CHAPITRE XXIV
Le Bouffon du Prince. — Gontier. — M. Poirson. — Une dédicace de Mélesville. — Emmeline. — Critique des journalistes. — Ma défense. — Les mauvais rôles et les mauvaises pièces.
Mon rôle, dans cette pièce de la Favorite, était plus que médiocre; je commençais à me décourager, je me voyais relégué en troisième ligne, et, sans Gontier, je n'aurais jamais, je crois, trouvé l'occasion de jouer un rôle important.
Voici par quelle circonstance m'échut la création du Bouffon du Prince. — Les auteurs, Mélesville et Xavier, me destinaient le rôle principal, mais Poirson leur déclara qu'il tenait absolument à ce que Gontier jouât ce rôle, et les pria même de lui lire la pièce. Gontier, chargé déjà d'autres études, ne courant pas après les rôles, car les auteurs demandaient tous que cet artiste remarquable parût dans leurs pièces, et saisissant, d'ailleurs, toutes les occasions d'être utile aux jeunes comédiens, déclara à M. Poirson, que le rôle du Bouffon n'était pas dans ses cordes. Cette raison était singulière dans la bouche d'un artiste qui faisait vibrer à sa volonté
toutes celles dont la nature doue les grands comédiens; mais Gontier avait mis dans sa tête que je jouerais le rôle et il n'en eut pas le démenti. Le lendemain, je recevais un bulletin annonçant la lecture de la pièce aux artistes. Ce fut donc à l'amitié de cet excellent homme, que je dus de créer le Bouffon du Prince. La pièce, fort bien montée et fort bien jouée par Paul Firmin, Bercourt, M"" Julienne et Valérie, fut très favorablement accueillie par le public.
M. Poirson vint me complimenter après la représentation, et me dit, avec un aplomb superbe : — « J'espère que vous êtes satisfait de ce rôle que j'ai fait faire exprès pour vous ? » — Je ne voulus pas lui prouver qu'il mentait, en lui révélant la confidence de Gontier, à qui sans doute il eût fait payer bien cher son indiscrétion. J'étais d'ailleurs trop heureux du succès que nous venions d'obtenir pour gâter ce bonheur parune dispute inutile.
Qaelquesjours plus tard, j'eus le plaisir de recevoir la brochure de la pièce, ornée de cette charmante dédicace :
Celle pièce, mon cher Bouffé, m'est doublement chère, et par le tuccès que vous lui avez fuit obtenir, et par sa date ; elle a eu l'honneur d'ouvrir la liste de cette longue suite de triomphes qui vous attendent au Gymnase...
20 février 183S.
Mélesville.
La reproduction de ces lignes ne donnera pas une haute idée de ma modestie ; qu'on me pardonne cette petite vanité ; ce sont nos titres de noblesse, à nous
autres artistes. Et je pousse l'amour-propre jusqu'à croire qu'ils valent bien ceux que portent un assez bon nombre d'individus qui n'ont jamais rien fait pour les mériter, tandis que nous ne recevons les nôtres qu'après les avoir bien gagnés.
A la joie que j'éprouvai de ma réussite dans le Bouffon du Prmce, succéda bientôt le désenchantement : les rôles se suivent et ne se ressemblent pas.
