CHAPITRE XIII
La famille Bilter. — Mon second mariage. — La maison du quai Pelletier. — M. Haussmann. — Bobinson, rôle de Vendredi. — ■ Deux anthrax. — Marty. — La gratification. — Mon nom en vedette. — Ma dernière repré.sentation. — Mes adieux au théâtre de la Gaîté.
Les parents de cette délicieuse créature, M. et M'"'' Bitter, m'avaient connu tout enfant; ils consentirent à notre union, qui eut lieu le 9 novembre 1826. La cérémonie fut des plus simples ; il avait été convenu d'un commun accord qu'il n'y aurait ni bal ni soirée, mais seulement un diner de famille, si bien qu'à onze heures du soir, nous étions installés dans notre petit appartement, quai Pelletier, n" 12, maison dont M. Haussmann seul pourrait aujourd'hui donner des nouvelles.
Cette demeure se trouvait assez éloignée du théâtre de la Gaîté ;maisj'étàis jeune, j'avais de bonnes jambes, et j'étais heureux de penser qu'en quelques minutes ma femme et mes enfants pouvaient se rendre chez la bonne maman Bilter, qui habitait quai de l'Hùtelde-Ville.
Quant à moi, je n'avais pas une heure de liberté, car
pendant les cinq mois qui me restaient à faire à laGaîté je jouai successivement le Pauvre de l'Hôtel-Dieu-, la Fille duP or lier ^ Poulailler ^ et la reprise de Rohinson Crusoë, mélodrame, dans lequel je remplissais le rôle de Vendredi. Ce rôle, un des plus fatigants qu'on ait jamais vus au théâtre, demandait une agilité, une souplesse extraoï'dinaires. J'étais continuellement en mouvement, grimpant par-dessus des palissades, chantant, combattant même, car les combats au briquet, réglés sur de la musique, étaient à cette époque en grande faveur au boulevard du Temple. Geluique j'exécutais avait ceci de particulier, que je combattais des deux mains deux adversaires dont je triomphais. Je ne me rappelle pas avoir jamais obtenu un succès pareil à celui que provoqua cette scène périlleuse ; mais, il ny ajoas de plaisir sa7is peine, dit un vieux proverbe. J'avais joué ce rôle fatigant cinquante et quelques fois sans la moindre indisposition ; tout-à-coup, pour la première fois de ma vie (la seule, Dieu merci !) il me poussa à la nuque deux espèces d'anthrax qui, pendant les représentations surtout, me firent souffrir horriblement ; car, pour représenter un nègre, j'étais forcé de me barbouiller , et, lorsqu'il fallait enlever cette peinture, j'éprouvais d'atroces douleurs. Je ne voulus pourtant pas cesser de jouer: la pièce faisait beaucoup d'argent, je n'avais plus que trois semaines à rester à ce théâtre, et je résolus, tout en souffrant comme un damné,! d'aller jusqu'au bout. Je me tins parole, car j'aurais été désolé qu'on pût croire que, n'ayant plus que quelques jours à faire pour terminer mon engagement, j'en prenais à mon aise.
MES SOUVEMUS. 91
Du reste, je fus bien dédommagé de ma peine.
Un soir, je vis arriver Mari}' dans ma loge, en costume de Robinson : — « Mon cher Vendredi, me dit-il, lu viens de nous donner une nouvelle preuve de probité, de dévouement, en continuant à jouer ton rôle si fatigant malgré la soufTi'ance que tu éprouves chaque soir; tout en regrettant de ne pas te conserver au nombre de nos pensionnaires, nous sommes heureux de t'offrir la gratification que voici. » — En même temps, il déposait sur ma table trois piles de pièces de cinq francs. Cette gratification venait bien à propos, car je n'en étais pas encore à allumer ma bougie avec des billets de banque, comme M"^ Clairon. Je trouvai le procédé très délicat de la part de directeurs quej'allais quitter volontairement.
A dater de ce jour, on annonça mes dernières représentations, ce qui jusqu'alors n'avait jamais eu lieu aux théâtres des boulevards ; on mit mon nom en vedette sur l'afficlie (c'est le terme consacré quand on imprime le nom d'un artiste en plus gros caractères que celui des autres). — Par parenthèse, ne trouvez-vous pas qu'on a poussé un peu loin ce battement de grosse caisse? Je trouve, moi, que les marcliands de comédies en abusent !...
Une chose assez originale, c'est que du moment où l'on sut que je quittais la Gaité pour entrer dans un théâtre j3/t<5 é^evé, le public des petites places ne me demandait plus &Ï5.' tout court, mais ne manquait jamais de crier : « Bis! Monsieur Bouffé ^s' il vous j)la^t ? »
Le jour de ma dernière soirée, le spectacle se composait de : la Mauvaise langue de village, Robinson
1)2 Mi:S SOUVENIRS,
Crusoë, C Héritage de Jeannette ; deux vaudevilles et un mélodrame en quatre actes : la bonne mesure, j'espère ?
A la fin de la troisième pièce, je chantai un assez mauvais couplet de ma composition; je voulais, tant bien que mal, faire mes adieux à l'indulgent public qui avait encouragé mes premiers pas dans la carrière si dilTiciie du comédien. Voici ma poésie :
Air : Dis-moi, mon vieiix, dis-mo', t'en souviens-tu.
Puisqu'il me faut quitter cette demeure.
Je dois vous faire mes adieux ; Depuis longtemps, je redoutais cette heure...
Mais, bien qu'éloigné de ces lieux, De vos bontés et de votre indulgence
Je garderai l'éternel souvenir.
Car dans mon cœur, parla reconnaissance.
Il est gravé pour n'en jaunis sortir!
Je ne saurais dépeindre ce que j'éprouvai quand, après ce couplet, toute la salle se leva pour m'envoyei' un dernier adieu, et quand une voix de basse-taille, trouvant moyen de dominer tout ce bruit, m'interpella en ces termes : « Vous nous quittez, ingrat ; mais c'est « égal, ça ne nous empêchera pas d'aller vous applau- « dir dans votre nouvelle boutique de la place de la « Bourse. »
— « Oui ! oui ! s'écrièrent mille voix, au revoir ! au revoir l » — Je pleurais comme un enfant, etle rideau, en tombant sur cette scène, me fit l'efi'et d'un nuage qui venait me cacher le soleil.
Loin d'être joyeux comme j'aurais dû l'être après une
pareille ovation, j'éprouvais une profonde tristesse. A peine arrivé dans la loge où je me déshabillais pour la dernière fois, je m'écriai tout haut : « Non, non, je ne retrouverai jamais un public comme celui-là 1 » Je me trompais, car sur toutes les scènes où je passai depuis, je n'ai jamais eu qu'à remercier le public, qui se montra toujours pour moi d'une bienveillance extrême.