CHAPITRE XXV
Les S nies d'un Mariage de raison. — Potier dans le rôle de Bertrand. — Succès de la pièce et joie de Potier. — Le Portefeuille. — Conseils d'un srand artiste.
Cette pièce des Suites d'un Mariage de raison souleva, même avant la représentation, une critique sévère. On trouvait que les auteurs, en se risquant à continuer la pièce de Scribe, s'exposaient à une comparaison dangereuse pour eux. On disait aussi que Potier, dans le rôle de Bertrand créé par Gontier au Gymnase, serait ridicule et ferait rire aux moments dramatiques ; c'était même l'avis d'une partie de nos camarades des Nouveautés, qui l'émettaient tout bas, n'osant le faire tout haut.
Mais le grand artiste, enchanté de son rôle et de la pièce, comptait sur un succès. Son espoir ne fut pas trompé, car, malgré tout ce qu'on avait pu dire, ii fut admirable de vigueur et de sensibilité.
Les rôles de Suzette et de M""^ Pinchon étaient joués par M"" Albert et Déjazet; ces deux charmantes comédiennes purent s'attribuer une bonne part du succès.
Potier était si joyeux de sa victoire quïl embrassait tous ses camarades. Et, ne me trouvant pas près de lui: « Bouffé ? Bouffé? où est Bouffé? criait-il, mais viens donc que je t'embrasse ! » puis, s'adressant à sa femme : « Ne trouves-tu pas qu'il me ressemble, quand j'étais jeune? » — Ce fut à dater de ce jour que le grand comédien me prit en amitié, et voulut bien me donner quelques conseils, ce qu'il ne faisait jamais pour personne.
Je jouais, alors le rôle de [Jean Guillard, cocher de cabriolet, dans la pièce intitulée le Portefeuille; j'avais à y faire le récit d'un événement dans lequel le brave garçon avait risqué sa vie pour sauver celle d'une jeune fille qui s'était jetée dans la Seine.
— Je vous ai vu dans ce rôle, me dit Potier; ce n'est pas mal, mais ce n'est pas ça. Vous ne manquez pas de chaleur, ni de sentiment, cela suffît au public, qui applaudit; mais, pour moi, je veux autre chose. Il me faut la vérité vraie, c'est-à-dire que je ne veux plus voir seulement l'acteur débiter intelligemment ce que l 'auteur a écrit, mais le personnage même qu'il représente > je veux enfin qu'il me fasse oublier que je suis au théâtre. Et savez-vous, mon cher ami, ce que vous devez faire pour en arriver là? Il faut que vous oubliiez vousmême que vous jouez la comédie, que vous avez appris par cœur le rôle dont on vous a chargé; il faut, enfin, vous figurer que vous voyez le tableau du récit que vous faites et ne plus vous souvenir du tout (quoi qu'en disent certains professeurs) que vous êtes Bouffé. C'est, à mon avis, le seul moyen d'entraîner toute une salle de spectateurs... — J'irai vous revoir demain dans ce rôle.
Potier avait, par engagement, Tune de ces petites loges qui se trouvent sur le théâtre. Il me tint parole; dès mon entrée en scène, je l'aperçus à son poste. J'avoue que la présence du maître m'intimida beaucoup ; je craignais de ne pas le satisfaire . Je fis cependant tous mes efforts pour lui prouver que je voulais profiter de ses conseils. Il eut la bonté démonter à maloge, à la fin de la pièce :
— C'est déjà mieux, me dit-il, mais je veux que vous arriviez à cette complète vérité, sans laquelle on n'est jamais qu'un acteur, et non un comédien, dans l'acception du mot.
Il poussa l'obligeance jusqu'à venir me voir trois fois encore, et finit par être à peu près satisfait.
Un autre jour, Potier me dit: « Quand vous jouez un vieillard, ayez soin d'être toujours propret, et surtout ne vous barbouillez pas la figure, comme le font la plupart des jeunes gens qui jouent ce qu'on appelle les grimes et qui ont parfois l'air d'être derrière un grillage. Plaisez surtout autant que possible aux spectatrices. La femme est l'être sensible par excellence; c'est elle qui, le plus souvent, engage l'homme, occupé d'affaires graves, à se distraire en allant voir tel artiste qui lui a plu.
«Et surtout ne vous dites jamais : « Il y a peu de « monde dans la salle, je vais jouer un peu par dessous « la jambe, » comme je l'ai entendu dire par de prétendus artistes qui avaient cent fois tort d'en user ainsi. Il peut se trouver, en effet, dans la salle, plusieurs spectateurs qui ne vous ont jamais vu jouer, auxquels on a dit : « Allez donc voir cet artiste, il a vraiment du ta-
lent. » Ces mêmes spectateurs, tombant précisément le jour où vous jouez sous la jambe, ne manqueront pas de dire en sortant: «Gomment peut-on trouver du talent « à ce monsieur? je ne l'ai pas trouvé bon du tout ; il « a même l'air de se moquer du public. »
«Ne vous négligez donc jamais, jouez votre rôle avec autant de conscience, devant une salle à moitié vide, que devant une salle comble... Les coupables, en définitive, doivent être pour vous ceux qui ne sont pas venus. Pourquoi punir de cette absence ceux qui ont payé pour vous entendre?... Je sais qu'il est beaucoup plus agréable de jouer devant un public nombreux. Eh! monDieu,',la carrière dramatique n'est pas toujours semée de fleurs ; j'en sais quelque chose, car mes premiers pas dans cette carrière furent assez pénibles... »
Et Potier me raconta ce qui suit.