CHAPITRE XXIX
Encore M. Poirson. — La piè:e de la Fille de l'Avare. — Bayard. — Paul Duport. — Léontine Fay. — Scribe. — Klein. — La répétition générale et la première représentation. — Le vase d'or ciselé.
On a vu par quelles tracasseries je dus passer pour arriver à jouer le Bouffon du Prince et le Pauvre Jacques. Il y eut une bien autre bataille pour la Fille de l'Avare.
Les auteurs, Bayard et Paul Duport, en donnant cette pièce à M. Poirson, avaient indiqué comme suit la distribution des rôles :
Grandet MM. Bouffé.
Menu Klein.
Isidore Sylvestre.
Charles Allan.
Eugénie M™»* Volnys.
Naiion Julienne.
M. Poirson accepta cetle distribution à l'exception du rôle de Grandet. Il prétendit que le caractère du bonhomme était repoussant, et que le public, habitué à me
voir dans des rôles sympathiques, me verrait avec peine jouer un personnage odieux. Il -ajouta que le voisinage de Léontine, dont le rôle était le plus intéressant de l'ouvrage, m'écraserait infailliblement, qu'il ne pouvait risquer cette partie, et compromettre son acteur; que, d'ailleurs, ma présence dans la pièce était inutile, Klein pouvant très bien jouer le rôle de Grandet, tandis que Firmin remplirait celui de Menu. Les auteurs n'entendirent pas de cette oreille ; ils avaient écrit le rôle principal pour moi, et déclarèrent tenir à me le voir jouer. Ils n'avaient pas affaire à la moitié d'un entêté ; l'entêté tout entier répondit à son tour : « J'aimerais mieux « voir passer la pièce à un autre théâtre que de vous « accorder Bouffé pour Grandet ».
J'ignorais ces débats lorsque je reçus un mot de Bayard, me donnant rendez-vous chez lui pour le dimanche suivant.
J'y trouvai Paul Duport, que Bayard me présenta comme son collaborateur pour la pièce qu'il allait me lire; mais, avant de commencer, ils m'apprirent ce qui s'était passé entre eux et M. Poirson.
Ceux qui ont vu cette pièce comprendront combien je dus être enthousiasmé du rôle magnifique qui m'était destiné. J'y voyais l'occasion de déployer une ampleur, une puissance que je n'avais encore pu montrer jusqu'alors. Je priai les auteurs de ne prendre aucun parti avant que j'eusse un entretien avec M. Poirson. Je tremblais de laisser échapper cette admirable création ; or, Bayard et Paul Duport étaient décidés, si M. Poirson persistait dans sa résolution, à donner leur pièce au Vaudeville, où ils avaient sous la main deux artistes
de talent, M"* Albert et Lepeintre aîné. Aussi, dès le soir même, j'en causai avec M. Poirson, qui, à toutes les bonnes raisons que je lui donnai , me répondit comme aux auteurs: — « Léontine vous écrasera, son rôle est très sympathique, tandis que le vôtre est odieux, et cela ne peut être autrement; les auteurs ont compris que le succès était là, dans l'opposition des caractères du père et âe la fille. Le public souffrirait de vous voir jouer ce personnage ; il ne retrouverait plus son bon Michel Perrin, son touchant Pauvre Jacques !
— Alors, répondis-je, d'après vous, il faut qu'un acteur ne joue jamais Tartuffe, sou» peine de n'avoir représenté que des coquins? D'ailleurs, si j'avais le bonheur de créer le rôle de Grandet, je trouverais moyen, je crois, de le rendre moins odieux que vous le voyez.
Ces débats durèrent plus de quinze jours, car, je l'ai déjà dit, M. Poirson n'était pas facile à vaincre ; ce n'est qu'après avoir compris tout le chagrin que j'éprouverais s'il persistait dans sa résolution, qu'il s'écria :
— Vous y tenez à ce point ? Puisqu'il en est ainsi, vous jouerez le rôle, mais vous vous en repentirez, c'est moi qui vous le dis !... Je sais bien ce qui vous charme, ce qui vous aveugle dans cette composition, c'est surtout la scène de désespoir après le vol ?
— Je m'aveugle peut-être, mais, en effet, je vois là une scène très dramatique où l'acteur doit épouvanter et intéresser en même temps le spectateur; c'est, en un mot, une scène plus large que celles qu'on a présentées au public du Gymnase jusqu'à ce jour.
— Voilà précisément pourquoi je redoutais de vous voir jouer ce rôle ; j^ suis convaincu que si vous ne
MES souvENras. 187
faites pas rire dans cette scène, vous ne rendrez pas l'idée des auteurs et vous nuirez au succès de l'ouvrage. »
Il y avait, dans ces paroles, de quoi m'égarer, d'autant plus que M. Poirson passait, ajuste titre, pour le plus habile directeur de Paris.
Je l'avais entendu souvent donner d'excellents conseils; j'osai pourtant, cette fois, ne pas tenir compte de son opinion. A la vérité, c'était en tremblant que je faisais tout l'opposé de ce qu'il m'avait conseillé, c'està-dire qu'au lieu de faire de Grandet un homme dur, bourru et même brutal, j'étais convaincu (surtout après avoir relu plusieurs fois Eugénie Grandet, ce chefd'œuvre de Balzac, dans lequel les auteurs ont puisé le sujet de leur pièce), j'étais convaincu, dis-je, que je devais plutôt lui donner la physionomie et les allures d'un faux bonhomme, d'un fînassier, afin qu'on ne se méfiât pas de ses petites infamies. Je pensais aussi qu'en mettant en relief sa tendresse pour sa fille, je le rendrais moins odieux et presque intéressant dans quelques passages de la pièce.
