudissements). — « Mais comme tout ça ne suffit pas pour aller chez le boulanger, qui ne connaît que les gros sous, lui, en voilà! ajouta M. Minette, en posant deux cents francs sur la table: es-tu content? »

Je n'ai jamais été bien hardi pour débattre mes intérêts, mais j'avoue qu'en cette circonstance j'avais la

vanité de croire mériter davantage. J'osai donc lui observer que je comptais sur une allocation un peu plus large.

— Allons, je ne veux pas que tu aies à te plaindre de moi ; d'ailleurs, je n'ai pas l'habitude de lésiner avec les artistes. Pour te le prouver, voilà cinquante francs de plus ; tu vois que cela marche carrément avec moi. Et ce n'est pas tout, je te donne tes entrées à mon théâtre ; tu peux te présenter au contrôle toutes les fois que cela te conviendra.

Je quittai ce protecteur des arts, bien convaincu qu'il venait d'être très généreux envers moi.

Onvoit, etl'on verra plus tard encore, que si j"ai eu le bonheur d'être pendant quelque temps l'enfant gâté du public, comme on m'a fait l'honneur de le dire, je n'ai, en aucune circonstance, été celui de madame la Fortune, qui, dans sa longue partie de colin-maillard, n'a jamais posé la main sur moi.

11 me fallait attendre plusieurs mois encore avant mon entrée au théâtre de la Gaîté ; je grattai de nouveau du plâtre. Enfin, je débutai, le 28 février 1824, par le Cousin Ratine, pièce à travestissements, dans laquelle je jouais cinq personnages. Puis je créai, à ce théâtre : la Mauvaise Langue de village. Minuit, le Petit Monstre, parodie du Monstre de la Porte Saint- Martin, etc., etc.

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