CHAPITRE XV
Le théâtre des Nouveautés. — Caleb. — Chagrin de famille. — Catastrophe financière. — Père et fils. — Soixante-quatorze lettres de chansfe, — Misère du théâtre.
Le théâtre des Nouveautés ouvrit le 1" mars 1827, par Quinze et vingt ans on les Femmes et le Coureur de veuves.
Je débutai, le 25 mai seulement, par le rôle multiple de Julien dans le Débutant., de M. Etienne Arago, et celui de Jacques dans le Jeu de cache-cache de M. Achille Dartois.
J'éprouvais une frayeur terrible en paraissant pour la première fois sur ce théâtre, mais il faut croire que mes bons amis du boulevard m'avaient tenu parole, et qu'ils étaient à leur poste, car je sortis sans blessure de ce combat redouté.
Les auteurs, voyant que je plaisais au public, se risquèrent à me confier quelques rôles, qui n'étaient pourtant pas ce qu'on appelle au théâtre des rôles de pièce. Ce fut à mon excellent camarade Joly que je dus de créer Caleb.
102 Mli:S SOUVENIRS.
Les auteurs lui avaient distribué ce rôle, très beau, mais très long. Joly, qui était un peu paresseux, et qui d'ailleurs n'avait plus une bonne mémoire, craignit de s'embarquer dans une pénible étude; il dit aux auteurs que le personnage deCalebne convenait nullement à son genre de talent, qu'il renfermait surtout une scène exigeant de la sensibilité, qualité que la nature lui avait refusée ; il leur conseilla finalement de le faire jouer par moi.
MM. Planard et Dartois, auteurs de la pièce, qui ne m'avaient vu jouer que des comiques, se récrièrent en disant que cela n'était pas possible, que je n'avais pas de nom, que l'on ne me connaissait pas.
— Mais je le connais, moi, répliqua Joly, je l'ai vu jouer plusieurs rôles dramatiques à la Gaité, je vous réponds de lui (le pauvre ami s'avançait beaucoup). Si vous tenez à mon nom pour la pièce, donnez-moi un bout de rôle, je le jouerai. Voulez-vous un moyen facile de savoir à quoi vous en tenir? Faites apprendre à Bouffé une scène, qu'il vous répétera, et, si vous n'êtes pas satisfaits, je m'engage à prendre le i^ôle.
L'expérienc« faite, Galeb me fut adjugé. J'eus le bonheur de le jouer à la satisfaction des auteurs.
A partir de cette époque, je n'eus plus un jour de relâche; je jouais dans tout, et tous les jours. C'étaient: le Barbier Châtelain, les Employés, Vaîentine, Sir Jack, Isaure, la Couturière, Jean, le Marchand de larue St-Denis, le Charpentier, les Trois Catherine, Quoniam, — vingt autres encore.
Je marchais de succès en succès; j'étais heureux et fier de tenir une place honorable à côté d'artistes de
la valeur de Potier, Philippe, Joly, Thénard, Lafont, M"" Albert et Déjazet. On nous payait régulièrement; ma santé ainsi que celle de ma chère compagne était excellente ; nos deux bébés poussaient à vue d'oeil ; je pouvais donc croire que le bonheur habiterait longtemps sous notre toit. Hélas ! un nouveau chagrin devait me ravir bientôt cette tranquillité d'esjjrit si nécessaire à l'artiste, au comédien surtout pour étudier avec fruit son art et se présenter devant le public avec tous ses moyens.
Je m'étais aperçu que mon père et ma mère me cachaient quelque chose, dans la crainte sans doute de m'affliger; je résolus de connaître la véi-ité. Cela me fut facile. Un jour, en arrivant à la maison paternelle, je trouvai mes paçents en larmes ; je ne pouvais plus douter qu'un malheur venait de les atteindre. Ils m'apprirent, en effet, non sans hésiter, que deux des principaux clients de mon père venaient d'être déclarés en faillite, après lui avoir souscrit pour plus de vingt mille francs de billets, qu'il avait passés à ses fournisseurs. Il avait dîi en rembourser déjà pour cinq mille francs, mais il était à bout de ressources, et on le menaçait de la prison...
— Je ne suis pourtant pas un malhonnête homme ! s'écria mon père, à la fin de ce récit douloureux; veulent-ils donc que je fasse banqueroute comme ceux qui me ruinent? Je me tuerais plutôt que de suivre leur exemple !
En entendant ces paroles prononcées avec l'énergie du désespoir, ma résolution fut bientôt prise.
— Non,m'écriai-je,tu neteUieras pas, tune feras pas
faillite !... Nous allons assembler tes créanciers, et, s'ils consentent à l'engagement que je prendrai de les payer en six années, avec la moitié de mes appointements, l'autre moitié suffira pour les besoins de notre ménage, et tout sera sauvé ! Bon courage et bon espoir !...
Dès le lendemain, j'écrivais aux créanciers de mon père, en les priant de se trouver le samedi suivant, à quatre heures , chez M. Thuillier père, agent d'affaires, rue des Francs-Bourgeois, 61.
Encore une de ces journées que je n'oublierai jamais !...
Je ne fus pas le dernier au rendez-vous, comme bien on pense. Dès que tout le monde fut réuni, M. Thuillier donna lecture d'un projet d'acte, dont voici la teneur :
« M. Bouffé fils s'engage à payer, en six années, à MM. Joubert, Landry, Serré, Bertrand, Morin, Raymond, Laplace, Rinbault et Bazin, créanciers de son père, la somme de dix-huit mille six cent soixante francs, en faisant une délégation sur moitié de ses appointements. Il s'engage à continuer cette délégation sur les nouveaux engagements qu'il pourra contracter, soit au théâtre des Nouveautés, soit atout autre théâtre. M. Bouffé s'engage, en outre, à souscrire des lettres de change de deux cent cinquante francs, payables chaque mois à la caisse du théâtre. »
Cette lecture terminée, l'un des créanciers se leva, et s' adressant à ses collègues :
— J'espère, messieurs, dit-il, que vous n'accepterez pas les conditions qu'on vient de nous proposer, car elles me font l'efl'et d'une plaisanterie ; pour ma part, je refuse positivement.
