‹ Mes souvenirsChapitre 28 sur 69 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Potier soldat. — L'École militaire. — Ses débuts. — Potier auteur. — Le Conservatoire, — Les professeurs. — Le Théâtre sans prétention, — Le théâtre des Victoires nationales. — Nantes. — Le père de Ferville. — Bordeaux. — Brunet. — L'engagement de Potier aux Variétés. — Le théâtre de la Porte Saint-Martin. — Succès et fortune. — Potier jugé par Talma. — Le buste du grand comédien.

« Ce n'est pas sans peine que je suis arrivé où vous « me voyez aujourd'hui.

« Après avoir reçu une éducation assez distinguée, « je me destinais à l'état militaire. Je fus camarade d'é- « cole du maréchal Macdonald et du colonel Berger. « C'est aux côtés de ces apprentis guerriers, que je « préludai à la carrière des armes par une profonde « étude des mathématiques ; mais j'interrompais bien « souvent mes travaux arides et positifs pour rêver à '( un autre avenir, et bientôt je déposai le casque de « Mars pour le masque de Thalie. Je m'étais fait auteur « de petits proverbes que je jouais avec mes camara- « des, dont la plupart s'acquittaient fort bien de leurs « rôles. Macdonald, surtout, jouait les valets d'une

« façon charmante. Vous savez avec quel succès il « tint plus tard les premiers rôles sur les champs de « bataille.

« En sortant de l'Ecole Militaire, je partis à la réqui- « sition, comme simple soldat, et fis plusieurs campa- « gnes; je me trouvai entre autres au siège de Fréjus.

« Après avoir été quelque temps sous les drapeaux, « je quittai l'armée pour embrasser ma carrière favo- « rite. J'eus l'audace de me présenter au Conservatoire, « où je répétai une scène de Valère du Tartuffe, car u j'avais la marotte, comme presque tous Iss jeunes gens « qui rêvent le théâtre, de vouloir jouer les amoureux. « MM. les professeurs m'écoutèrent avec bienveillance, « mais ils jugèrent unanimement que je devais renon- « cer pour jamais au théâtre, mon physique grêle et ma « voix cassée m'interdisant toute espèce d'emploi.

« Je ne perdis cependant pas courage ; il m'en fallut « beaucoup, je vous assure, car partout où je me pré- « sentai je fus éconduit. Un seul directeur voulut « bien m'écouter, celui du Théâtre sans prétention, « duquel on disait plaisamment qu'on était libre en « entrant de laisser ses sabots à la porte. Ce directeur « m'accueillit donc, et me fit jouer plusieurs rôles de « jeunes premiers du répertoire classique, qu'on jouait « partout à cette époque, par suite de la liberté des « théâtres. Le public, quoique indulgent, me trouva « tout juste supportable.

« De là, je passai au Théâtre des Victoires Nationales, « où je jouai le rôle de Dasnière, dans le Sourd ou VAu- « berge pleine. J'eus le bonheur d'y faire quelque plai- « sir, ce qui était assez difficile après la manière dont

« Baptiste Cadet l'avait créé au Théâtre-Français. Vou- « lant prouver au public que j'étais loin de me vouloir « comparer à ce grand artiste, j'avais composé un coûte plet assez médiocre, mais qui traduisait bien ma pen- « sée.

« Je le chantais au moment où Dasnière, avant de « se coucher sur le lit fantastique composé de tout ce (( qui lui est tombé sous la main, se fait un bonnet de « nuit avec une feuille de papier qu'il entoure d'un « ruban.

« Tenez, mon cher Bouffé, je me rappelle ce couplet « comme si je l'avais chanté hier soir, sur l'air : Ah ! a J'en rends grâce à la nature...

« Mon bonnet, loin d'être élégant,

« N'est qu'une faible parodie

« De cet acteur dont le talent

« Fait aimer la moindre saillie.

t Sans prétendre lui ressembler,

« En vain je le suis à la piste, ___

' Ce chiffon peut-il égaler,

• Le charmant bonnet de Baptiste?...

« Je m'aperçus bientôt que je n'arriverais àrien dans « ces petits théâtres; je résolus alors de partir en province « et m'engageai à Nantes, dont le théâtre était dirigé par « le père de Fervilie, qui obtient en ce moment (1) de si (c brillants succès au théâtre de Madame. Ce fut le père « de ce cher ami (car notis sommes amis depuis vingt (( ans), ce fut son père, dis-je, qui m'ouvrit les yeux, et « me prouva que je faisais fausse route en continuant

(1) Nous étions alors en 1829.

« à jouer les jeunes premiers; non que mon physique « fût désagréable, mais mon organe ne convenait nulle- « ment à cet emploi. Cet excellent homme me dit un « jour: «Voyons, sois raisonnable; essaie, tu n'en mour- (c ras pas; apprends le rôle de Pommadin, c'est un per- « sonnage que Brunet vient de créer à Paris, un amou- « reux comique, un joli-cœur que tu joueras très bien, « j'en suis sûr. » — Je suivis son conseil, et jamais, non, «jamais, je n'ai obtenu un plus brillant succès, dans « toute ma carrière d'artiste.

