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CHAPITRE XXX

Histoire du Gamin de Parit. — Vanderburch, M. Poirson, BayarJ. — Voyage à Montalet. — Lecture, récejition et représentation de la pièce au Gymnase. — Le rôle de Joseph.

Un jour du mois de novembre 1835, sortant de la répétition, je rencontrai Vanderburch... Le pauvre garçon, dont la figure était bouleversée, m'aborda en me disant qu'il avait bien du chagrin... que sa femme, malade depuis plusieurs mois, se trouvait dans un état qui lui causait de grandes inquiétudes...

— Le plus cruel, ajouta-t-il, c'est que je suis à bout de ressources et ne sais plus où donner de la tète... Il me faudrait écrire un beau rôle pour toi, dans une pièce de quelque valeur ; mais le difficile à trouver, c'est le sujet... Tu n'as pas une idée à me donner?...

— J'ai bien un sujet, dans lequel je vois surtout un rùle que je désire jouer depuis longtemps ; mais je crains ce personnage pour le Gymnase, qui n'a représenté jusqu'à présent que des ouvrages charmants, il est vrai, mais non populaires. Poirson acceptera-t-il mon titre qui serait : le Gamin de Paris? Consentira-

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t-il jamais à mettre une pareille excentricité sur raffiche du Gymnase ?

Nous montâmes chez moi, et je remis à Vanderburch une espèce de plan que j'avais jeté sur le papier.

Quatre jours après, il me rapportait un scénario complet des deux actes, car il s'agissait de deux actes...

Son premier acte me plaisait assez, sauf quelques détails que je lui indiquai, entre autres celui-ci, relatif à la scène où Joseph {le Gamin) fait à sa sœur le récit du sauvetage qu'il vient d'opérer d'un enfant qui se noyait dans le canal Saint-Martin.

— Je pense, dis-je, qu'il serait touchant et original à la fois que le gamin fît ce récit en jouant à la toupie ; voici à peu près ce que je voudrais...

Je jouai la scène ainsi que je la comprenais ; elle plut à Vanderburch au point qu'il l'écrivit à l'instant même.

Quant au second acte, nous n'étions de force, ni l'un ni l'autre, pour arriver au résultat que nous désirions tous deux.

Vanderburch était tout tremblant le jour où il présenta la pièce à M. Poirson.

— Cet homme, disait-il, m'impose tellement avec son air froid et ses grosses lunettes, qu'en sa présence je fais des cuirs.

Or, Vanderburch était un vrai puits de science, ayant brillamment fait l'éducation de plusieurs jeunes gens de grandes familles.

M. Poirson, après lecture de la pièce, répondit qu'il ne pouvait la recevoir, parce qu'il avait en vue un ouvrage dans lequel il me destinait un rôle de jeune ouvrier...

Le pauvre Vanderburch était désespéré ; je lui promis de voir M. Poirson pour lui témoigner le désir déjouer le Gamin.

M. Poirson, plus à l'aise avec moi qu'avec l'auteur, me répondit qu'il n'avait pas confiance en Vanderburch pour un ouvrage important; qu'il lui reconnaissait de l'esprit, beaucoup d'esprit, mais que la pièce présentée péchait par la charpente ; que si Bayard consentait à y travailler, il serait possible qu'il la reçût, mais que le titre devrait, en tout cas, être changé, le mot de Gamin l'effrayant. Cette condition ne m'émut que médiocrement; j'étais certain que Bayard, acceptant la collaboration, la pièce serait reçue et jouée sous ce titre du Gamin...

Bayard habitait alors, à Montalet, une charmante maison appartenant à Scribe ; nous nous y rendîmes le jour même.

Notre temps était mesuré, je jouais le soir à sept heures ; nous 'frîmes donc un cabriolet, attendu qu'à cette époque les locomotives ne poussaient pas encore leurs soupirs en France. Par malheur, le coursier de notre automédon n'était pas un pur sang, mais une pauvre vieille haridelle sur laquelle on eût pu étudier l'anatomie à livre ouvert. Grâce à une assez belle quantité de coups de fouet, une foule d'apostrophes brutales et de noms plus ou moins baroques, tels que Vidocq ! Machabée ! Cosaque ! distribués par le cocher à son cheval fantôme, nous arrivâmes chez Bayard qui, après avoir pris connaissance de la pièce, consentit à y travailler, mais à condition qu'elle serait reçue d'avance par Poirson, exigence compréhensible de la part d'un

auteur qui avait donné vingt pièces à succès au Gymnase.

