‹ Mes souvenirsChapitre 13 sur 69 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Une émeute sous-marine. — Un rûle de sintre. — M Bérard. Enijacremeut aux Nouveautés.

Une révolle assez comique, et dont j'aurais ri le premier si je n'en eusse été la victime, se produisit à la dixième représentation du Petit Monstre.

Le décor du dernier tableau représentait une pleine mer agitée. On se contentait autrefois, pour produire cet aspect, de ce qu'on appelait des bandes de mer, placées l'une devant laulreàun mètre de distance, et suspendues par des cordages, ce qui permettait aux machinistes placés dans la coulisse de les pousser en sens inverse pour imiter la tempête. Le public d'alors trouvait cela superbe ; mais le progrès a marché, et messieurs les décorateurs et machinistes nous montrent chaque jour de véritables merveilles...

Il ne s'agit ici que d'un petit échantillon de leur savoir-faire, mais qui pourtant a bien son mérite ; ils sont parvenus à rendre l'illusion presque complète de la pleine mer. Voici le moyen qu'ils emploient : ils étendent sur le parquet une toile peinte, sous laquelle

ils font entrer douze ou quinze liommes et enfants, dont la consigne est de se livrer à des exercices gymnastiques eflVénés, tandis que des hommes apostés dans les coulisses agitent cette toile au moyen de cordes attachées de place en place ; grâce à ces vagues vivantes, on obtient à volonté une mer houleuse uu furibonde.

La mise en scène du Petit Monstre exigeait que je me jetasse dans cet Océan pour atteindre non pas un navire , comme dans le grand Monstre [de la Porte Saint-Martin, mais un simple bateau à vapeur. J'avais exécuté déjà plusieurs fois cette manœuvre nautique, pendant laquelle les flots s'étaient conduits d'm:)e façon charmante; je m'élançai donc avec confiance, ce soirlà, dans ces vagues humaines ; j'}' rencontrai une agitalion diabolique, elles étaient furieuses, et, chaque fois que j'escaladais l'une d'elle, elle se dérobait brutalement en me laissant retomber dans le vide, le plus souvent la tète sur le parquet, lime fallait pourtant atteindre le bateau, où se passait la dernière scène; j'y arrivai enfin, mais dans quel état ! — mon corps n'était que plaies et bosses !...

Le rideaubaissé, je voulus savoir d'où venait la colère des fiots, et ce qui avait pu provoquer cette révolulion sous-marine. J'appris qu'on donnait ordinairement à ces pauvres diables, qui sortaient de dessous les toiles inondés de sueur, poudrés à blanc et la bouche séchée par la poussière, un billet de deux places de seconde galerie comme gratitication; la pièce faisant beaucoup d'argent, bien qu'elle ne fût pas bonne, l'administration avait jugé à propos de supprimer cette

faveur ; de là, mécontentement, colère, révolte de ces flots humains qui venaient de l'être si peu pour moi.

Je leur fis observer que ce n'était pas une raison pour me faire payer les pots cassés et me casser moimême; ces braves gens me témoignèrent tous leurs regrets ; ils étaient désolés de ce qui s'était passé.

On dit que la colère rend aveugle ; logés où ils l'étaient, ces pauvres diables pouvaient le devenir plus facilement que d'autres ; mais ne voulant pas que pareille chose se renouvelât, je signifiai à la direction que si l'on ne redonnait pas le billet ou un petit jeton aux aquatiques récalcitrants, je me refuserais à continuer le métier de gymnasiarque que j'avais consenti à faire jusqu'alors. Le billet fut distribué de nouveau; la tempête se calma, et la mer en furie redevint tranquille, si tranquille même qu'on fut obligé de stimuler le zèle des fiots.

Mais ne voilà-t-il pas 'qu'en me voyant si preste à grimper, à sauter, à disparaître dans les trappes, et à m'enlever jusqu'aux frises, mes directeurs eurent l'idée de me faire jouer un singe, oui, un singe!

On donnait alors, à la Porte Saint-Martin, Jocko, où Mazurier était admirable, et produisait l'illusion au point de faire pleurer en jouant la scène de la mort de ce pauvre animal.

