CHAPITRE XIV
Guerre aux claqueurs!.,. — Le grand chef. — Le lieutenant. — Les intimes. — Les lavables. — Les solitaires. — Le demisetier de rigueur. — Une soirée orageuse. — L'expulsion des chevalieri du lustre. — Les claqueurs siffleurs. — Une provocation en duel. — Le corps des claqueurs.
Ah ! que les suffrages du vrai public sont autrement flatteurs que les applaudissements convenus et payés des claqueurs, auxquels, Dieu merci, je n'ai jamais donné un seulbillet, car je ne comprends pas qu'un artiste attribue quelque valeur à des applaudissements commandés par lui-même. J'ai toujours été en guerre ouverte avec ces entrepreneurs de succès ; c'est peutêtre beaucoup d'amour-proprede ma part, mais chacun a sa manière de voir : celle-là est la mienne.
Ma première bataille fut livrée contre M. BaticlCj chef des chevaliers du lustre de la Gaîté. Ce M. Baticle cumulait, car il était en même temps claqueur et marchand de vins; il réunissait l'escouade romaine avant l'heure du spectacle dans son débit de boissons, où se faisaient la distribution et la vente des billets.
Vous saurez que dans le langage de ces... messieurs,
MES SOUVENIRS. 9o
il va les intimes^ les lavables et les solitaires. Les intimes sont les travailleurs, c'est-à-dire ceux qui font du service sous le chef les grands jours, sous le lieutenant les jours ordinaires, car le grand chef n'assiste qu'aux trois premières des pièces nouvelles ; ces intimes pour toute rétribution paient un cZ^/>^^-se^^er au comptoir... Quant aux lavables, ils paient moitié de la valeur du billet, mais toujours le demi-setier en sus, bien entendu ; par exemple, ils ont le droit de doubler, de tripler et même de quadrupler cette consommation, si bon leur semble, ce qui arrive d'ordinaire. J'allais oublier de dire que les lavables ne sont pas forcés de se mêler aux travailleurs, c'est-à-dire au peloton des claqueurs ; ils peuvent se placer à leur gré ; on les appelle alors les solitaires.
Maintenant que le lecteur est initié aux mystères de cette noble institution^ j'entre en campagne.
Pendant que M"* Baticle trônait au comptoir, son mari tenait le bureau d'assurances dans une salle voisine, devant une table chargée de litres de petit bleu.
Ce claqueur marchand de vins faisait parfaitement ses affaires; mais il avait le défaut d'être entêté comme un Breton qu'il était. Je le priai vingt fois de ne jamais battre des mains pour moi ; il ne tint aucun compte de mon désir; je le prévins alors que, s'il continuait, je chercherais le moj'en de le faire taire, que j'irais, au besoin, jusqu'à mettre le public dans la confidence. L'entêté romain continua de plus belle. La colère me prit, et je résolus de profiter de la première occasion qui se présenterait pour me venger de cet enragé claqueur.
Cette occasion se présenta bientôt.
Le 25 août 1825, le théâtre donna une pièce de circonstance pour la fête du roi, dans laquelle je jouais un vieux bourgeois du Marais, qu'on invitait à venir voir le feu d'artifice.
J'avais à répondre tout bonnement : « Non, merci, je «n'aime pas la foule. » J'ajoutai : « D'ailleurs, je vais « au spectacle ce soir, à la Gaité, mon théâtre favoi'i. « Vous comprenez, je demeure rue Chariot ; en cinii « minutes, je suis chez moi, c'est très commode. Et puis, «j'aime beaucoup ce petit théâtre ; je prends mon «billet de parquet pour mes vingt-quatre sous, et je « passe là une soirée très agréable, car ils ont de très « bons acteurs : Marty, Grévin, Parent, Mercier, Du- «méni; Mmes Adèle Dupuis, Bourgeois, ' Adolphe, « Gougibus, Dumouchel... Par exemple, il y a une « chose qui me contrarie et me gêne ; je me trouve « quelquefois placé à côté d'une certaine bande de par- « ticuliers qui, à chaque instant, tapent des pieds et « des mains, et qui vont jusqu'à vous donner des coups « de genoux dans les reins, en vous disant tous bas : « Allez donc, doublez l'entrée de M"'' Dupuis,» ou bien « encore : « Enlevez la tirade de Marty, bissez le cou- « plet de Parent ! » C'est insupportable ; qu'est-ce c'est « que ces gens-là? » A peine avais-je dit ces mots, que cinquante voix s'écrièrent : « A bas la cabale ! A la porte, les chevaliers du lustre ! » Les pauvjes diables n'osèrent de la soirée faire usage de leurs battoirs et le calme se rétablit, grâce à leur silence.
Mais il n'en fut pas ainsi pour la soirée du lendemain. A peine étais-je entré en scène, dans la pièce de l'Hé-
ritage de Jeannette, oi; je jouais un jeune paysan venant à Paris pour la première fois, qu'une bordée de sifflets accompagna mon entrée. Je ne pouvais douter un instant d'où. partaient ces projectiles aériens; aussi, ne perdis-je pas la tête. Je savais que le vrai public était pour moi, qu'il détestait les claqueurs ; je me trouvais donc sur un excellent terrain pour me venger de leur aimable réception.
