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CHAPITRE XXII

Mon arrivée à Paris. — Un souper en famille. — M. Ernest et M^'* Victorine. — Souvenir de notre adorée Charlotte. — Le docteur Carrier. — La première représentation de Jean. — Lafont et Déjazet. — Les applaudissements du public. — La mort de ma lille Charlotte.

Le lendemain, 30 mars, je montais en diligence, et, à ma grande joie, nous roulions vers Paris. J'allais enfin retrouver tous ceux que j'aimais ! Ma chère femme, prévenue que j'arriverais à minuit, avait fait faire un somme aux bébés, afin qu'ils pussent assister au retour àepnpa. Un gentil petit souper était préparé, qui fut égayé par le babil de M. Ernest, bambin de trois ans et demi, et de M"' Victorine, charmante poupée de deux ans.

Si nous avions eu là notre fille Charlotte, notre bonheur eût été complet ; mais cet amour d'enfant, cet ange, nous avait été ravi, à l'âge de cinq ans, par l'atroce et foudroyante maladie qu'on nomme le croup !

Dès les premiers symptômes, je courus chez le docteur Carrier, qui, en voyant l'enfant, nous assura qu'il

n'y avait aucun danger. J'ai su depuis, qu'au contraire, il n'y avait déjà plus d'espoir! Mais M. Carrier, qui était en même temps notre médecin et celui du théâtre des Nouveautés, savait qu'en me disant la vérité il me porterait un coup terrible; il connaissait ma nature impressionnable, il comprenait que, sachant ma fille en danger, je ne la quitterais pas un instant; il savait aussi que je devais jouer le lendemain une pièce nouvelle, sur laquelle les directeurs et les artistes comptaient beaucoup; il mentit par bonté.

Cette pièce, comédie en quatre actes, mêlée de musique, était tirée d'un roman de Paul |de Kock, et intitulée Jean. J'y devais jouer l'oncle Rigolard, vieux maître de danse, personnage très comique.

Le 10 novembre 1828, jour de la première, vers cinq heures du soir, voyant la figure de mon petit ange fraîche et rose, comme avant sa maladie, je fus un peu rassuré. Ma chère femme, qui, elle, connaissait la vérité, s'efforçait de cacher sa douleur, tout en m'engageant, ainsi que le docteur, à me rendre au théâtre.

— Allez, mon cher ami, ne craignez rien ; je ne la quitterai pas, je la sauverai,; allez, et du courage!

Du courage? Certes, il m'en fallait pour aller gambader, danser, faire rire un public, qui ne se doutait pas que la fille de ce paillasse mourait peut-être pendant qu'il faisait la parade.

C'est, hélas! ce qui arriva. J'acquis, en entrant en scène, la certitude de mon malheur. Au moment où je parus, et avant que j'eusse dit un mot, plusieurs salves d'applaudissements retentirent. Déjazet et Lafont se trouvaient en scène; pendant le bruit, qui ne me

permettait pas de commencer mon rôle, je pris la main de chacun de mes excellents camarades, et, me soutenant à peine, je leur dis : « Ma fille est morte! »

Je ne me trompais pas. Une heure après mon départ de la maison, l'âme de cet ange était remontée au ciel!

La raison des applaudissements qui m'avaient accueilli est touchante.

Le docteur, quittant la pauvre mère au désespoir, était accouru au théâtre, où il ne resta que le temps d'annoncer la triste nouvelle, recommandant à tout le monde de ne pas me parler de mon enfant malade. Les musiciens, qui causaient souvent avec les abonnés de l'orchestre, leur avaient tout dit, et ce cher public, qui, tant de fois déjà, m'avait témoigné sa sympathie, voulut m'en donner une nouvelle preuve, en ce cruel moment.

Quelle soirée, grand Dieu! et combien j'ai souffert ! Le souvenir de ce terrible jour ne sortira jamais de ma mémoire!...

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