« En quittant Nantes j'allai à Bordeaux, où j'eus le « bonheur de plaire au public ; c'est là que Brunet « m'engagea pour les Variétés, oîi je devais créer le Ci- « devant jeune hom^ne, l'Homme de soixante ans, le « Conscrit, le Centenaire, le Bénéficiaire, le Sollici- « teur, les Frères féroces, et beaucoup d'autres rôles. « Mes débuts à ce théâtre ne furent pas des plus heu- « reux; il faut dire aussi que ma première pièce était « bien mauvaise, elle s'appelait V Astronome de Montai martre. M. Crétu, l'associé de Brunet, le grondait « sans cesse de m'avoir engagé, mais Brunet, qui m'a- « dorait, ne se lassait pas de répondre : « Attendez «qu'il joue un rôle qui convienne à son talent, et « vous verrez si je me suis trompé, m

« Ce bon Brunet avait raison, car, dans les ouvrages « que je viens de vous citer, j'obtins de véritables suc- « ces ; mais, tout en plaisant au public, j'avais le malheur de déplaire à M. Crétu, au point qu'il ne voulut « pas entendre parler d'augmentation au renouvelle- « ment de mon engagement. M. Saint-Romain, directeur « de la Porte-Saint-Martin, m'offrit alors un traitement

« superbe, que je me hâtai d'accepter. Je jouai, à ce « théâtre, les Petites Danaïdes^ le Café des originaux, « le Ci-devant jeune homme marié, le Code et VA- « mour, le Boiirguemestre de Saardam, etc., etc.

(c Après deux années, je revins aux Variétés. J'avais le « bonheur de faire recette, j'étais devenu, si je peux « m'exprimer ainsi, une denrée qui se vendait très bien, « et que, par suite, on achetait un bon prix.

« Voilà comment, mon cher ami, les directeurs qui « me mettaient à l'enchère ont été la cause de ma for- « tune. Ayez donc du courage et comptez sur l'avenir ; « vous avez tout ce qu'il faut pour devenir un artiste en « première ligne, et faire aussi fortune !...»

L'aimable horoscope de Potier ne devait pas se réaliser. J'obtins, il est vrai, quelques succès, mais quant à madame la Fortune, elle continua son chemin sans ^s'arrêter à ma porte; elle eut tort, car je l'aurais certainement accueillie à bras ouverts.

Comme post-scriptum au récit de Potier, je conterai une anecdote qui prouve à quel point Brunet estimait le talent de ce charmant comédien.

Potier et lui jouaient le rôle de Dasnière en partage. Une personne, un jour, demandait à Brunet un billet pour voir le Sourd : « C'est moi qui joue ce soir, répondit Brunet avec sa franche bonhomie ; à votre place, j'attendrais à demain, Potier jouera. »

Talma lui-même admirait Potier qu'il suivait avec intérêt dans tous ses rôles : « — Je n'ai jamais vu, disaitil, un acteur plus amusant, plus spirituel et plus dis-

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tingué ; c'est un véritable comique de cour, jamais forcé et toujours de bon goût. » — Le grand tragédien, ayant remarqué la perfection avec laquelle se grimait Potier, demanda le secours de son expérience pour bien reproduire la physionomie de Charles VI. La figure de Potier s'épanouissait quand il rappelait celte collaboration restée, disait-il, un de ses plus précieux souvenirs.

Ce fut, on se le rappelle, à partir du jour de la première représentation des Suites d'un mariage de raison que Potier me prit en amitié et voulut bien me donner ses conseils. Une certaine intimité s'établit entre nous, intimité qui dura jusqu'à la mort de ce cher maître, que j'accompagnai à sa dernière demeure.

Nous portâmes son cercueil, de l'entrée du cimetière à la fosse. Le vieux Brunet, malgré les observations qu'on lui fit sur son âge et sur la fatigue qu'il devrait supporter, voulut absolument être admis au nombre des porteurs ; ceux-ci, d'une taille plus élevée que la sienne, lui évitèrent naturellement toute fatigue, mais il « touchait » le cercueil et cela lui suffisait; il lui semblait toucher encore son vieux camarade.

Le lendemain de cette triste cérémonie, je reçus la lettre suivante :

Mon cher Bodffé,

Vous savez qu'hier il a été convenu qu'on ferait élever, par souscription, un buste qui surmonterait le monument de Potier. — Nommés sur-le-cha-np Commissaires, nous croyons qu'il est indispensable que votre nom se trouve parmi les nôtres et que vous nous aidiez dans celte affaire de tout votre zèle et de toute

votre influence. Veuillez donc faire partie de notre commission ; nous comptons à la fois sur votre amitié pour nous et sur votre admiration pour le talent de Potier.

Vos très dévoués camarades,

Charles Desnoyers, Théodore Cogniard, Emile Taigny,Anto. NY Béraud, Sdrville, Gauthier, Briffaut, Ferville.

Je répondis à ces chers amis que je les remerciais d'avoir pensé à moi, que je serais heureux et fier de contribuer à perpétuer la mémoire d'un de nos plus grands artistes. Je me mis aussitôt en campagne et trouvai partout une vive sympathie, ce qui permit de recueillir, parmi les artistes des Variétés, du Gymnase et du Vaudeville, une somme de 1,370 francs.

Le buste de Potier, exécuté et très réussi par le sculpteur Dantan jeune, fut, par suite, placé sur le tombeau de l'illustre comédien.

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