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CHAPITRE XXI

Le paquebot. — LablacliL'. — Trois atiecJotes sur le célèbre chanteur. — Une soirée à Calais. — Le chautTage du théâtre, — La comédie et la musique.

La pluie ne cessa pas un instant pendant le trajet de Londres à Douvres, où je couchai. Le paquebot partait le lendemain dans la matinée; je pensai toute la nuit à cette terrible traversée ; j'étais payé pour cela... Mais, qu'on juge de ma joie, nous eûmes une mer calme et un soleil splendide !...

Un nouveau plaisir m'attendait sur le bateau où je me trouvai en compagnie de Lablache, de Rubini, de Ronconi et Tamburini; ces princes du chant furent les premiers à m'adresser la parole et à me traiter en camarade. Lablache, surtout, me dit mille choses aimables. J'étais vraiment confus des bontés de ce grand artiste, qui me traitait comme un ami de vieille date. Cela n'aurait cependant pas dû me surprendre, après le trait de bonne camaraderie que je lui avais vu accomplir au théâtre de la Reine, quelques jours auparavant.

\A2 Mi:s SOUVENIRS.

Lablache s'amusait souvent, au milieu des pièces italiennes, à lancer quelques mots français ; cela divertissait beaucoup le public qui l'adorait. — Un de nos jeunes compatriotes, possédant une fort belle voix de basse chantante, et parlant parfaitement l'italien, débutait ce soir-là dans Cendrillon, à côté du grand chanteur. Le pauvre garçon, qui paraissait pour la première fois sur un théâtre, se mourait depeur, en pensant qu'il devait chanter un duo, où revenait un passage que Lablache disait avant lui. Le moment dangereux arrivé, Lablache, après avoir chanté le passage en question d'une façon admirable, selon son habitude, dit en français au débutant : « A vous, jeune homme, et n'ayez pas peur! »

Le pauvre garçon se tira avec honneur de sa lâche difficile. Alors Lablache, lui frappant sur l'épaule :

« — C'est bien, c'est très bien, jeune homme, c'est moi qui vous le dis. »

A ces mots, les applaudissements éclatèrent de toutes parts. Le débutant, ivre de joie, sauta au cou de Lablache et l'embrassa de tout son cœur , tandis que le public, ému de cet élan, redoublait ses applaudissements.

Puisque j'en suis à Lablache, j'en profiterai pour raconter sur lui deux autres anecdotes.

Quelques années plus tard, je le rencontrai à Marseille. Un jour, en nous promenant, nous passâmes devant des marchandes de fruits et de pastèques en plein vent. L'une de ces marchandes, grosse commère fraîche

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et rouge comme une pivoine, se leva en apercevant notre grand chanteur, et s'écria :

— Ohi! regardez donc, le bel homme! il est aussi beau que le roi Louis XVIII!

— Vous trouvez? dit Lablache en riant, vous êtes bien bonne.

Et, prenant une des pastèques :

— Combien vous dois-je?

— Vingt sous pour vous, tout au juste.

— Voici, ma brave femme, lit LaJjlache tirant un louis de sa bourse.

-— Mais je n'aurai jamais assez de monnaie pour vous rendre?

— Et bien, gardez la pièce ; nous réglerons plus tard.

La commère restait tout ébahie :

— G'est-y Dieu possible, s'écria-t-elle, mais c'est le roi lui-même! puis, faisant le signe de la croix avec la pièce d'or : Ah! je peux crever quandje voudrai ; f ai jamais vu rien de si beau !

Lablache emporta sous son bras le melon d'eau, dont il fît présent, quelques pas plus loin, à un enfant qui nous suivait, et qui ne tarda pas à le dévorer.

