CHAPITRE XXIII
Mes débuts au Gymnase. — Une fausse joie. — M. Poirson. — Gontier. — Perlet. — La Maison en loterie. ■— la Pension bourgeoise. — Jules Janin. — M^^ Allan.
Le lendemain de mon arrivée à Paris (1" avril), j'étais à mon poste, ainsi que je l'avais écrit à M. Poirson, qui me reçut d'une façon charmante. J'ai déjà dit, je crois, qu'il était très aimable quand il voulait.
— Reposez-vous aujourd'hui, me dit-il, vous devez être fatigué; mais venez demain à midi, j'ai deux rôles à vous distribuer.
Joyeux comme un enfant à qui l'on promet des gâteaux , je m'attendais à deux créations , ainsi que M. Poirson me l'avait fait espérer ; quel ne fut pas mon désenchantement, mon chagrin même, quand il me présenta deux brochures, la Maison en loterie et la Pension bourgeoise, en me disant :
— Apprenez le rôle de Rigaudin dans l'une, et celui d'Oscar dans l'autre.
Rigaudin avait été joué plus de cent fois par Perlet,
avec un immense succès; Gontier, jouant Oscar, n'avait pu, malgré son grand talent, conduire la pièce au-delà de huit représentations.
— Mais, m'écriai-je, je ne suis pas de force à supporter une pareille comparaison; comment voulezvous que je lutte contre le souvenir de deux artistes adorés du public? C'est me tuer du coup !
— Mais non, mais non, vous vous trompez ; je suis certain que vous obtiendrez un grand succès.
J'avais affaire à l'homme le plus entêté de France et de Navarre; il me fallut en passer par où il voulait.
Enfin, mes débuts s'effectuèrent, et, grâce, non pas au ciel, qui, je crois, s'occupe fort peu des comédiens, mais grâce à la bonté du public, le Gymnase put réaliser plus de trente belles recettes avec la reprise de ces deux pièces.
Une grande partie de ce résultat était dû à Jules Janin. Il vint voir plusieurs fois la Maison en loterie, et, la pièce et l'acteur l'ayant amusé, il écrivit de charmants feuilletons trois lundis de suite dans les Débats, faisant surtout un éloge de l'acteur, qui dépassait peut-être les bornes : « Si vous êtes triste, disait-il entre autres amabilités , si vous avez du noir dans l'âme, allez voir ce diable de petit bossu taquin, frétillant, sautillant comme un singe, et je vous défie de ne pas rire. »
Janin ne s'en tint pas là; chaque fois que je jouai dans une nouvelle pièce, il ne manqua jamais de se montrer très aimable ; c'était un parti pris chez lui de me trouver toujours superbe ! Le plus étonnant, c'est que je ne le connaissais pas, que je ne lui avais jamais
parlé. Je désirais pourtant le remercier, et cela se comprend, mais ma malheureuse timidité me portait à remettre de jour en jour la visite que je lui voulais faire.
Une occasion se présenta qui devait faciliter mon entrée chez le critique. Mon oncle, M. Brenet, graveur à la Monnaie et auteur de la réduction à six lignes pour pied de la colonne Vendôme, venait de terminer deux grandes médailles , l'une représentant la Prise du, Louvre-, l'autre Y Arrivée de Louis-Philippe, lieutenant du royaume, à l'Hùtel-de- Ville. — Mon oncle me pria d'en offrir deux épreuves à Janin, espérant qu'il voudrait bien en parler dans les Débats. Je me rendis donc rue de Tournon, au splendide hôtel qu'habitait l'écrivain. Un domestique annonça : « Monsieur Bouffé ! )) — J'entendis Janin s'écrier : « Ça en fera deux alors, car il y en a déjà un ici; faites entrer.» Effectivement je trouvai là le gros Bouffé, directeur du Vaudeville à cette époque. La similitude de nos deux noms devait occasionner plus tard une foule d'ennuis et d'incidents forts désagréables pour moi. Cet aimable viveur, grand ingurgiteur de Champagne, se faisait incarcérer fréquemment à Sainte-Pélagie, et toutes les incartades du directeur étaient mises au compte du comédien. Le public ne connaissait naturellement qu'un Boufle, celui qu'il voyait sur le théâtre ; aussi disait-on volontiers : « Bouffé est malade, cela n'est pas étonnant, on prétend qu'il n'entre jamais on scène avant d'absorber deux bouteilles de Champagne », — et ma pauvre santé semblait donner raison à ces calomnies, qui me suivaient jusque dans les villes où j'allais en représen-
talions. Je souhaitai bien des fois que ce jovial homonyme fût à tous les diables.
Mais revenons à Janin, que je trouvai coiffé dn traditionnel bonnet de coton, et couché sur une chaise longue, car la goutte le tourmentait déjà, ce qui ne l'empêchait pas de rire et de plaisanter avec Théophile Gautier, Ricourt, Roger de Beauvoir et Romieu, qui l'entouraient et lui donnaient la réplique.
— Tu dois être heureux ? dit Roger de Beauvoir à Janin, tu vois ton comédien de prédilection, ton enfant gâté !
— D'autant plus que c'est la première fois que je le vois à la ville ; je ne le connaissais que pour l'avoir vu au théâtre.
Cette réponse, je l'avoue, me fit grand plaisir; elle prouvait à ces messieurs que si Janin m'avait traité en enfant gâté, il l'avait fait en toute liberté. J'allais prononcer quelques mots de remerciements, quand il m'arrêta tout court, en me disant avec son sans-façon ordinaire :
— Assez, mon cher ami, vous m'embête:; ! Si j'ai dit du bien de vous, c'est que cela m'a fait plaisir, voilà tout; n'en parlons plus, n'est-ce pas ?
Il accepta les deux médailles que j'étais chargé de lui offrir, mais il n'en dit jamais un mot dans le journal, et le pauvre oncle en fut pour ses frais.
J'eus le plaisir de revoir souvent Janin, quand il vint se fixer dans sa charmante retraite de Passy. Nous causions théâtre, ce qu'il aimait beaucoup, ainsi que sa charmante femme, qui est allée rejoindre dans la tombe
celui qu'elle aimait de toute son âme. Quel ange que cette femme! Que de bonté, de courage et de dévouement ! Je l'ai vue vingt fois auprès du pauvre malade, lui prodiguant des soins admirables.
Chéris de ceux qui les approchaient, et bénis par les malheureux qu'ils soulageaient sans cesse, ils méritaient bien, l'un et l'autre, de resterplus longtemps sur la terre !...
C'est à l'occasion de la Maison en loterie que j'ai parlé de mon ami Jules Janin. La pièce qui succéda fut la Favorite, comédie mêlée de chant, dans laquelle débutaM"^ Despréaux, qui devint plus tardM'^^Allanpar son mariage avec l'artiste de ce nom, jouant au Gymnase les rôles de fats avec beaucoup d'élégance.
M"'^ Allan était tout simplement une grande comédienne, douée d'un joli physique et d'un charmant organe. Avec quel charme elle joua d'abord plusieurs rôles d'ingénue, au Gymnase ! Mais ce fut au Théâtre- Français qu'elle arriva à l'apogée de son talent. La mère dans la Joie fait peur, le Caprice, la fermière dans Par droit de conquête, le Chandelier, Bataille de darnes^ toutes physionomies différentes, tous caractères opposés, gais ou dramatiques, et, là-dedans, toujours distinguée, vraie, naturelle, au point de faire croire qu'elle était là chez elle et parlait de ses petites affaires...
Ah ! quand on a ce talent, on ne devrait pas mourir !