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CHAPITRE XVII

Le directeur des Nouveautés. — Sa vengeance. — Une clause d'engagement. — Un faux calcul. — Gillelle de Narbonne. — Trois représentations de cette pièce dans la même soirée. — Elisa Jacob. — Le théâtre Italien. — La vieille souffleuse. — Le théâtre Montmartre. — Derval cocher de fiacre. — Une idée de Déjazet. — La Chatte blanche. — Je deviens acrobate. — Une trappe anglaise. — Plongeon dangereux. — Un colis hu-

^main, — Engagement à Londres. — Faillite des Nouveautés.

En apprenant mon engagement avec Poirson , le direcleiir des Nouveautés .s'écria, en plein foyer des artistes, qu'il me tenait encore pour longtemps ; qu'il m'userait jusqu'à la corde, en me faisant jouer tous les jours et tous les rôles qu'il lui plairait; qu'enfin il ne rendrait à Poirson qu'un artiste fatigué, malade, un véritable invalide.

Il en avait les moyens, d'après cette clause de nos engagements, qui dit : — « Le directeur se réserve le droit de faire jouer M. *** deux fois par jour, si les besoins de l'administration l'exigent, et cela sur les théâtres qu'il lui conviendra de choisir, sans que l'artiste puisse s'y refuser. Il se réserve, en outre, de supprimer les api)ointements de M.***, fût-ce pour un seul jour de

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maladie. » — H y a vingt-cinq articles de ce genre, et, quand l'artiste a le malheur de signer ce contrat de galérien sans le lire (ce qui m'est arrivé), il se trouve lié à un homme qui dispose au gré de son caprice de l'avenir, de la fortune, de la santé, et quelquefois de la vie de ses pensionnaires.

Je crois inutile de donner ici la liste du quarteron de chefs-d'œuvre que mou directeur m"imposa dans l'espace de vingt-sept mois. Je veux pourtant vous parler de l'un d'eux, Gillette de Xarhonne, comédie en trois actes, qui eut un très brillant succès. M°" Albert jouait le rôle de Gillette d'une façon charmante, comme comédienne et comme chanteuse.

Cette pièce me rappelle un incident curieux; nous la jouâmes trois fois dans une même soirée. Aux Italiens d'abord, à six heures et quart, au bénéfice d'Elisa Jacob. Toute enfant, cette artiste avait créé le rôle du Chat- Botté, à la Gaîté, dans le Marquis de Carahas ; quelques années plus tard, elle débutait à la Porte-Saint- Martin, dans un rôle d"ingénue, où elle fut remarquée. Cette pauvre fille, malade depuis plusieurs mois, mourut cinq jours après la représentation dont je parle; elle avait à peine dix-neuf ans.

Des Italiens, place Favart, nous nous rendîmes au théâtre de Montmartre, pour jouer au bénéfice de la vieille souffleuse, qui n'était pas parvenue à économiser des rentes sur ses appointements de huit cents francs; la recette atteignit le maximum, au contentement de tous.

On pense bien que pour ménager les frais, nous n'avions pas gardé les voitures qui nous avaient amenés ;

on devait en envoyer chercher pour nous reconduire aux Nouveautés. Mais les garçons de théâtre n'en purent rencontrer une. On était en hiver, il pleuvait à verse, et nous étions attendus à notre théâtre, pour finir le spectacle par cette même Gillette. Il fallait partir, n'importe comment!

Nous étions en costumes moyen âge : pas moyen de courir les rues en robes de velours, l'épée au côté et le parapluie sur la tète ! On prêta à M™^ Albert une paire de sabots, des brodequins à Derval, à moi et au vieux Coco ïhénard de vieilles bottes de chevalier, et nous partîmes.