— Vous voyez, mon cher ami, me dit Lablache, les honneurs que je dois à ma rotondité ; pour un peu, cette femme criait : « Vive le roi ! »

Un autre jour, à Paris, boulevard des Italiens, surpris par une pluie battante, je cherchais un abri, quand j'avisai le passage de l'Opéra, oiidéjà plusieurs personnes s'étaient réfugiées. La première que j'aperçus était mon ami Lablache, obstruant une bonne partie de l'en-

trée dudit passage. A peine nous étions-nous donné la main, qu'un gamin d'une douzaine d'années arrive en courant, s'arrête devant Lablache, et, frappant à petits coups sur son ventre , s'écrie d'une voix espiègle : « Porte, s'il vous plaît? » Au lieu de se fâcher, le bon Lablache s'effaça, en disant : « Entrez, monsieur, » et tout le monde de rire de la bonhomie du chanteur célèbre.

Je fis une traversée charmante en compagnie des artistes remarquables que j'ai nommés, et qui, à notre arrivée à Calais, voulaient absolument m'emmener dîner avec eux; mais je dus refuser leur aimable invitation, désirant partir à l'instant pour Paris, où j'étais attendu.

Je me dirigeai vers le modeste hôtel du Chariot d'or, tenu par le père Touvenin, propriétaire de l'élégante chaise de poste que l'on a pas oubliée.

Mon premier soin fut d'envoyer un garçon de l'hôtel retenir une place à la diligence, pour le soir même, tant j'avais hâte de revoir mes boulevards, et surtout d'embrasser ma femme et mes enfants.

Il n'y avait de place que pour le lendemain six heures du matin ; il fallait en prendre mon parti. Qu'allais-je faire seul, dans cette auberge, jusqu'à l'heure du coucher? J'en étais là de mes réflexions, lorsqu'on me dit que le théâtre était ouvert; quelle bonne fortune d'entrer dans une salle française ! L'affiche se trouvait dans la pièce où l'on me servit à diner. Le spectacle se composait du Soldat laboureur, du Chien de Montargis, et des Anglaises pour rire; je m'y rendis. La salle

petite, malpropre, sombre comme une arrière-boutique de la rue des Lombards, était éclairée par un grand quinquet orné de dix becs, qui jetaient leurs lueurs blafardes sur des peintures effacées depuis longtemps.

Quant au chauffage, il mérite une mention particulière. Qu'on se figure deux énormes baquets placés de chaque côté de la porte d'entrée du parterre ; deux artilleurs étaient juchés sur les bords de ces baquets, dans la position du colosse de Rhodes. Je m'approchai et constatai, avec une surprise mêlée d'admiration, que ces deux moitiés de futaille, garnies de briques à l'intérieur et remplies de poussier, étaient d'ingénieux calorifères simples et économiques à la fois. On gelait bien un peu dans la salle; mais, en battant la semelle et en soufflant dans ses doigts, on s'y faisait. Cent cinquante personnes à peine assistaient à cette représentation. Messieurs les Galaisiens n'étaient amateurs que de musique, et demandaient de l'opéra à cor et à cris. Gela est devenu de nos jours une fureur; les plus petites villes de province exigent ce genre de spectacle, ou tout au moins de l'opérette; aussi une foule de jeunes gens abandonnent-ils les études de la comédie pour la musique.

De fait, il est beaucoup plus difficile d'arriver à jouer la comédie passablement que de dire avec succès la chansonnette. On apprend à danser, à chanter parfaitement, parce que ces deux arts ont des règles, des conventions que l'être le plus ordinaire peut comprendre et mettre en pratique. Mais je ne connais ni règles ni [conventions qui puissent donner les divers genres

d'esprit qu'il faut indispensahlement pour être un grand comédien. Il n'existe pas de système pour enseigner à penser, à sentir; la nature seule dispense ces moyens, que l'étude, des avis, et le temps ne font que développer. Voilà pourquoi l'on rencontre plus fréquemment des chanteurs agréables et même de talent, que de vrais comédiens !

J'ai peur de cet envahissement musical, car partout on chante bien ou mal, et je vois avec chagrin délaisser la comédie pour la musique, que j'aime pourtant beaucoup, quand elle est bonne et bien chantée.

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