— Tiens, tiens, tiens, dis-je, on m'avait assuré làbas, au pays, que les appartements étaient bien clos à Paris ; pourtant, il souffle un vent bien désagréable... — puis, désignant la porte du fond et me retournant vers le public : — Je vois d'où cela vient, c'est du milieu ; j'en étais sur.
A ces mots, les maladroits siffleurs recommencèrent leur musique; mal leur en prit, car, en découvrant leur batterie, les malheureux se désignèrent au public. Ils eurent alors à soutenir un véritable siège : des trognons de pommes, des écorces d'oranges, de vieilles casquettes leur furent jetés, avec les cris : « A la porte, la cabale! A la porte, les claqueurs ! » Ils furent obligés de battre en retraite ; mais ils n'avaient pas dit leur dernier mot.
Comme je sortais, à la fin du spectacle, par la porte qui donnait accès sur le boulevard, un homme, que je ne connaissais pas, m'accosta poliment, en me disant :
— Monsieur, mes amis et moi désirons vous parler. Cinq individus, parmi lesquels je reconnus maître
Baticle, s'approchèrent.
L'un d'eux, un gaillard de cinq pieds six pouces, que
je'sus plus tard être M. Pompon, chef de claque du Vaudeville, prit la parole :
— Monsieur, dit-il, vous avez insulté le corps des claqueurs; vous nous avez traités de voleurs!
— Dieu m'en garde ! Je ne veux pas de vos applaudissements, cela est vrai; mais de là à vous traiter de voleurs, il y a loin.
— ^Cependant vous avez dit :« Je me trouve à côté d'une cerlSLine bande de particuliers, » ce qui veut bien dire voleurs ; vous nous en rendrez raison !
— Ah! pardon, répondis-je, je ne peux pas me battre avec cinq personnes; désignez l'unde vous, et,pourvous prouver que je ne vous regarde pas comme des voleurs, je me battrai volontiers ; mais il eût été facile à M. Baticle d'éviter, en m'écoutant, le scandale qui vient d'avoir lieu.
Je rappelai en quelques mots mes défenses et l'obstination du chef de claque de la Gaîté.
— Mais tu ne nous as pas parlé de ça, dit alors le colosse à son confrère Baticle; comment b... igre d'imbécile, monsieur te défend d'aller pour lui ; monsieur ne t'a jamais donné un billet et tu le soignes tout de même ! il faut bien que tu sois b... igrement bête! Tu ne sais donc pas que monsieur a trop de talent pour avoir besoin de nous ; c'est bon pour des ganaches comme Talma, Potier, Nourrit, Gontier...
— C'est justement parce que je n'ai pas et n'aurai jamais le talent des grands artistes que vous venez de nommer, que je désire savoir à quoi m'en tenir sur le jugement du vrai public.
— Grand bien vous fasse et bonne chance ! me ré-
pondit-i). Quant à toi, imbécile ^ ce n'était pas la peine de nous déranger ; puisque monsieur t'a défendu de l'applaudir, fais le raorl.
Ainsi se termina cette scène nocturne.
Voici les noms de ce quintette de romains chatouilleux :
MM. Pompon, chef de claque auVaudeville ; Sauton, chef aux Variétés ; El}', chef au Cirque Franconi ; Daniel, chef à rOpéra-Comique; Lazare, chef aux Folies- Dramatiques. — Les chefs du Théâtre Français et du Grand Opéra n'avaient pas jugé à propos de compromettre leur dignité dans cette affaire !
Je croyais l'incident complètement vidé, lorsque, le lendemain, Marty me fit demander :
— D'après ce qui s'est passé hier soir, me dit-il. je viens de signifier à M. Baticle que nous n'avions plus besoin de ses services, et qu'il pouvait chercher un autre théâtre.
Je répondis que je n'en voulais pas du tout à cet homme et que je serais désolé de lui faire perdre sa place. Mais Marty, qui était la probité même , ne pouvait se résigner à pardonner l'action indélicate de son chef de claque. J'eus beaucoup de peine à le faire revenir sur sa décision.
— Je veux bien, à ta considération, lui conserver sa place, dit-il enfin, mais je veux aussi qu'il sache que c'est à toi qu'il la doit, et qu'il te fasse des excuses.
Je reçus, en effet, une visite de mon entêté romain, mais dès les premiers mots qu'il voulut prononcer, je l'arrêtai, en lui assurant que je ne pensais plus à notre dispute. ^^^'■^niv-
BISLIOTHECA
100 MKS SOUVENIRS,
— Je vous demande seulement, lui dis-je, de ne jamais m'applaudir.
— Oh ! soyez tranquille, il n'y a pas de danger!
Depuis quelque temps , la Comédie-Française et l'Académie nationale de musique ont supprirrié radicalement l'infernale institution de la claque : bravo! cent fois bravo! Puisse cet exemple être suivi par tous les théâtres!...