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CHAPITRE XVIII

Mon premier voyage par terre et par mer!.

Il était convenu que Pélissier viendrait me prendre chez moi, le 27 janvier ; il fut exact au rendez-vous.

A minuit, les grelots de la chaise de poste se faisaient entendre. J'embrassai ma bonne compagne et nos chers enfants, que je me gardai bien d'éveiller, car ces petits anges dormaient, à deux tnais trois cœurs ^ comme disait ma grand'mère. Ce n'était pas sans chagrin que je quittais cette famille chérie !... J'aurais bien voulu les emmener avec moi, mais la nécessité, la raison, me faisaient un devoir de renoncer à ce bonheur; nous eussions dépensé jusqu'au dernier schelling de mes appointements, sans suffire aux besoins de quatre personnes , car, dans ce charmant pays des brouillards, il n'y avait vraiment d'abordable, comme prix, que les oranges, les bas de colon, les pommes de terre et les gilets de flanelle.

A sept heures du matin, nous n'étions encore qu'à Beauvais ; la route devenait de plus en plus mauvaise,

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à cause de la neige et du verglas !.. Nos pauvres chevaux n'allaient qu'au petit pas; tout à coup, la voiture s'arrêta. Le postillon se présenta à la portière, en nous annonçant que la cheville ouvrière venait de sauter, et que l'avant-train était séparé de la caisse. Impossible de continuer, et nous nous trouvions à plus d'une lieue de toute habitation 1...

Il fallait pourtant sortir de ce mauvais pas. Le pjostillon enfourcha un des chevaux, et partit au galop à la recherche d'un charron ; il reparut au bout de deux heures, avec un ouvrier muni des ustensiles nécessaires. La neige tombait toujours, nous étions transformés en ours blancs; il nous parut cependant peu prudent de remonter dans la voiture, le charron n'a\-ant pu faire que ce qu'il appelait un rafislolarje. Le plus sage était de gagner à pied' la maison où l'ouvrier pourrait compléter sa besogne.

Le postillon, tenant ses chevaux par la bride, conduisait la vieille guimbarde, avec la même douceur que s'il se fût agi d'une jeune mariée. Quand le charron la vit au jour, il la reconnut pour une ancienne connaissance, qu'il traita même d'une façon assez cavalière :

— Comment c'est encore toi, ma pauvre vieille ? Ah ! ben bigre 1 tant mieux! j'croyais ben, la dernière fois que je t'ai reboiiisée, ne plus jamais te revoir. — Figurez-vous, messieurs, continua-t-il, que l'père Touvenin, qui vous l'a louée à Calais, nous dit d'puis dix ans qu'c'est son dernier voyage... C'est un brave homme, le père Touvenin, je l'connaisdlongue date; il est riche, mais le gaillard n attache pas ses chiens avec des saucisses, comme on d'û, y pvéïèvc les vendre à ses prati-

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ques, lui pas bêle! Qu'il y prenne garde, pourtant, elle finira un jour par tomber en miettes sur la route !

— Savez-vous que vous n'êtes pas rassurant, mon brave ? lui dit Pélissier.

— Oh ! pas d'danger, avec les emplâtres que j'viens d'iui poser, j'vous garantis, qu'en allant doucement, la vieille coureuse vous conduira jusqu'à l'hôtel du Chariot d'or, mais là, on fera bien d'ia mettre au lit pour toujours, car elle est bien malade.

C'était un farceur, ce charron de village, et qui ne manquait pas d'esprit naturel. Je copiai son enseigne, qui me sembla vraiment étonnante :

« Jacques Bertaut, charon, fabricant de bérouettes (lisez brouettes), carde les matelas^ doue des lesson de flageolet, fer les chevaus, fait danssé le dimanche au besoin, et se charge aussi dais déménagements. »

Je n'ai rien voulu changer à l'orthographe de cette ambitieuse pancarte.

Nous montâmes en voiture, laissant le loustic charron enchanté de la générosité de Pélissier.

— Bon voyage, messieurs, nous cria-t-il, et loi, charmant postillon, ménage la donzelle et n'oublie pas d'dire au père Touvenin d' changer son enseigne; je n'sais pas comment on a l'toupet d'mettre au-dessus d'sa porte Au Chariot d'or, quand on loue aux voyageurs une pareille bérouetle !

Nous arrivâmes enfin à Calais, à quatre heures du soir, enchantés de pouvoii' changer de vêtements devant un bon feu.

Une heure plus tai'd, la cloche du dîner nous appe-

Jait à la table d'hôte, dont les convives se composaient d'employés de la ville, de commis-voyageurs, de capitaines de paquebots anglais et français.

Oh ! les braves gens que ces capitaines ! lis décidèrent, séance tenante, qu'ils ne s'embarqueraient pas ce soir-là, la mer étant trop mauvaise. Je crois que je les aurais embrassés, sans la crainte de passer pour un fou, ou pour un poltron... que j'étais. Je me réjouissais, en moi-même, de passer la nuit dans mon lit, après le voyage si pénible de Paris à Calais. Mais j'avais compté sans un diable de courrier de cabinet , qui tomba comme une bombe au milieu de la salle, et, sans autre préambule, demanda :

— Le capitaine du paquebot français est-il ici ?

