‹ Mes souvenirsChapitre 14 sur 69 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Mes directeurs. — Le Mulâtre et l'Africaine. — Le public. — Naissance de mon fils Ernest et mort de «a mère. — Le conir de Mai'ty. — Ma tille Charlotte. — Huit jours de congé. — Ma rentrée.

J'allais donc gagner 6,000 francs et cinq francs de jeton; ma femme venait d'être engagée à l'Opéra, aux appointements de 3,000 francs : c'était la fortune en perspective. Je croyais rêver... ; il y avait si loin de ces gros chiffres aux 300 francs par an du Panorama- Dramatique !

Je pouvais craindre que les directeurs de la Gaité me gardassent rancune, en me voyant les quitter pour un autre théâtre ; mais loin de chercher à m'effacer, à me faire oublier du public, ils mç distribuèrent plusieurs rôles importants, entre autres celui deYago dans le Mulâtre et V Africaine, mélodrame en quatre actes, de Frédéric Dupetit-Méré. 11 y avait de tout dans ce rôle : du chant, de la danse, de la gaîté, du drame ; c'était enfin un de ces rôles qui portent Vacieuv, et dans lesquels l'habitude de la scène et un peu d'intelligence suffisent pour produire de l'effet.

On prélendit pourtant que je n'avais pas encore joué un rôle aussi complètement bien que celui-là ; c'était tout simplement parce que je n'avais pas encore eu l'occasion de me montrer dans un personnage aussi sympathique. Mais le public s'y laissera toujours prendre ; du moment que vous lui plaisez, il vous trouve superbe.

Ce cher public ne sait pas combien il a fait de mauvais acteurs en applaudissant ce qu'il aurait du siffler, Ce n'est pas le spectateur qui doit guider l'artiste; c'est, au contraire, le comédien (je dis le comédien) qui a étudié longuement son art, qui a obtenu l'approbation de vrais connaisseurs, c'est lui qui doit imposer au public et lui dire : « Voilà ce qui est bien, voilà ce que tu dois approuver, car tu ne sais pas comme moi qui étudies ce bel art jour et nuit, ce qu'on peut faire à côté de ce que tu viens d'applaudir. »

Revenons à mon intérieur. Tout y marchait au gré de mes vœux ; des succès, bientôt de beaux appointements; la venue prochaine d'un second enfant (nous avions déjà un amour de petite fille); tout semblait faire croire que le bonheur voulait se fixer pour toujours dans notre maison. Mais, hélas! cette prospérité fut de courte durée; deux mois plus tard, j'eus à supporter l'une des plus grandes douleurs de ma vie : ma femme, ma compagne chérie, mourut d'une fièvre cérébrale, quelques jours après avoir mis au monde, le 25 février 1826, notre fils Ernest; — elle n'ûvait pas vingt ans !

Ce terrible événement me brisa le cœur ; ma pau\re tète, qui n'a jamais été bien forte, s'égarait dans des

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pensées indigaes d'un père de famille... X"avais-je pas un devoir à remplir? Ne deviis-je pas élever les chers enfants quelle m'avait donnés et qui devenaient mon unique consolation?...

Marty me donna en cette occasion une nouvelle preuve de sa franche sympathie, en m'accordant huit jours de congé. Mon bon ami Ochard me conduisit dans sa famille qui habitait Senlis, où je passai ces huit jours, entouré des soins les plus touchants.

Ce fut un véritable supplice pour moi de reparaître devant le public ! Quelle situation cruelle que celle du comédien, en semblable circonstance ! Le peintre, le sculpteur, quand il perd l'un des siens, peut se livrer à sa douleur ; il jette là ses pinceaux et sa palette, son ciseau et son marteau, et ne les reprend que lorsquecette douleur est calmée ; mais le comédien, lui, est lié par un engagement qui le force à faire de l'art à heure tixe ; il faut donc qu'il marche quand même, en cachant au public son chagrin et ses larmes.

Dès que je parus sur la scène, les applaudissements éclatèrent de toutes les parties de la salle ; on sentait que cette ovation s'adressait moins au comédien qu'à l'homme frappé d'un grand malheur 1 Le public tenait à me prouver qu'il prenait part à ma tristesse, car, lui aussi, aimait l'ange que Dieu venait de rappeler à lui ; elle avait grandi sous ses yeux, elle était pour ainsi dire son enfant. 11 me semblait qu'il pleurait avec moi: j'aurais voulu pouvoir lui témoigner toute ma gratitude, lui dire combien j'étais touché de sa sympathie; mais s'il m'était défendu de parler, mon émotion

el les larmes qui mouillaient mes yeux/iisaient la reconnaissance de mon cœur.

Je repris mon service, toujours accueilli avec faveur. Le succès me rendait heureux pour quelques instants ; mais, dès que la lièvre de la représentation]était calmée, je retombais dans ma tristesse, et lorsque, rentré chez moi, je me trouvais seul, tout seul, les idées les plus sombres traversaient ma pauvre tête. La gaieté des autres m'importunait, aussi ne sortais-je que pour aller aux répétitions et pour jouer le soir.

Je ne retrouvais la vie que sur le théâtre. Je pris bientôt la résolution d'aller chercher ma fille, en nourrice à quelques lieues de Paris seulement. Un vrai bijou que cette enfant, d'une douceur angélique ! Elle trottinait par la chambre et commençait à babiller. C'était vraiment plaisir de lavoir, de l'entendre ; elle devint ma seule société, ma seule distraction. La présence de ce chérubin me redonnait du courage , ses petites réparties m'amusaient ; j'oubliais près d'elle, pour quelques instants du moins, mes ennuis et mes chagrins. Mais bientôt je me disais : « Il est impossible que je reste veuf avec deux enfants dont l'aînée n'a pas deux ans et demi... »

Le service du théâtre, me retenant hors de chez moi une grande partie de la journée et toute la soirée, me privait du bonheur d'avoir près de moi ces chers petits; il me répugnait de les confier à des mains étrangères: c'était donc les soins d'une mère qu'il leur fallait. — Et pourtant si le hasard, ou plutôt un bon génie, ne m'eût rapproché de la créature adorable qui est encore aujourd'hui ma compagne, je ne me serais jamais remarié...

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