‹ Mes souvenirsChapitre 31 sur 69 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Louis XI en goguettes. — Les ressemblances. — Tautin, le Grand Frédéric ; Gohert, Napoléon I". — Dé jazet, l'École de Brienne. — Gefifroy. — Edmond et la machine infernale. — Le Pauvre Jacques. — Pourquoi je jouai ce rôle.

Louis XI en goguettes vint après le Capitaine de vaisseau.

Cette physionomie m'offrit le moyen de me présenter devant le public sous un aspect tout nouveau ; malheureusement, les auteurs, resserrés dans un petit acte, n'avaient pu développer le caractère du personnage ; et puis, il était dangereux pour moi de créer un Louis XI après le beau drame de Casimir Delavigne, joué d'une manière supérieure par Ligier. — Enfin, je m'en tirai tant bien que mal; on trouva même que je ressemblais beaucoup à l'inventeur de la poste.

Il est convenu d'ailleurs que l'acteur qui représente n'importe quel personnage historique, empereur, roi, ministre, lui ressemble toujours. Ainsi l'acteur Tautin, que j'ai vu jouer le Grand Frédéric, à la Gaité, ressemblait à ce monarque, à s'y méprendre... pour ceux qui ne le connaissaient que par l'enseigne d'un 'débit

de tabac situé au coin des rues du Caire et Saint-Denis.

Gobert, que nous avons vu à la Porte-Saint-Martin représenter Napoléon I" et qui jouait ce rôle avec talent, n'avait rien du physique du grand capitaine, dont la taille était de cinq pieds seulement, tandis que Gobert avait au moins quatre pouces de plus. Cela n'empêchait pas une grande partie du public de s'écrier : « C'est étonnant comme il ressemble à l'empereur ! » — Le costume et le chapeau, oui ; l'homme, non !

N'a-t-on pas été jusqu'à trouver que Déjazet ressemblait à Bonaparte dans V École de Brienne! Elle était charmante, il est vrai, mais ressemblait à l'empereur comme Louis XVIII à Henri IV.

Un seul comédien à Paris a atteint le but, c'est Geffroy de la Comédie-Française qui, grâce à un rare talent pour se grimer, a reproduit les portraits exacts de Voltaire, du cardinal de Richelieu et ëe Marat, aussi frappants que s'ils eussent été détachés des tableaux que nous connaissons.

A propos de ces ressemblances théâtrales, je consignerai un fait très singulier et absolument historique.

Un nommé Edmond, acteur du Cirque Franconi, qui j ouait tous les î^apoléons qu'on représentait à ce théâtre, était, de tous les artistes qui ont joué ce rôle, celui qui approchait le plus de la ressemblance avec le grand homme. Edmond s'était persuadé qu'il était l'empereur, à tel point que, lorsqu'il apercevait, même de loin, un tonneau de porteur d'eau, il s'empressait de rebrousser chemin, craignant quelque machine infernale ! D'après cela» il est à supposer qu'il ne passait jamais rue Saint-

Nicaise, où Napoléon P'' n'échappa à la mort que par miracle.

Il est donc convenu que je ressemblais à Louis XI, comme j'avais dû ressembler à dom Miguel dans le Luthier de Lisbonne.

Je passerai sous silence plusieurs rôles insignifiants que je jouai jusqu'au jour où celui du Pauvre Jacques me fut enfin distribué. Je dis enfin, parce que ce Pauvre Jacques n'arriva à être représenté au Gymnase que par une circonstance tout à fait indépendante de la volonté de M. Poirson, qui avait nettement refusé la pièce écrite par les frères Gogniard pour leur ami Bouffé.

Je les voyais presque tous les jours pendant qu'ils travaillaient à cet ouvrage. Le rôle principal me plaisait beaucoup; il me plaisait au point que je le savais par cœur avant même que la pièce fûtprésentée au Gymnase. Au grand chagrin des auteurs et au mien, tout ce que je tentai auprès de M. Poirson pour l'amener à recevoir cette pièce fut inutile ; il la trouvait mesquine et mal écrite.

Quatre jours se passèrent, pendant lesquels je cherchai à persuader aux Gogniard que tout espoir n'était pas perdu. Mais Théodore, moins patient que son frère Hippolyte, me dit carrément : « J'en suis fâché pour toi, mais nous porterons la pièce au Vaudeville. » L'aflaire en était là, quand M. Poirson me fit dire de venir lui parler au théâtre.

— Êtes-vous à même de voir promptement MM. Gogniard? demanda- t-il.

— Je les vois tous les jours.

— Alors je vous prie de leur dire que nous lirons

Pauvre Jacques après-demain aux acteurs; du reste, ils recevront un bulletin.