— C'est moi, monsieur, répondit en se levant un homme de haute taille, doué d'une belle et sympathique physionomie.

— Dans combien de temps partez-vous pour Londres?

— Je ne pars pas, monsieur; la mer n'est pas tenable. — 11 faut pourtant que je traverse ce soir, à quelque

prix que ce soit, je donnerai vingt-cinq louis s'il le faut.

— Je ne vous y engage pas.

J'espérais que cet enragé s'en tiendrait à l'avis du capitaine; mais il paraît qu'ils sont très entêtés, les courriers de cabinet.

— J'en trouverai un autre, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Alors, le capitaine anglais, gros bonhomme d'une cinquantaine d'années, à figure écarlate, cheveux et favoris de même couleur, s'écria d'une voix enrouée :

— Vingt-cinq louis? eh bien, moi partir!

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Le gredin, je l'aurais battu de bon cœur!

— Ah! riposta le beau capitaine, c'est comme ça que vous tenez compte de ce dont nous sommes convenus tout à l'heure ? Puisque vous manquez à votre parole, je pars aussi, moi ! Ce serait la première fois^qu'un Français aurait reculé devant un Anglais. — Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il au courrier, mais à condition que vous garderez vos vingt-cinq louis et ne payerez votre passage que comme les autres voyageurs.

— Volontiers, puisque vous le voulez ainsi.

Il fallait partir. Le paquebot étant à l'ancre à une demi-lieue environ du port, nous fûmes obligés d'aller le trouver dans une espèce de coquille de noix. Nous voilà donc les jambes allongées sur les malles qui remplissaient cette coquille jusqu'aux bords. Les vagues furieuses semblaient dire : « Ah ! vous ne voulez pas venir à nous? eh bien, nous irons à vous ! » et les cruelles tenaient parole. Quelles douches ! grand Dieu ! et quel triste édredon !

La mise en scène était splendide; je la trouvais même par trop nature, moi qui n'avais jamais vu la mer qu'au Cirque ou à la Gaîté. Enlin, nous abordâmes le paquebot. A peine déposé sur cette escarpolette nautique, je sentis que l'on aurait eu tort de me traiter de sans cœur. Je me hâtai de descendre au salon, dont la société me parut très peu disposée à former des quadrilles. La conversation languissait ; l'assemblée manquait d'entrain ; la pâleur couvrait tous les visages. Une seule place restait inoccupée, je m'y installai. A peine étais-je assis que le paquebot se mit à exécuter une polka désordonnée, et que, tout à coup, une trombe énorme vint

inonder la salle. Pélissier et son neveu furent renversés, et restèrent immobiles sur le parquet, transformé en baignoire. Cette inondation subite avait causé une panique générale ; plusieurs vovageurs furent tellement effrayés en voyant ce déluge, qu'ils quittèrent leur place pour gagner la porte. Je ne tardai pas à les suivre sur le pont, où j'appris une bien mauvaise nouvelle: on manquait de charbon. Nous marchions depuis plus de cinq heures; le temps était jhorrible, la mer très méchante, et nous nous trouvions encore à trois heures de Douvres : impossible d'y aboi-der,le vent soufflant des côtes d'Angleterre. Le capitaine ordonna donc de déployer les voiles, et nous retournâmes à Calais, où nous arrivâmes à deux heures du matin.

On conviendra que mon premier voyage en mer n'était pas engageant, et pourtant il fallut recommencer dès le lendemain. Nous ne fûmes pas plus heureux que la veille ; le temps était toujours épouvantable, et ce fut seulement après six heures d'un ballottage atroce que nous arrivâmes en vue des bassins de Douvres, par marée basse. Une vingtaine de barques entourèrent bientôt le paquebot ; on alluma plusieurs flammes de Bengale, ce qui donnait au tableau un aspect tout à fait fantastique. Enfin, nous touchâmes terre, brisés, mouillés jusqu'aux os.

Nous partîmes de Douvres le lendemain, à huit heures du matin. Arrivé à Londres, je descendis non loin du théâtre, à l'hôtel Giraudier, où je demeurai pendant les deux mois de mon séjour dans cette capitale. Comme il ne s'agissait pas de vivre en grand seigneur, je me contentai pour appartement d'une petite chambre au

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second élagc, sur le (lerriùre ; elle n"élaiL pas d'une gaieté folle, cette chambre, dont la fenêtre donnait sur une petite cour de deux mètres carrés, servant d'échaudoirà un boucher, triste spectacle auquel je me gardai bien d'assister deux fois.

Je payais cette réjouissante habitation une guinée, c'est-à-dire vingt-cinq francs par semaine ; mon portemonnaie en jetait les hauts cris. Tout le reste était à l'avenant du loyer de ce petit palais; en sorte que, sans faire de folies, je dus dépenser quatre cent cinquante francs par mois.

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