Plusieurs des assistants furent de son avis. Je les sup pliai, les larmes aux yeux, de ne pas réduire mon pau vre père au désespoir ; ils restèrent inflexibles...
J'éprouvais un vif chagrin de partir sans connaître la résolution définitive de ces hommes; mais je ne pouvais rester plus longtemps; je jouais en premier, à six heures et quart, et la pendule marquait cinq heures !...
J'arrivai aux Nouveautés, où je n'eus que le temps de me costumer bien vite ; la fièvre me brûlait, mais le public était là, il fallait l'amuser quand même.
Je commençais ma soirée par le Charpeyitier^ pièce en cinq tableaux, dont je jouais le principal rôle. Les spectateurs, en me voyant arriver sur le théâtre, avec l'air tout joj'eux d'un garçon qui vient d'épouser celle qu'il aime, étaient loin de s'imaginer que ce joyeux époux se trouvait quelques instants auparavant au milieu d'une assemblée de créanciers qui lui refusaient les moyens de sauver l'honneur et peut-être la vie de son père... Il faut vraiment une volonté surhumaine pour supporter de pareils tourments!...
Le lendemain, de grand malin, je me rendis chez M. Thuillier, où j'appris avec bonheur que ces messieurs avaient fini par consentir, non sans peine, à l'arrangement proposé. J'écrivis séance tenante la délégation et soixante-quatorze lettres de change de deux cent cinquante francs!... Ce que je venais designer devait me forcer plus tard à commettre la plus grande sottise de ma de : mon engagement au Gymnase!...
Mais j'étais content de moi, j'avais rempli mon devoir de fils, et, loin de m'inquiéter pour l'avenir, je ne songeais qu'à la joie présente de mes chers parents...
Je les vois encore , apprenant de moi la bonne nouvelle et me couvrant de baisers et de larmes!... quelle douce jouissance de savoir heureux ceux qu'on aime, surtout quand on est pour quelque chose dans ce bonheur!... Aussi je sentais redoubler mon courage, et n'ambitionnais que de me faire un nom, dans cet art du comédien, à la fois si cruel et si délicieux. Oh ! oui, bien délicieux, car les bravos qui vous réchauffent et vous enivrent font oublier toutes peines ! . . . C'est une ivresse fugitive, sans doute, mais elle est si pénétrante que j'ai une reconnaissance infinie à ceux qui me l'ont procurée, plus souvent peut-être que je ne le méritais.
Tout alla bien pendant un an ; les lettres de change étaient payées régulièrement à la caisse du théâtre, les bons rôles m'arrivaient et les succès à la suite. La moitié de mes appointements suffisait parfaitement aux besoins de notre ménage...
Mais le mauvais sort, quand il a posé sa griffe sur un pauvre diable, semble ne vouloir lâcher prise qu'après l'avoir complètement terrassé. Une calamité nouvelle vint m'accabler. On cessa de nous payer; on nous donnait de temps en temps, trente francs, vingt francs, dix francs, à-compte sur nos appointements. J'avais déjà remboursé trois des lettres de change, non payées à la caisse du théâtre ; toutes nos économies y avaient passé. Notre situation pécuniaire s'aggravait donc chaque jour ; les frais de notre maison venaient d'augmenter encore par éuite de la naissance de notre fils Hippolyte, né le lo décembre 1829,
Les créanciers de mon père, devenus les miens, me poursuivaient à outrance, au point qu'ils firent vendre notre mobilier; n'y avait-il pas de quoi se désespérer?
La position n'était plus tenable, la misère du théâtre allait jusqu'à ne plus posséder de bois pour chauffer le foyer des artistes ! . . Nous nous cotisions alors ; le garçon de service partait à la provision et rapportait trois ou quatre cotrets. Quelques-uns de nous, les moins malheureux, ceux qui n'avaient ni femme ni enfants, plaisantaient devant cette flambée, dont les pétillements semblaient rire aussi de notre misère...
Il était vraiment désolant de penser qu'avec une troupe composée de Potier, Lafont, Philippe, Joly, Cossard, Thénard, Etienne Thénard, Armand Villot, Volnys, Guénée, Derval, M™*^' Albert, Déjazet, Génot, Florval, Bury, (aujourd'hui M"* Alexis du Vaudeville), Miller et Desprez, on ne faisait pas d'argent !... A quoi cela tenait-il? A ce que les directeurs succédant à M. Bérard, qui, pendant la première année, avait dirigé les Nouveautés en homme habile, étaient incapables d'administrer un théâtre, et ne savaient profiter des ressources précieuses qu'ils avaient à leur disposition. La preuve, c'est qu'après la fermeture des Nouveautés, qui eut lieu en 1832, chacun des artistes que j'ai nommés plus haut, passa soit au Vaudeville, soit aux Variétés, soit au Palais-Royal, soit au Gymnase, et que, séparément, ils attirèrent la foule dans chacun de ces théâtres.
De bons soldats ne suffisent pas pour livrer bataille, il leur faut encore de bons chefs; et c'est là précisé-
ment ce qui manquait à cette troupe d'élite, qui, malgré son courage et un travail incessant, mais mal ordonné, ne parvenait qu'à faire des recettes à peine suffisantes pour payer les pauvres employés.