Je ne comprenais rien à ce changement subit, dont j'eus l'explication plus tard. Je me rendis sans tarder chez mes amis. Ils avaient la tête montée ; Théodore surtout ne voulait plus entendre parler du Gymnase. Enfin, leur amitié pour moi l'emporta, et la lecture eut lieu. Elle produisit sur les artistes présents l'effet que j'en attendais ; je vis avec plaisir pleurer mes camarades, ce qui était de bon augure pour le succès de la pièce qui fut très grand, comme on le sait.

Mon Dieu! je sais bien que Pauvre Jacques n'est pas un chef-d'œuvre ; mais, quand des auteurs ont le bonheur de peindre des situations émouvantes sans avoir recours à l'adultère, au poison et autres jolis petits moyens qu'on emploie aujourd'hui, depuis les théâtres de mélodrames jusqu'au Théâtre-Français, lorsqu'on parvient à intéresser, à attendrir jusqu'aux larmes une salle entière par des moyens simples et acceptables, on a bien le droit de se croire quelque mérite !

Une chose à remarquer, c'est que ce petit ouvrage a réussi partout en province, quoique joué parfois par des artistes plus que médiocres... — Pourquoi? — Parce que le sujet est sympathique et les situations touchantes ; que, de plus, la plupart des couplets sont remarquables. On en jugera par celui-ci :

Ail- de Téniers.

Depuis vingt aus que je vis d'espéranoes, .J'ai vu venir en mon pauvre réduit

Chagrins^ tourments, misires et souffrances, Besoins affreux... et tout ce qui s'ensuit. Des maux humains j'ai vu toute l'escorte ;

Aussi, maintenant, sans frayeur, Je vais ouvrir quand on frappe à ma porte,

Je n'attends plus que le bonheur.

Et par cet autre, que l'acteur adresse au public :

Air de Préville et Taconnet.

Quand aujourd'hui tout comble mes souhaits, Je crois rêver... je crois entendre dire : Bravo! très bien... nous sommes satisfaits! Et de tous les côtés chacun semble sourire. Mais, par malheur, et c'est là mon effroi, Souvent ma tête et s'égare et s'oublie... Suis-je en délire?... Ah! messieurs, prouvez-moi Que mon espoir n'est pas de la folie!...

Quel motif avait pu décider Poirson à recevoir la pièce de Pauvre Jacques ? — L'histoire est vraiment curieuse.

Scribe venait de lui lire la Pensionnaire mariée, charmante comédie en un acte mêlée de couplets, dans laquelle il me destinait un rôle de vieillard. L'auteur savait bien que Ferville pouvait jouer parfaitement le rôle, mais il pensait que le public, voyant tous les jours cet artiste représenter des pères nobles et des vieillards, ne trouverait dans l'interprétation rien d'original ; le personnage, d'ailleurs, ne demandait pas le beau physique de Ferville; il exigeait, au contraire, un homme de petite taille, à la fois distingué, narquois, spirituel et comique. Scribe craignait, en un mot, que Ferville fût trop intéressant, et que les derniers mots qu'il

adresse au jeune homme aimant la jeune fille qui vient de consentira l'épouser, lui vieillard : « Attendez, je n'ai plus vingt-cinq ans, » produisissent une sensation pénible, tandis que ce danger devait disparaître, croyaitil, avec Bouffé, qui était tout à fait le petit bonhomme rêvé.

M. Poirson m'avait dit plusieurs fois qu'il ne tenait nullement à me voir jouer dans les pièces de Scribe, qui n'avaient aucun besoin de mon appui. Tout autre que lui eût été embarrassé pour éluder le désir de l'auteur, mais le fin matois ne se laissait jamais pi endre sans vert. Il prétendit avoir reçu depuis quelque temps une pièce dont la lecture était fixée au surlendemain, que j'y devais jouer un rôle de vieillard, et qu'il ne serait pas adroit de me présenter au public sous les traits de deux vieillards dans la même soirée, l'un devant infailliblement nuire à l'autre. Enfin, il persuada Scribe qu'il était de son intérêt que je ne jouasse pas dans sa pièce.

Quel diplomate que cet homme à lunettes ! Le plus curieux, c'est que, pour qui ne connaissait pas le mobile qui le faisait agir, son raisonnement paraissait fort juste. Aussi ce bon Scribe tomba-t-il dans le piège, en se rendant aux observations du directeur qui le trom^ pait avec tant d'assurance !

Scribe n'apportant pas la pièce de Id Pensionnaire mariée, Poirson maintenait sa décision contre Pauvre Jacques^ et je perdais l'un de mes plus beaux rôles!

Page 1