CHAPITRE XIX
Deux mois à Londies. — Le théâtre de Hay-Market. — Ma première représentation. — Un cuisinier français. — Le théâtre Adelphi. — NapoU'on n Scliœnbrunn. — Le public des petits théâtres. — Le Tartuffe et Le Misanllirope arrangés. — La famille Kemble. — John Rives. — Parklav. — Les Gentlemen.
Je débutai au Théâtre-Français (Hay-Marliel) de Londres, le o février 1831, par Caleb et le Marchand de la rue Saint-Denis.
Ce théâtre, ne jouant que par souscription, recevait en général un public d'élite, fine fleur de l'aristocratie de toutes les classes, aussi bien du haut commerce que de la noblesse, voire même de la cuisine, car, dans ce pays, l'aristocratie règne partout.
J'ai connu l'un des Vatel français en grande réputation à Londres. Attaché au service du duc de Norlhiiinberland, cet homme ayant fort bonne façon, et qu'on aurait plutôt pris pour un notaire que pour un héros de cuisine, s'occupait de littérature et faisait même de la peinture pas trop mauvaise : un artiste, enfin. Il nous traça un jour l'exposé de l'empire que les cuisiniers exerçaient à Londres, on ils gagnaient a^s?/. d'ar-
gent pour qu'il espérât, lui, retourner en France avant peu, avec huit ou dix mille francs de rente.
(( Il faut vous dire, ajouta-t-il, que nous donnons « aussi des représentations et qu'à part le feu des fource neaux, ceux que nous touchons en espèces ne sont « pas à dédaigner. J'ai été appelé hier chez le Lord- « Maire, pour dresser un nouveau plat composé pour « le dernier banquet donné par mon patron. Le pa- « lais des convives fut tellement satisfait de ma com- « joosition, que je fus complimenté, applaudi, et même « redemandé . Je vais encore demain , chez le duc « d'York, donner une représentation, non de mon mor- « ceau de chant comme Rubini ou la Malibran, mais « de mon morceau de cuisine. Que voulez-vous ? à <( chacun sa gloire ! Vous, comédiens, vous prenez le «public par les yeux, les oreilles et le cœur; nous « autres gâte-sauces, nous le prenons par la bouche et « l'estomac. Nous sommes une puissance, mon cher « M. Boufte ; mais vous avez sur nous l'avantage de « renvoyer vos auditeurs gais et bien portants, tandis « que, souvent, notre public regrette d'avoir pris trop « à cœur les pièces que nous venons de lui offrir, avec « une tentatrice mise en scène, ce qui ne l'empêchera « pas d'assister à la nouvelle représentation que nous « lui donnerons. »
Mais, c'est assez parlé de l'art culinaire ; revenons à la cuisine dramatique, souvent aussi diflicilc à digérer que les mets les plus lourds.
Nous ne donnions que trois représentations par semaine, les mardi, jeudi et samedi. Cela me permit de visiter quelques théâtres anglais, Adelphi-rhéâlre, d'à-
bord, où je vis représenter Napoléon à Schœnbrunn, la même pièce qu'on venait de jouer à la Porte-Saint- Martin, de Paris. Je n'avais jamais entendu d'applaudissements pareils à ceux qui éclataient chaque fois que l'empereur paraissait sur la scène. Il ne parlait pas, bien entendu, car il eût été ridicule de le faire s'exprimer en anglais ; on en avait fait tout bonnement un personnage muet, un mime enfin. Quant à la pièce, on l'avait coupée, allongée, travestie; les arrangeurs ou plutôt les dérangeurs anglais, n'y regardent pas de si près. Malgré tout, elle obtenait un énorme succès.
Un usage assez singulier dans les théâtres populaires de Londres, et que je ne pouvais comprendre avant qu'on me l'eût expliqué, consistait à lancer, à la suite des applaudissements, dénormes coups de sifflets, comme manifestation de l'enthousiasme des spectateurs.
Un autre jour, à Covent-Garden, je vis jouer le Tartuffe de Molière, sous le titre de V Hypocrite. L'arrangeur, trouvant sans doute que Molière n'avait pas su tirer parti des personnages de ce chef-d'œuvre, s'était mis à la besogne, et avait taillé un rôle très important à Laurent, qui, chacun le sait, ne paraît pas du tout dans la pièce incomplète du poète français, et qui n'est même nommé qu'une fois, à l'entrée de Tartuffe. ^me pernelle n'avait pas été oubliée. Le massacreur s'était dit sans doute que la pièce manquait de gaieté ; il la faisait paraître avec Laurent dans tous les actes. Ces doux personnages ne marchaient jamais l'un sans l'autre; toutes leurs scènes se ressemblaient : M""^ Pernelle se lamentait sans cesse sur le sort de son ami Tartuffe, que ses petits-enfants traitaient d'imposteur; le bon Laurent
enchérissait sur ce cliagrinet pleurait en plaignant son malheureux maître, « l'homme le meilleur, le plus hu- « main, le plus vertueux de l'univers ! » et les sanglots recommençaient de plus belle, suivis d'une scène de mouchoirs sur laquelle l'arrangeur comptait évidemment beaucoup, comme grand effet comique, et qui n'était réellement qu'une pasquinade.
