‹ Mes souvenirsChapitre 22 sur 69 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

M. Hai'cl. — Le choriste Ferrant au foyer il>^s artiste'. — Un poète financier. — Frédérick-Lemaître et ses enfants. — Le i-épublicain Bocage. — Une lettre de M. Poirson: ma réponse à celte lettre. — Mon départ de Londres.

Je dois d'abord expliquer ce que Ton entend par choristes ou figurants dans les tliéâtres de genre et de mélodrame. Leur engagement porte qu'ils chanteront les chœurs, qu'ils danseront dans les ballets, qu'enfin ils paraîtront toutes les fois qu'il sera nécessaire. Et sait-on quels étaient, en 18iO, les appointements de ces triples artistes? — 800 francs pour les hommes, 600 francs- pour les femmes ! cela dans les théâtres où l'on payait bien ; aussi ces dames n'y venaient-elles pas en coupé, comme certaines demoiselles gagnant à peu pjrès les mêmes appointements, payant même quelquefois pour paraître sur un théâtre.

Les mauvaises langues prétendent que ces demoiselles ont d'autres ressources ; moi, je crois qu'elles sont tout simplement très économes et qu'on les calomnie. Pourtant il y a peut-être quelque chose de vrai dan? ces cancans de coulisses, car, un jourquo M"^X...,

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artiste du Palais -Royal, descendait d'un splendide équipage à la porte d'entrée des artistes, le drolatique Grasset, qui se trouvait là, lui dit indiscrètement : « Comment diable fais-tu ton compte, pour avoir une « voiture et deux chevaux avec douze cents francs « d'appointements? — Veux-tu te taire, animal, répon- « dit la belle, si mon cocher t'entendait I... je lui en u donne quinze cents pour me conduire. » — Celte anecdote me laisse à penser que les mauvaises langues n'ont peut-être pas tout à fait tort.

Il y avait donc, à la Porte-Saint-Martin, un de ces pauvres diables dont je parlais tout à l'heure, nommé Ferrant, qui jouait des petits bouts de rôles, et s'en tirait avec beaucoup d'intelligence. Un jour, il demanda à son directeur une augmentation de deux cents francs, qui aurait porté ses appointements à mille francs : 2 fr. 50 c. par jour.

— Je ne peux pas vous augmenter, mon cher ami, dit Harel; j'en souffre plus que vous, croyez-le bien, mais cela viendra, patience, ne dévorez pas l'avenir!

— Je ne sais pas si je dévore l'avenir, riposta Ferrant; dans tous les cas, ce que je dévore ne me charge pas beaucoup l'estomac. Avouez, monsieur Harel, que vous me traitez toujours comme un simple figurant ?

— Vous êtes injuste, et vous me faites de la peine, Ferrant... Tous n'ignorez pas que l'entrée du foyer des artistes est interdite aux choristes? eh bien, la preuve que je ne vous regarde plus comme un figurant, c'est que je vous autorise à y entrer dès ce soir. Je vais donner dos ordres en conséquence : vous voyez que je sais reconnaître les services rendus. » Là-dessus Harel s'é-

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loigna, laissant. le pauvre Ferrant tout étourdi de la faveur qu'il lui octroyait.

Je tiens ces détails de la bouche même du dévorant d'avenir, qui eût bien préféré les deux cents francs qu'il demandait, à l'honneur de son entrée au foyer des artistes.

Ce n'est pas le seul trait original de Harel. Je veux le montrer aux prises avec un auteur d'abord, avec ses deux pensionnaires Frédérick-Lemaître et Bocage ensuite.

Un jour, M. X... lui apporta le drame de *** pour M"* Georges. Ce drame fut reçu avec enthousiasme ; on convint qu'il serait mis en répétition le lendemain même. Mais l'auteur, financier autant que poète, aborda le chapitre des conditions qu'il prétendait imposer au directeur, savoir :

1° 6,000 francs comme prime le jour de la première représentation; 6,000 francs à la vingt-cinquième; 6,000 francs à la cinquantième, et 6,000 francs à la centième ;

2" La salle entière à sa disposition pour les trois premières représentations ;

3° Quatre décors neufs, peints par les décorateurs en réputation;

4" Tous les costumes des artistes en étoffes de choix et en velours de soie, ainsi que ceux des petits rôles ; des costumes neufs pour tous les figurants;

oo Droits d'auteur portés à quinze pour cent, au lieu de dix , et, toutes les fois que la recette dépassera 3,000 francs, la moitié du surplus de celte somme attribuée à l'auteur.