A la barrière, nous avisâmes un fiacre sans cocher ; celui-ci, attablé dans un cabaret borgne, refusa de nous conduire, malgré les cinq francs que nous lui offrîmes. Alors Derval prit un parti désespéré; il nous entraîna, nous fît monter en voiture , grimpa sur le siège, et nous lança à fond de train jusqu'au théâtre, risquant vingt fois de nous verser ou d'écraser les passants, stupéfaits de voir un cocher de fiacre couvert d'un manteau brodé, et coiffé d'une toque de velours ornée de diamants.

Nous arrivâmes sans accident, Dieu merci ! Le concierge mena la voiture à la suite des autres, place de la Bourse ; nous ajustâmes un peu nos toilettes et nous jouâmes la pièce pour la troisième fois.

J'ignore si les deux pur-sang du fiacre furent indisposés de leur course frénétique, mais je sais que j'avais grand besoin de mon lit, après cette soirée mouvementée.

Une pnrlie déplaisir bien autrement fatigante devait bientôt m'être offerte.

Une troupe de mimes anglais, engagée aux Nouveautés, et pour laquelle on avait monté à grands frais la Chatte Blanche , pantomime en douze tableaux, importée d'Angleterre, joua pour la première fois le 8 juin 1830. Ils étaient près de leur cinquantième représentation, quand éclata la révolution de 1830.

On brûlait, le 27 juillet, le corps de garde de la place de la Bourse, au moment où devait commencer le spectacle. Nos pauvres Anglais crurent qu'on allait les massacrer ; on chercha vainement à leur faire comprendre qu'ils ne couraient aucun danger; n'écoutant que leur frayeur, ils se cachèrent dans les dessous du théâtre. On dut leur portera manger dans cette obscure demeure, qu'ils quittèrent bientôt pour retourner en Angleterre.

Il passa par la tète de Déjazet de continuer à jouer cette pantomime en la montant avec les artistes du théâtre. Voici comment elle distribuait les rôles :

Coloml)ine Dhjazet.

Arlequin Armand Vii.lot.

Cassandre Dubourjal.

Le C]o^\-n Bouffé!!!!

Elle prétendait que cela piquerait la curiosité du pubUc, et que nous ferions beaucoup d'argent.

Je refusai d'abord de me prêter à cette pasquinade ; mais Déjazet tenait à son idée, convaincue, disait-elle, qu'une pluie d'or allait tomber dans la caisse vide du théâtre. Je finis par vaincre marépugnance, en pensant

à la position de nos pauvres emplovés ; j'y mis pourtant cette condition, que le directeur n'ayant pas le droit de nous forcer à faire les acrobates, s'engagerait à payer avant tout nos employés ainsi que les plus nécessiteux de la troupe. Il nous donna sa parole, et, quatre jours après, nous commençâmes nos gambades.

Du moment qu'il s'agissait d'une bonne action, j'avais pu consentir à Vivempaillasser ; mais je ne voulus pas me barbouiller la figure comme ces clowns anglais, qui se font hideux, je ne sais pourquoi. Je m'habillai en valet de carreau ; ce costume, exactement semblable à celui de la carte, est très joli au théâtre...

Mais, mon Dieu ! quelle chose fatigante que cette course au clocher, qui ne durait pas moins de deux heures, sur une musique ad libitum, musique ravissante du reste, remplie de motifs délicieux, et signée Adolphe Adam ! Et ces sauts à travers le vitrage d'une boutique de barbier, ornée d'un rasoir monstre servant d'enseigne, qui décapitait le pauvre clown, dont la tête roulait sur le théâtre, et n'était rajustée qu'avec mille peines par le père Cassandre !

Il fallait encore me jeter à corps perdu dans une trappe anglaise, invention diabohque, dont les deux vantaux se refermaient par des ressorts qui ne laissaient que bien juste la place pour passer. De là, j'allais tomber dans une toile, que quatre hommes tenaient par les coins.