Laurent, beuglant sa douleur, tirait l'un après l'autre quatre ou cinq mouchoirs de poche, les tordait après les avoir trempés de larmes et en empruntait d'autres à M""^ Pernelle pour en faire le même usage, à la grande joie du public.
Mais le bouquet de cette bouffonnerie, ']& devrais diie de cette turpitude, était une scène ajoutée à la fin de la pièce, qui finit, comme on sait, par ces deux vers dits par Orgon, après l'arrestation de Tartuffe :
Et par un doux hymen couronner en Valère La flamme d'un amant généreux et sincère.
Laurent, qui s'était caché derrière un paravent à l'entrée de l'exempt, paraissait tout à coup au-dessus de ce paravent, et là, comme d'une chaire, déblatérait contre son maître, l'accablant de reproches : — « Il n'a que ce « qu'il mérite; il me rendait le plus malheureux des « hommes; il m'a fait verser toutes les larmes de mon « corps !! » — Puis, })renant tous les mouchoirs dont j'ai pai'lé et les étalant sur le bord du paravent: — « Voyez plutôt si j'en impose. » — A cette scène de Guignol, les applaudissements, les bis éclataient de toutes paiLs et ne cessaient que lorsque l'acteur avait
recommencé jusqu'à trois fois sa tirade. Il faut dire que c'était Liston^ le Potier anglais, adoré du puljlic, qui jouait ce personnage d'une façon vraiment originale.
Les arrangeurs avaient fait encore , du Misanthrope, une espèce de drame en quatre actes et huit tableaux, qui se jouait à Princes's-Ttiéàtre, sous le titre de l'Irascible. Ce chef-d'œuvre était naturellement méconnaissable !...
Heureusement, pour me refaire un peu, je pus entendre et applaudir plusieurs artistes de talent : M"'= Kemble et ses deux frères, jouant le répertoire de Shakespeare d'une façon remarquable; John Ryves, acteur vrai et de bon goût, qualité que l'on rencontre rarement chez le comique anglais; Parklay, jeune artiste de vingt-cinq ans, jouant dans la même soirée, avec un égal succès, Pierre le couvreur, vaudeville, et Charles XII, tragédie.
Comme je n'ai pas la prétention de faire ici l'histoire des théâtres anglais , je m'arrête pour retourner à Hay-Market, où était annoncée ma dernière représentation.
Messieurs les abonnés avaient leurs entrées dans les coulisses du théâtre, et ne manquaient jamais d'y venir à chaque enlr'acte. Tous ces gentlemen se montraient d'une amabilité extrême; je remarquai avec plaisir qu'ils adressaient leurs compliments aux artisles ne jouant que des rôles effacés, d'une façon aussi gracieuse qu'a ceux qu'on est convenu de décorer du titre brillant d'étoiles.
Ils étaient dans le vrai en agissant ainsi, car il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croii'e de s'acquitter
loi Mi:S SOUVENIRS.
convenablement de cette tâche ingrate ; il faut y avoir passé pour le bien comprendre. On ne se doute pas de l'émotion qu'éprouve, au moment d'entrer en scène, un pauvre garçon chargé de débiter quelques lignes insignifiantes, le plus souvent dangereuses, et cela sans espoir de se rattraper à la scène suivante, puisqu'il n'a plus rien à dire !.. Ces quelques lignes lui sont ordinairement confiées par son duTcteur, dans le but de s'assurer si l'on pourra se risquer à lui donner un rôle plus im[nirtant. Il s'agit donc jjour lui de paj'er comptant, car, de ce bout de rôle, dépend souvent tout son avenir. Vernet, Odry, Legrand, Arnal, et tant d'autres que j'oublie, sont sortis ainsi des chœurs, \)ù\\v devenir de charmants comédiens.
Puisque j'ai parlé de ces caporaux de troupes dramatiques, je veux vous raconter l'histoire d'une largesse de M. Harel, directeur du théâtre de la Porte- Saint-Martin, envers l'un de ces mêmes caporaux. J'ouvre, à cet efifel, une parenthèse..