La pièce que préparait la Gaité était intitulée Sapajou, et contenait deux rôles de singes ; l'un de ces per' sonnages devait être joué par le jeune Perrot, qui, quelques années plus tard, devint un de nos charmants danseurs, et obtint de brillants succès à l'Opéra; le second me fut distribué.

Celle singerie en deux acles, mêlée de chant et de danse, obtint un énorme succès, grâce à Perrot qui s'y montra le digne émule de Mazurier. Elle fut donnée en pleins mois de juin, juillet et août de l'année 1824, par une chaleur de trente degrés. Nous étions tellement mouillés dans ces cos^Mjn(Ss de singes, qu'on se voyait forcés de nous dépouiller de nos peaux, comme des lapins, et de les exposer au soleil afin que nous pussions les remettre le lendemain. On fut même obligé d'en confectionner deux de rechange ; — ces peaux ne coûtaient pas moins de 250 francs la pièce. — Il nous arriva plusieurs fois de jouer avec celles qui n'étaient pas complètement sèches; ce métier de saltimbanque plutôt que de comédien, a probablement été la cause première de la cruelle maladie nerveuse qui me frappa plus tard, m'accable depuis trente ans, et m'a privé du bonheur de rentrer au théâtre.

Mais j'étais jeune, et ne pensais guère aux rhumatismes ; d'ailleurs, de même que le simple soldat qui veut gagner ses galons de caporal, je ne laissais échapper aucune occasion de me montrer. Je me présentais au feu de la rampe, avec une conscience, une ardeur, une conviction qui ne se sont jamais démenties; et si j'ai obtenu quelques succès, si j'ai fini par attraper une épaulette, je peux dire (si j'ose me servir de cette métaphore), que je l'ai enlevée à la pointe de yna santé!...

Un soir, c'était le 8 novembre 1825, je jouais trois rôles, la Mauvaise langue de village^ le Cousin Ratine et la Salle de police. M. Bérard, directeur du théâtre des Nouveautés , que l'on construisait place de la Bourse, assistait à la représentation ; il me fit dire qu'il

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attendrait dans une voilure en face du théâtre, et me priait de m'y rendre, aussitôt que j'aurais joué mon hrelan de vaudeville?.

Le rideau baissé, je montai à ma loge, me déshabillai à la hâte, et, en quelques minutes, j'étais au rendez-vous. Je trouvai dans la voiture M. Bérard et ce bon gros Saint-Léger qui, pendant vingt ans, avait tenu l'emploi des financiers au Vaudeville de la rue de Chartres, et que M. Bérard venait d'eftgager comme régisseur général.

Le cabinet directorial d'un nouveau genre se mit en mouvement. M. Bérard m'adressa quelques compliments sur la manière dont j'avais joué mes trois rôles; puis, sans emplover ce langage diplomatique et entortillé que parlent la plupart des directeurs au moment d'engager un comédien :

— Quels sont vos appointements à ce théâtre? me demanda-t-il tout à coup.

— 2,300 francs, répondis-je.

— Eh bien ! si vous voulez venir avec nous aux Nouveautés, je vous fais un engagement de quatre années à 6,000 francs et cinq francs de jeton.

On comprendra facilement ma joie, mon étonnement en recevant sur la tète cette tulle dorée! Je n'avais pas été habitué à de pareilles largesses.

Le cabinet à quatre roues continuait sa course ; Arrivés rue Mondovi, où demeurait M. Bérard, celui-ci, qui désirait terminer séance tenante, me proposa de signer l'engagement ; la peur me prit alors, et je demandai à réfléchir jusqu'au lendemain.

— Jusqu'après-demain, si vous le désirez; mais à la

condition que, si vous ne restez pas à la Gaîté, vous ne vous engagerez à aucun théâtre sans m'en prévenir.

Je donnai ma parole, et la voilure (jui nous avait amenés me reconduisit chez moi.

