‹ Mes souvenirsChapitre 3 sur 69 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un mariage d'enlants. — Ma mère. — Trois sourds-muets. — 1814. — Le siège de Paris. — Mon père prisonnier. — Une maladie de trois années. — La bonne religieuse. — Les Funambules. — Retour à la santé.— L'ancien dortoir des Filles Sainte-Marie. .

Mftn père avait dix-neuf ans à peine quand il épousa, en 1799, ma mère qui en avait quinze. Ce ménage d'enlants n'ayant pour toute dot que son amour, pour toute fortune que son courage, parvint, à force de veilles et de privations, à fonder un établissement où fulont occupées, plus tard, jusqu'à trente personnes. Cela eut lieu en 1806. 11 avait fallu passer bien des nuits au travail pour en arriver là, et surtout pour subvenir aux dépenses d'une maison plus lourde de jour en jour, car un petit frère ou une petite sœur augmentait cha(pie année la famille.

Ma pauvre mère mourut, jeune encore, en mettant au monde son vingt-deuxième enfant. Dans ce nombre figuraient trois sourds-muets, une fille et deux garçons dont l'aîné fut tué en duel à l'âge de vingt-trois ans. On verra, dans la suite de ces souvenirs, le malheur

qui frappa le plus jeune. Quant à ma sœur, nous eûmes la douleur de la perdre à peine âgée de dix-sept ans, et cela au moment où, ayant terminé son éducation à l'institution des sourdes-muettes, elle allait revenir parmi nous.

Nous étions loin de prévoir alors les chagrins qui devaient nous accabler plus tard. L'établissement dv mon père avait pris une grande importance, nous possédions une très-belle clientèle, et les affaires mar- "chaient au delà de toute espérance, lorsqu'au commencement de l'année 1814, l'invasion des puissances coalisées vint causer en France une panique générale.

Les travaux cessèrent jtout à coup, et, pendant plus de six mois, l'atelier fut désert : pas un pouce d'ouvrage. Les payements furent suspendus, et pourtant il fallait nourrir douze enfants, le père, la mère, la grandmère et cin^ apprentis : vingt personnes.

On payait alors un pain U7i franc vingt centimes, et il en disparaissait souvent quatre ou cinq par jour, sans compter le reste : toutes nos économies y passèrent.

Cette malheureuse année devait apporter bien d'autres chagrins dans notre famille.

Mon père, qui aimait Napoléon jusqu'à l'idolâtrie, voulut absolument aller se battre aux partes de Paris. Nous demeurions alors près de la place de la Bastille, dans la maison qui touche au temple protestant.

Nos croisées donnaient sur cette place. Depuis huit jours on ne voyait, on n'entendait qu'une longue file de bestiaux, de charrettes remplies de meubles, de matelas, d'ustensiles de ménage, conduites par de pauvi'es

gens de la campagne fuyant le pillage, traînant à leur suite une foule d'enfants et de vieillards. Des tfoupes d'hommes de toutes les classes parcouraient les rues en criant: " Aux armes! » quelques-uns armés de piques, de bâtons au bout desquels étaient emmanchées de vieilles baïonnettes, etc.; des groupes de femmes, curieuses d'apprendre les nouvelles, se sauvant à la moindre alerte en jetant des cris d'épouvante !... le tocsin sonnant à toutes les églises!... les canons de la barrière du Trône, où se trouvait mon père, ceux de l'ennemi, et surtout ceux du fort de Vincennes que le brave Daumesnil faisait toilner à chaque minute!... En fallait-il davantage pour effrayer ma pauvre mère qui, à pein»; en convalescence d'une grave maladie, et ne pouvant encore sortir de son lit, se trouvait seule avec ses enfants et les voyait déjà massacrés par les Cosaques, car on faisait courir des bruits bien faits pour épouvanter les mères de famille : on disait qu'ils brûlaient, qu'ils pillaient, qu'ils tuaient tout sans pitié ! — Aussi cette chère mère nous avait-elle fait venir tous dans sa chambre ; elle se persuadait que nous y étions moins en danger que dans une autre pièce de l'appartement, et que ces barbares auraient pitié de la poule et de ses poussins.

Nous étions sans nouvelles de mon père depuis trois jours; nous savions seulement qu'il était toujours à la barrière du Trône où l'on se battait sans cesse; notre inquiétude augmentait à chaque instant.

Enfin, après quatre jours d'angoisses, après l'entrée de nos vainqueurs dans ce Paris qui leur enfilait plus de qiùnze mille hommes, notre bon père revint.

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