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Après avoir silencieusement écoulé les prétentions du poète, Harel prit la parole en ces termes :

— Mon cher monsieur X., vous me demandez mon chapeau, je vous l'offre; mon habit, je vous le donne; mon gilet, je vous le cède encore. Vous me demandez mon pantalon, c'est plus grave, car je risque de passer pour un sans-culotte, ce qui n'est nullement dans mes goûts; mais pour jouer un ouvrage de M. X., que ne ferait-on pas? Il ne me reste plus que ma chemise, vous me la demandez; je ne puis la retirer sans montrer ce que la pudeur m'ordonne de cacher : ce serait par trop l'omantiquc !

Après bien des pourparlers, le poète argentier consentit à laisser le vêtement indispensable au pauvre directeur.

Pauvre directeur, en effet, toujours en lutte avec Bocage et Frédérick-Lcmaître, qui lui donnaient une certaine quantité de fils à retordre. Voici ce qu'il me disait un jour :

(c — J'ai affaire à deux hommes de talent, mais quels « gaillards difficiles à manier, quand ils ont mis dans « leur télé de ne pas jouer ! Pour Frederick, je trouve « souvent le moyen de l'attendrir. Je monte chez lui (il « demeure à deux pas du théâtre), je le surprends dans « un négligé parfois plus que négligé; son premier mot « est toujours : « Je ne jouerai pas, je suis malade. » — ■< Il a une mine superbe ; — ces mois : je ne jouerai « pa5, sont prononcés d'une manière; théâtrale, et chaque « syllalje piquée comme des notes de musique. Alors « j'ai l'ecours aux grands moyens. Je sais qu'il aime « beaucoup ses enfanls; ils sont là, autour de lui; jt; les

u prends tour à tour sur mes genoux, je les trouve char- « mants, je les embrasse, quoiqu'ils soient baiJiouillés « de confitures, et qu'on oublie souvent de leur donner « des mouchoirs de poche. Mes caresses touchent leur a père; je le quitte avec la promesse qu'il jouera et il « joue ! — Avec Bocage, c'est autre chose. 11 n'a pas « d'enfants, lui; je n'ai donc que la ressource de la « prière; mais, dès les premiers mots, il me répond « avec le plus grand calme, et d'un ton de gentil- « homme, car il a des manières très distinguées, celui- « là, quoique républicain : « Monsieur Harel, je suis « désespéré de ne pouvoir satisfaire votre désir, mais « cela m'est impossible! » — et, du moment qu'il a « prononcé le mot impossible, c'est comme si tous les « notaires de France et de Navarre y avaient passé. Il « n'y aurait qu'un moyen de le vaincre, ce serait de « changer le gouvernement, mais je ne peux pas, ça « coûte trop cher! »

Ma dernière représentation était annoncée, comme je l'ai dit, au théâtre de Hay-Market, lorsqu'un jour, le 18 mars, je reçus une lettre qui me causa moins de plaisir que celles envoj'ées trois fois par semaine par ma chère compagne. Cette missive, assez singulière, était de M. Poirson, mon futur directeur, et, quoique fort polie, elle renfermait, sur ma probité, un di)ute injuste et qui me fut très pénible.

Voici ce qu'écrivait M. Poiison :

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Paris, 10 mars !S31.

Mon cher Monsieur Bouffé,

On me dit, ce qu'à Dieu ne plaise je ne veux croire, on me dit que vous avez l'intention de rester en Angleterre, et de ne pas vous rendre à Paris le premier avril prochain, aux termes de votre engagement ; je suis certain qu3 vous ne voudrez pas vous mettre dans une situation d'une telle gravité.

Je compte donc que vous reviendrez à la tin de ce mois ; j'ai déjà plusieurs rôles nouveaux qui vous attendent.

A bientôt donc et croyez à ma haute considération,

D. POIRSOX.

Je répondis, coiinicr par courrier, ces quelques mots :

Londres, dS mai-s 1831.

Monsieur,

Il est vraiment fâcheux, pour vous et pour moi, que, sur un on dit, vous ayez pu douter de ma probité. Sachez, monsieur, que si j'ai quitté le théâtre des Nouveautés deux mois avant l'expiration de mon engagement, il m'a fallu des raisons bien graves pour en agir ainsi.

Pv.assurez-vous donc, monsieur ; croyez que, malgré tout, je suis honnête homme et serai à vos ordres le premier avril.

J'ai l'honneur de vous saluer.

Bouffé.

Le jour attendu de mon départ arriva... Le ciel inhospitalier de Londres semblait avoir ouvert toutes ses écluses; il pleuvait à torrents, et, pour comble de bonheur, je n'avais pu obtenir qu'une place d'impériale !...

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