Me trouvant seul, tête-à-tête avec ma malheureuse timidité, je l'entendais me dire : « Prends garde, BoufTé ; tu as obtenu les suffrages du public des boulevards, cela est vrai; mais tu vas te trouver à côté d'artistes qui ont cent fois plus de talent que toi : le délicieux comique Joly, que tout Paris est allé applaudir dans Gaspard l'avisé, Lantara, le Mariage extravagant^ les Deux Edmond; le joyeux Philippe, si amusant dans Monsieur sans gène, les Deux Gaspard et tant d'autres pièces; Lafont, le charmant jeune premier du Vaudeville; Cossard; M""" Albert, Florval, Déjazet... On dira de toi ce que Ton a dit de Klein, qui vient de passer de TArabigu au Gymnase : « 11 aura beau faire, il sentira toujours son boulevard; il est commun, forcé, caricature. »

On trouvait, en effet, Klein exagéré ; combien il était loin pourtant de ce que nous voyons aujourd'hui sur nos théâtres! Le seul reproche qu'on eût pu lui adresser, était celui de pousser la conscience à l'extrême; croyant ne faire jamais assez pour la pièce, il se laissait entraîner parfois à dépasser le but. Cela fit dire un jour à Brazier : « Ce diable de Klein a du talent; la « preuve, qu'il a fort bien joué les rôles que je lui ai « donnés, mais il a le défaut de se mettre en chemise « jjour fendre des allumettes, » ce qui voulait dire (jue Klein se donnait beaucoup de peine pour peu de chose.

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Non certes, il n'était pas sans défauts, mais que de qualités! Je défie qu'on trouve un acteur, à Paris, jouant mieux que lui le tambour-major des Enfants de troupe, Désaunas, de Michel Perrin; le Père dans Tiridate, et son bout de rôle dans le Diplomate, personnage de tenue qu'il représentait avec une grande distinction. Pour ma part, je ne l'ai vu commun dans aucun de ses rôles. Et puis il possédait, par dessus tout, une qualité bien rare, celle d'être bon camarade ; la jalousie n'était jamais entrée dans son cœur ; il était fier et heureux des succès qu'obtenaient les autres. Il me disait un jour, après avoir vu jouer la Chanoinesse par Ferville, Julienne, Léontine Fay et Rhozevil: « A'^a « voir ça aussitôt que tu pourras, c'est superbe, on ne « joue pas la comédie mieux que ces gaillards-là ! « C'est la vieille garde qui a donné aujourdhui, nous « n'en sommes pas, mais cela n'en est pas moins ho- « norable pour le théâtre et pour nous, qui faisons « partie d'une troupe où se trouvent des artistes de « cette valeur... » — C'est qu'il aimait son drapeau, celui-là !

Je reviens aux réflexions que je faisais dans la voiture qui me ramenait à la maison. Cette voix intérieure me répétant sans cesse : <> Prends garde à toi, tu n'es qu'un petit acteur du boulevard » m'effrayait ; je craignais de ne pouvoir jamais vaincre ma timidité...

Une autre raison augmentait encore mon irrésolution : il me semblait indélicat de conclure cette affaire sans en parler à mes directeurs delaGaîté. Je me rendis donc chez Marty le lendemain matin, et lui fis paît de mon entrevue avec M. Bérard, de ses propositions d'en-

gagement, sans parler du chiffre d'appointements proposé, qui l'eût sans doute trouvé incrédule et auquel je pouvais à peine croire moi-même.

— Je vous avoue, lui dis-je, que j'ai peur de me présenter devant un public qui pourrait me punir sévèrement de mon audace ; je vous déclare franchement que je préférerais rester à votre théâtre, si toutefois vous avez l'intention de me rengager. Je vous prie de parler de cette affaire à MM. Pixérécourt et Dubois, vos associés, aujourd'hui même, car il faut que je donne réponse demain,

— Il est inutile que j'en parle à ces messieurs, répondit Marty ; nous avons décidé ensemble de te faire un engagement de cinq années, aux appointements de 3,600 francs pour les trois premières années, et 4,000 francs pour les deux autres : c'est notre dernier mot.

— Allez jusqu'à cinq mille, et je reste à la Gaîté.

— C'est impossible.

— Alors je signerai demain avec M. Bérard ; c'est vous qui l'aurez voulu.

Ce que j'avais dit fut fait : le lendemain, j'appartenais aux Nouveautés pour quatre années.

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