CHAPITRE XXVII
Michel Perrin. — La pièce et le rôle. — Lettre de Mélesville. — Le Capitaine de vaisseau. — Abordage et Combat navaL
Près de quatre années s'étaient écoulées depuis mon entrée au Gymnase, et, à l'exception du Bouffon du Prince dont on connaît l'histoire, j'avais bien eu quelques rôles agréables, mais non ce qu'on appelle un beau rôle., dans une pièce à grand succès ; enfin, une de ces .créations qui posent un comédien en première ligne.
On voulait bien dire que j'étais à la hauteur de tel ou tel artiste d'un talent remarquable;; le public, bienveillant à mon égard, semblait me trouver meilleur que je me trouvais moi-même : ces procédés aimables ne me persuadaient pas. J'avais heureusement le bon sens de méjuger à ma juste valeur ; je savais bien avoir donné quelques preuves d'intelligence en jouant le Pauvre de l'Hôtel-Dieu à la Gaîté ; Caleb, le Charpentier^ le Marchand de la rue St-Denis, aux Nouveautés ; mais il me fallait un véritable succès au Gymnase.
II m'arriva enfin un très beau rôle, dans une char-
mante pièce, Michel Perrin , comédie mêlée de couplets, de Mélesvilleet son frère Du ve^-rier, qui fut représentée pour la première fois le 19 févi'ier 1834.
Cet ouvrage, rempli de situations comiques ou touchantes, est écrit avec un tact, une délicatesse, un esprit adorables. Le principal personnage surtout est posé avec un talent supérieur ; c'est une des phj'sionomies les plus sympathiques qu'on ait jamais rencontrées au théâtre.
Le sujet pourtant offrait aux auteurs de grandes difficultés. Il s'agissait de mettre en scène un curé de campagne, naïf et bon, qui, par suite d'une méprise du secrétaire de Fouché, est enrégimenté, sans s'en douter, dans la police secrète, et ne comprend qu'au dénouement l'odieux métier qu'on lui a fait faire.
La pièce étant un véritable chef-d'œuvre restera longtemps encore au répertoire. Pour guider l'artiste qui voudrait jouer le rôle de Michel Perrin, on me permettra d'en donner ici quelques extraits.
Le couplet suivant, chanté au début de Touvrage, peint à merveille le caractère du brave homme :
#1 Air de Parts et le village.
D'un malade, dès le matin, Quand je soulageais la souffrance, Quand je pouvais obliger un voisin, Tendre la main à l'indigence...
Dans un ménage quand la paix Par mes soins était ramenée...
En bon curé, moi je croyais Avoir bien rempli ma journée!
Ce délicieux naturel est constamment soutenu d'une
façon très habile. On en jugera par la scène où Michel Perrin remplit à son idée la mission dont on l'a chargr, d'interroger trois jeunes gens accusés de conspiration contre la vie du premier consul.
— Ne les effrayez pas, permettez-leur leur grâce..., lui a dit le secrétaire avec un sourire équivoque.
Michel, seul, ilupé fait.
Une conspiration!... des gens arrêtés!... Qu'est-ce que je peux faire clans tout cela? Ah! je comprends... mission de paix, d'indulgence .. ramener la brebis égarée... Au fait, cela rentre dans mes anciennes attributions!... Chut, ce sont eux.
{Entrent les conspirateurs, Jules et deux de ses camarades.)
Jules.
Nous étions vendus!... Mais il n'y a que nous d'arrêtés, les autres agiront... pas un mot!...
Michel, à part.
Pauvres jeunes gens, si je pouvais les trouver innocents... (Haut.) "Mes chers enfants, ouvrez- moi votre âm«; dites-moi t oute la vérité...
Jules, voulant s'éloigner.
Épargnez-nous des discours inutiles.
Michel, se mettant entre eux.
Non, vous resterez! Allons, mes enfants, un peu de confiance... je vous parle comme un père... comme un ami... Mais il est impossible que vous ne vous repentiez pas? La vie d'un homme, jeunes gens, la vie d'un homme! savez-vous ce que c'est, et de quel poids vous alliez vous charger? Qui vous a donné le droit d'en disposer?... S'il était coupable même, qui vous a chargé de le punir?... Un coupable!... eh! mes enfants, la justice humaine elle-même tremble quand il faut le frapper... et Dieu (montrant le ciel). Dieu pardonne!
La scène continue ; le bon curé parvient, en parlant
de leurs mères et de leurs familles, à détourner les jeunes gens du coupable projet qu'ils avaient conçu. Satisfait de ce résultat, il leur ouvre une porte secrète qui donne dans la rue. Resté seul, le bon Perrin s'essuie les yeux en s'écriant avec joie :
« Ah! je suis content de moi... je suis sûr au moins d'avoir rempli les intentions du ministre !... »
L'artiste devra bien se garder de déclamer dans cette scène qui doit être jouée avec la même simplicité, la même bonhomie que tout le reste du rôle.
Jusqu'ici le côté naïf et plaisant du personnage a surtout été mis en relief; la scène dernière le montre dans un accès d'indignation sincère et d'énergique probité. Le pauvre Perrin y apprend qu'il a été, à son insu, employé de la police secrète; il croit que son ami Fouché lui a volontairement fait cette injure, se désespère, et veut partir à l'instant même...
Fouché, Varrêtant.
Mon bon Michel, pardonne... je n'ai jamais pensé... j'étais si occupé... et puis tu voulais être employé sur-le-champ... tu étais décidé à tout faire !...
(Michel, avec noblesse.
Oui, sans doute, j'aurais tout fait!... j'aurais frotté vos appartements... monté du bois... tout ce qu'il y a de plus pénible, tout ce qu'un honnête homme peut faire pour gagner du pain sans rougir, je l'aurais fait! Mais me déshonorer! flétrir quarante ans d'une vie irréprochable !
Fouché, voulant lui prendre la main.
Mon ami!
Michel.
Votre ami ? :
Air du vaudeville des Amazones.
Moi, votre ami!... non, je ne veux plus l'être, El pour jamais je brise tous nos nœuds... Je ne dois plus vous parler, vous connaître. Je veux que rien, en fuyant de ces lieux. Ne me rappelle un jour aussi honteux...
(Comme frappé d'une idée, et tirant de sa foche une bourse qui contient une avance sur ses appointements.)
Dieux! et cet or, dont l'aspect seul m'irrite, Cet or, monsieur, dont je suis indigné... Reprenez-le, reprenez-le bien vite.
Car, Dieu merci, je ne l'ai pas gagné ! [Avec force) îJon, monsieur, je ne l'ai pas gagné !
Il jette la bourse et va pour sortir; mais tout s'explique. Le bon Michel Perrin, qui pardonne, retournera dans sa petite cure de Normandie, car c'est grâce à lui que Bonaparte n'a pas été assassiné.
Perrin.
Mais que je parte tout de suite!