Un soir, je me lançai à la volée dans l'affreuse trappe, persuadé de renconti'er comme la veiile cette espèce de hamac bien tondu, mais j'avais compté sans le 'petit hleu qu'un de mes sauveteurs avait absorbé dans la

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soirée... Ce malheureux n'ayant pas eu la force de tenir son coin, j'allai piquer une tête sur le plancher. J'en fus quitte, cette fois, pour une forte écorchure au front, mais j'aurais pu me tuer ; alors l'intention de mon aimable directeur de ne rendre à Poirson qu'un artiste invalide^ eût été plus que réalisée. Il avait fait d'ailleurs, ce brave homme, tout ce qu'il avait pu. Ma frêle santé avait bien souffert du service pénible qu'on m'imposait, et surtout du tourment de ne pouvoir tenir les engagements contractés avec les créanciers de mon père ; pourtant, grâce à mon courage, à ma volonté, à ma passion pour le théâtre, j'étais en état de rester longtemps encore sur la brèche.

L'accident dc la trappe n'était que le prélude de ce qui devait m'arriver quelques jours plu? tard. Le père Cassandre, que jouait Dubourjal, trouvant le pauvre clown étendu sans connaissance, à la suite des volées de coups de bâton qu'Arlequin lui avait fait administrer par une dizaine de diablotins, le chargeait comme un paquet sur son épaule, et l'emportait en courant. Ce soir-là, Dubourjal, après un faux pas, chancela, et me fit toml)er de sa hauteur sur le parquet. Il me releva et me conduisit dans Ja coulisse, où je m'évanouis. Je revins bientôt à moi, et ne voulus pas qu'on rendit l'argent au public; le régisseur fit une annonce; et, tout éclopé qne j'étais, je continuai ma gymnastique; mais, le lendemain, je pris le lit pour y rester luiit jours avec la fièvre.

Notre camarade Mathieu, qui fut chargé de me remplacer, ne put y résister longteinps; après la cinquième soirée, le pauvre garçon tomba malade d'une fluxion

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de poitrine qui faillit l'emporter. Ainsi finit l'histoire

de cette haute comédie!

Ce qui nous consola un peu, lui de ses souffrances,

moi de mes contusions, c'est que les quelques receltes

très passables que nous avions réalisées, permirent de

donner du pain à nos employés, ainsi qu'aux artistes

à petits appointements.

Quant à nous autres matadors, dont la plupart ne

possédaient pas cinquante francs, on nous devait près de trois mois, et il n'était nullement question de payement, lorsque Pélissier, ancien artiste de l'Odéon, directeur du Théâtre-Français de Londres, m'offrit un engagement de deux mois, pour février et mars 1832, à raison de deux mille francs par mois, mille francs payables d'avance. C'était la manne tombant dans le désert!... Je ne voulus cependant rien terminer avant d'avoir vu mon directeur ; il fut convenu avec Pélissier, que je lui donnerais une réponse positive trois jours après. Sans perdre de temps, je me rendis auprès de M. Bossange qui représentait M. Bouin ; je le priai de m'autoriser à toucher deux cents francs à la caisse sur mes appointements arriérés. Il me promit que, le soir même, il les ferait remettre à ma loge ; mais, comme sœur Anne, je ne vis rien venir, et, pendant trois jours, il me fut impossible de mettre la main sur le directeur. Alors, semblable au loup que la faim chasse hors du bois, je m'engageai pour Londres.

Ne voulant pas, en parlant, laisser la direction dans l'embarras, je me confiai à mes excellents camarades Volnys et Armand Villot, en les priant d'apprendre les deux rôles que je jouais en ce moment. Nous étions

au \0 janvier, et je ne devais partir que le :27 ; ilî avaient donc le temps nécessaire pour se mettre en mesure de me remplacer ; ils le firent avec une bonne grâce, un dévouement que je n'oublierai jamais. Cette précaution prise, mon départ ne pouvait causer grand dommage au théâtre qui, du reste, fit faillite cinq semaines plus tard...

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