CHAPITRE XVI
Mon engagement au Gymnase. — Lettre de Ferville. — MM. Poirson et Serfbert. — Leurs brillantes promesses. — Signature de mon engagement.
Mes finances n'exigeaient, on le croira sans peine, pas le moindre cofîre-fort; j'en étais à jalouser le Juif- Errant, qui, lui, ne marchait jamais sans quelques sous dans sa poche, ce qui m'arrivait cinq jours sur six.
C'est dans cette situation que je reçus la lettre suivante :
1" mars iS^^O.
Monsieur et cher Camarade,
Je vous prie de passer à mon bureau, au.^sitot qu'il vous sei'a possible; j'ai à vous entretenir d'une affaire concernait le théâtre de Madame.
Votre tout dévoué,
Ferville.
Le lendemain, à dix heures du matin, j'étais dans le bureau de Ferville.
— Voici, me dit-il, ce dont il s'agit, MM. Poirson et Cerfbert, mes directeurs, m'ont cliargé de vous demander si vous seriez disposé à traiter avec eux. Dans ce cas, nous pourrions nous rendre à l'instant même au théâtre, où nous sommes certains de rencontrer ces messieurs.
Nous nous rendîmes au Gymnase.
Je me demandais pourquoi M. Poirson avait chargé de cette démarche un artiste de son théâtre, quand il lui eût été facile de m'écrire lui-même ? J'avais oublié que Ferville était â la tête d'une agence dramatique ; il m'en fit souvenir en m'envoyant, quelques jours après la signature de l'engagement, la note de ses honoraires, s'élevant à mille deux cents francs , qu'il voulut bien réduire à huit cents.
M. Poirson nous reçut d'une façon charmante; je ne reconnaissais plus le Poirson de la petite rue Saint- Pierre-Montmartre , dont mes lecteurs se souviennent. S'adressant à Ferville :
— Vous avez fait part à monsieur Bouffé, dit-il, du désir que nous avons de l'attacher au théâtre de Madame?
— Oui, monsieur, répondis-je, M. Ferville a eu cette bonté; mais vous ignorez sans doute que j'a encore deux ans et cinq mois à faire aux Nouveautés?
— Je le sais, mais ce théâtre ne peut tenir longtemps ; dans tous les cas, nous ferions un engagement qui ne partirait que du jour où vous serez libre.
Il n'y avait guère à hésiter : nous n'étions pas payés, la faillite nous menaçait, chaque jour je pouvais me trouver sans place; que serions-nous devenus alors?...
C'est une triste chose que la crainte ; elle m'a fait commettre bien des fautes, et la plus grave, sans aucun doute, a été l'engagement que je raconte ; mais on n'échappe pas à sa destinée.
— Voyons, monsieur Boufî'é, reprit M. Poii'son, venez avec nous ; nous vous proposons un engagement de cinq ans. Quant aux appointements... trouvez-vous que M. Ferville soit un artiste de talent?
Ne me doutant pas qu'on me tendait un piège, je répondis sincèrement, quoique un peu surpris de celte demande à brùle-pourpoint :
— Je serais donc le seul à ne pas regarder M. Ferville comme un comédien de premier ordre? Je ne désire qu'une chose, c'est d'arriver, un jour, à la perfection qu'il possède.
— Eh bien , dit M. Poirson , nous vous donnons les mêmes appointements que ceux de ce.. . grand artiste!...
Quel diplomate que cet homme, grand Dieu!... et dans quel traquenard étais-je tombé !
Ces fameux appointements consistaient en : cinq cents francs par mois et un jeton de cinq francs dans la seconde pièce , c'est-à-dire qu'il fallait jouer deux pièces pour avoir droit à ce jeton...
Si Ferville n'eût été présent, peut-être aurais-je osé faire observer à mon acheteur qu'il m'offrait moins que je ne gagnais aux Nouveautés; mais, en parlant ainsi, je pouvais froisser Ferville, car c'eût été lui dire en face que je valais plus que lui. Et puis, on aurait pu me répondre que je gagnerais toujours plus qu'aux Nouveautés, où l'on ne me payait pas du (ont. .
— Notez, mon cher monsieur Bouffé, ajouîaPoirson, que l'engagement que nous vous proposons n'est qu'un point de départ ; demandez à Ferville, à Numa, à Bernard-Léon, si leurs appointements n'ont pas été doublés depuis qu'ils sont entrés au théâtre de Madame? Quant à ceux de monsieur Ferville, ils seront augmentés l'année prochaine.. Venez donc avec nous, et si, comme je l'espère, vous devenez l'une des colonnes de notre théâtre, vous n'aurez pas affaire à des ingrats I...
Ces paroles étaient prononcées avec tantde franchise, que, dans un élan de délicatesse, ou plutôt de folie, je m'écriai :
— Puisqu'il en est ainsi, monsieur, j'accepte; seulement, pour vous prouver que j'ai confiance en votre promesse, je demande que l'engagement soit de dix ans, au lieu de cinq, car si j'obtiens quelques succès au théâtre de Madame, je désire y terminer ma carrière d'artiste...
— Vous avez raison, fit M. Poirson, et vous n'aurez pas à vous repentir de cette confiance.
Je signai séance tenante ce fatal engagement !...
On se demandera peut-être, quelles raisonsje pouvais avoir pour enchaîner ainsi ma liberté ? Je ne voulais pas courir de théâtre en théâtre ; on parhit beaucoup d'organiseï- au Gymnase des pensions de retraites; à cette époque c'était à qui ferait partie de cette société d'artistes remarquables; enfin, d'après les promesses de Poirson, j'espérais avoir conclu une excellente affaire.
Et puis, on n'a pas oublié que je tiemblais à l'idée de l'Cstcr sans engagement, au cas où les Nouveautés
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fermeraient. Cela n'eut pas lieu malheureusement, et je fus forcé d'y rester jusqu'à la fin de mon engagement : deux ans et cinq mois.
Je me trouvais lié pour pi'ès de treize années, tant aux Nouveautés qu'au Gymnase! Et, ce qu'il y avait de plus fâcheux, de plus malheureux même, c'est que pendant le long espace de temps qu'il me fallait encore demeurer place de la Bourse, je pouvais augmenter en talent et en réputation. Je venais donc, comme je l'ai dit plus haut, de commettre la plus grande sottise de ma vie, en me hâtant de signer un engagement de dix années avec le théâtre de Madame.
On me pardonnera de m'étre étendu aussi longuement sur le sujet qui précède, mais j'ai cru ces détails utiles pour édifier ceux qui m'ont blâmé d'avoir enchaîné ma liberté, pour moitié de ma carrière artistique; ils verront que, dans la position difficile où je me trouvais, je ne pouvais hésiter un instant.