Bayard et Duport étaient de mon avis, mais M. Poirson ne cessait de dire pendant les répétitions : « Prenez « garde, messieurs les auteurs : je ne vois pas du tout le « rôle joué de cette façon, et je crois que, dans votre « intérêt, vous avez tort d'encourager Bouffé à suivre « cette route. » — Ces messieurs tenaient bon. Quant à moi, j'étais toujours sur la branche', me disant : « Si Poirson avait raison pourtant ? Si je me trompais '( ainsi que les auteurs ?» — Cette incertitude me préoccupait au point que je ne dormais plus.
■188 MKS SOUVENIRS.
La Irépétition générale arriva. Nous avions tous, au Gymnase, grande confiance dans le jugement des musiciens de l'orchestre ; ils s'étaient rarement trompés sur le succès ou la chute d'une pièce, ou sur la manière dont les artistes jouaient leur rôle; j'attendais donc avec impatience leur impression. Mais je devais avoir ce jour-là un juge plus compétent encore que mes braves camarades de l'orchestre.
Scribe , que son neveu Bayard invitait aux répétitions de toutes ses pièces nouvelles, se trouvait dans la salle en compagnie des auteurs, de MM. Poirson et Serfbert, de plusieurs artistes du théâtre, et d'un certain nombre d'étrangers ou d'amis qui avaient obtenu la faveur d'assister à cette répétition.
La pièce, fort bienjouée, du reste, par tous les artistes, produisit beaucoup d'effet. Léontine surtout fut admirable en tous points; j'en fus enchanté, mais ce qui mit le comble à ma satisfaction, c'est que Scribe se leva de sa stalle en criant : « Bravo, Bouffé, bravo ! » Les musiciens suivirent son exemple, ainsi que tous les assistants, et cela après la scène de désespoir de ce malheureux Grandet, que j'avais rendue le plus dramatiquement possible et sans faire rire, — au contraire...
Je venais donc de gagner mon procès contre M. Poirson. En sortant de scène, je le trouvai dans la coulisse; il me reçut, pour ainsi dire, dans ses bras : « Bravo, mon cher ami, dit-il, je ne savais pas que vous jouiez la tragédie : c'est magnifique ! »
N'y avait-il pas de quoi tombera la renverse, en entendant parler ainsi celui qui m'avait vu répéter trente fois, et qui, la veille encore, me blâmait de prendre le
rôle de cette façon ?... — C'est magnifique ! — J'aurais pu lui répondre « et pas cher », mais j'étais trop heureux pour me souvenir, à ce moment, de ses vaines promesses d'améliorer ma position.
La première représentation de la Fille de V Avare eut lieu le 7 janvier 1835, avec le même succès que la répétition générale.
Ce jour-là, Klein, qui jouait le rôle du notaire, me donna une nouvelle preuve de son amitié, devant le public même, pendant ma scène de désespoir.
II est utile de donner ici quelques mots de cette scène, pour bien faire comprendre le trait de bonne camaraderie de cet excellent Klein.
Grandet, dan% la coulitte, criant Au secours! au secours! — Nauon? Xanon?
Menu, à Nanon.
Quel est ce bruit?
Nanon, effrayée.
C'est not' maître!
GiîANDET, montant l'escalier, entre par la petile por:e du (on l.
Nanon? Nanon?...
Menu, allant à lui.
Que se passe-t-il?
Grandit, la figure bouleversée, Us cheveux en désordre, ne reconnaissant pas Menu, le prend au collet en lui faisant tourner le dus au public.
Hein? qui êtes-vous? que demandez-vouî?
C'est alors que Klein, profitant du bruit qui se produisait dans la salle, me dit à voix basse :
— Ne te fatigue pas trop ; ta physionomie est superbe !
Etait-ce assez gentil ? et ne serait-il pas à désirer que tous les comédiens fussent pétris de la même pâte que cet artiste, qui n'était jamais plus heureux que quand il voyait ses camarades obtenir du succès?
Il y a, au premier acte, une scène de comédie simple et vraie. Cette scène, que je jouais avec Klein, est celle qu'on appelait au Gymnase la scène des pièces de six liards. Nous pouvions sans vanité nous attribuer une part de collaboration dans le dialogue de cette même scène, car, au bout de quelques représentations, corrigée et augmentée de traditions, elle ne ressemblait plus à celle de la brochure.
Ce bon Klein manquait rarement de me dire, quand nous étions rentrés dans la coulisse : — « Notre scène a « bien marché ; elle a produit beaucoup d'effet ! Je n'y « fais pas le principal personnage, mais tune pourrais « pas la jouer tout seul. Es-tu content ? f ai-je bien « servi ? »
Oh ! brave ami, combien de fois je t'ai regretté, comme homme et comme artiste !...
Les directeurs me firent une galanterie à l'occasion du succès de la Fille de V Avare. Ils m'offrirent une tasse à bouillon, en argent doré, avec cette inscription : «^ M. Bouffé, l'administration du Gymnase drainatique, n — Je conserve cette tasse à côté de précieux souvenirs que nos enfants conserveront à leur tour.