Bien que je ne pusse prétendre jouer constamment de beaux et bons rôles, je méritais mieux, je crois, que la série de pièces qui me furent imposées, et dont la plupart, sans tomber positivement, passèrent presque inaperçues. Heureusement, un rôle assez agréable me fut distribué par Mélesville, — il était vraiment temps ! — La pièce avait pour titre Emm.eline, comédie en deux actes mêlée de chant; j'y jouais un vieux musicien, père d'Emmeline. Cette physionomie de vieil artiste, très bien tracée par l'auteur et très sympathique, donnait au comédien l'occasion de se montrer tour à tour comique et dramatique. Mon succès dans le drame fut cause que les auteurs, voulant profiter de ce don de nature, ne manquèrent jamais, par la suite, d'entremêler de comique et de sentiment les rôles qu'Us me destinaient. Ainsi : Michel Perrin^ le Gamin de Paris, la Fille de V Avare, Clermont, l'Oncle Baptiste, les Enfants de troupe, Pauvre Jacques, Maurice, Jacquard, le Commis-Voyageur , Grand-papa Guérin, Bertrand V Horloger, et bien d'autres encore ; ce qui fit dire à certains journalistes, chargés déjuger les pièces et les artistes, que j'étais toujours le même dans tous mes rôles. C'est une des critiques qui m'ont le plus vivement cha-
griné ! Je la trouvais révoltante ! Qu'ils eussent déclaré que j'étais mauvais ou que je n'avais pas compris mon rôle, je l'aurais admis; mais est-ce que j'étais le même dans VAbbé Galant^ où je représentais un jeune laïque de dix-huit ans, ingénu comme une demoiselle bien élevée, que dans le forgeron Baptiste^ âgé de cinquante ans, avec ses allures populaires ? — Est-ce que le petit bossu de la Maison en loterie, ressemblait à Pauvre Jacques ? — Est-ce que le Muet d'Ingouville, jeune premier de vingt ans, ressemblait à Michel Perrin, brave curé de soixante ? — Est-ce que le Gamin de Paris ressemblait à Grandet, de la Fille de V Avare ? — Est-ce que je pouvais être le même dans mon rôle de Trim des Enfants de Troupe, petittroupier de dix-neuf ans, que dans celui du centenaire Turlututu ? — Estce que le Mousse, garçon de seize ans, ressemblait au maître danseur des Vieux Péchés ? — Non ! non ! non ! cent fois non !!
Je me suis, au contraire, attaché à n'être pas le même dans tous les vieillards que j'ai eu à représenter. J'avoue que cela m'a donné beaucoup de peine et de travail, mais je trouvais plaisir à vaincre cette difficulté, et j'ai l'amour-propre de croire que Grandet n'était pas le même vieillard que Jacques, et que Michel Perrin était bien loin de M. Girard.
De même pour les jeunes rôles. Je ne prendrai, comme exemples, que trois de ces rôles, le Gamin, les Enfants de Troujie et le Mousse, trois personnages à peu près du même âge, tous trois comiques et dramatiques. Eh bien, je m'étais dit : « Les larmes du gamin ne doivent pas être les mêmes que celles du petit troupier, pas
plus que celles du mousse. Le gamin doit pleurer comme un enfant ; le petit soldat, habitué à vivre à la caserne en compagnie de gaillards un peu rudes, pleure en garçon qui veut déjà paraître presqu'un homme ; quant au mousse, la scène dramatique que j'avais à jouer demandait des larmes de colère, de rage, qui ne ressemblaient en aucune façon à celles des deux autres bonshommes ; c'est du moins ce que des juges compétents ont bien voulu me dire, — ce qui m'a consolé parfois des injustes critiques !
J'ai créé cent quatre-vingt-cinq rôles dont le plus grand nombre n'ont été que des déjeuners de soleil, ou, pour mieux dire, des soupers de quinquets; la preuve, c'est que je ne pouvais compter que sur vingt de ces rôles pour mes représentations en province. Ces cent quatre-vingt-cinq rôles, dont on trouvera plus loin la nomenclature, comprennent tous les âges, depuis le gamin jusqu'au centenaire, et tous les rangs, depuis le roi dom Miguel jusqu'à l'infime cocher de cabriolet.
Je veux donner ici quelques détails sur l'un de ces ouvrages qui eut son importance, les Suites d'un Mariage de raison, comédie en deux actes, des frères Dartois, représentée le 6 mai 1829 au théâtre des Nouveautés. J'ai l'espoir que ces détails intéresseront d'autant plus qu'il y sera question du grand comédien Potier.