Nous revînmes enchantés du pas fait, mais M. Poirson, aussitôt informé, ne voulut point revenir sur sa décision première : « Que Bayard termine la pièce et, si elle me convient, je la recevrai. » — De son côté, Bayard, piqué, déclara ne vouloir travailler qu'à coup sûr... Vanderburch désespéré me dit : « Il n'y a que toi qui puisses décider Bayard, allons lui faire une nouvelle visite. »

Ce fut seulement après cinq ou six voyages à Montalet que l'affaire fut décidée, voyages dont je supportai les frais, le porte-monnaie de Vanderburch lui étant devenu tout à fait inutile. Il disait lui-même en plaisantant : « Ah ! mon pauvre Bouffé, il y a un crêpe à la marmite ! » — La phrase n'est pas des plus poétiques, mais elle peint bien la situation d'un ménage qui ne roule pas sur l'or...

Le jour de la lecture du Gamiti, un in^dent nouveau fut soulevé par Ferville, à qui le rôle du général était destiné. Bayard avait à peine lu le dernier mot de la pièce, que Ferville se leva en disant : « Je sais que, d'après les termes de mon engagement, je n'ai pas le droit de refuser un rôle, mais je ne jouerai celui-ci que si l'on m'y contraint. » — Et il sortit.

Le général ne paraissait qu'au second acte, il est vrai, mais quel second acte! et quel beau rôle!... Je vis le moment où M. Poirson, qui n'accordait cependant à personne de refuser un rôle, allait céder au désir de l'estimable artiste : il proposa même à Bayard de remplacer Ferville par Monvai, qui certes n'était pas sans

intelligence, mais qui ne possédait aucune autorité sur le public. Il est probable que M. Poirson comprenait à merveille l'importance du rôle, mais il pensait sans doute que la présence de Julienne, d'Eugénie Sauvage, de Klein et de Bouffé, suffisait pour assurer le succès de l'ouvrage. Il m'avait dit souvent : « Je n'ai pas besoin de vous entourer de mes meilleurs artistes, votre nom suffît. » — Cela était flatteur pour moi, mais je préférais de beaucoup me trouver à côté d'artistes dé talent. . .

Quant à la pièce, le premier acte était rempli de détails très amusants, très naturels, et présentait les personnages, Joseph surtout, sous un aspect très sympathique ; mais le second était touché de main de maître ; on sentait là l'habileté de Bavard. On a dit qu'il n écrivait pas ; je n en sais rien, mais peu d'auteurs charpentaient une pièce comme lui.

Pour mon compte, j'étais désespéré de ne pas voir Ferville jouer le rôle du général; Bayard, de son côté, ne voulut pas entendre parler de Monval. Je priai, suppliai notre camarade d'accepter son rôle, ne le jouât-il que dix fois, pour établir le succès qui, sans lui, devenait problématique... Enfin, autant pour me faire plaisir que pour ne pas se fâcher avec Bayard, qui lui avait donné plusieurs beaux rôles, Ferville consentit à être des nôtres... On sait le succès qu'il obtint dans ce personnage; il y était magnifique ; je n'ai jamais rien vu de plus vrai au théâtre!...

Le Gamin de Paris fut représenté pour la première fois le 30 janvier 1836, et, lorsque je quittai le Gymnase pour entrer aux Variétés, en 1844, il avait été joué trois cent quinze fois.

A la centième représentation, M. Poirson fit frapper une médaille, comme souvenir de ce succès... C'était la première fois qu'une pièce atteignait cent représentations consécutives, ce qui paraîtrait aujourd'hui un enfantillage à côté de la Fille de M^^ Angot et du Tour du Moyide, qui ont quintuplé ce chiffre.

Huit médailles en or furent ainsi distribuées : deux à MM. Serfbert et Poirson, deux aux auteurs, une à Ferville, une à la bonne Julienne, une à M"'' Eugénie Sauvage, et une au Gamin...

Mais une mesquinerie vint gâter le plaisir que nous avions éprouvé en recevant ce souvenir... Pour économiser peut-être deux cents francs, trois médailles en argent furent données à Klein, Rhozevil, M"* Uzannaz, deux en bronze à Bordier et Dupuis... Pourquoi cette démarcation?... Est-ce parce qu'ils ne jouaient pas les meilleurs rôles de la pièce? — Ils l'eussent certainement préféré... C'était donc une injustice, car, je l'ai dit déjà, on doit souvent plus d'obligations à l'artiste qui se tire avec honneur d'un petit rôle qu'à celui chargé d'un rôle brillant, rempli d'ordinaire à' effets certains...

J'avais donc remporté une victoire complète et j'en étais doublement heureux, pour Vanderburch d'abord, qui allait pouvoir donner à sa chère malade toutes les douceurs que son état réclamait ; et pour moi ensuite, pendant si longtemps en lutte avec le général Poirson, difficile à vaincre et surtout à convaincre!...

Nous faisions salle comble tous les soirs. M. Poirson était d'une humeur charmante, et cela se comprend.

Pendant la confection du Gamin, Vanderburch m'avait répété bien souvent : « Tu es de la pièce, puisque

ta m'as donné le sujet. Bayard touchera la moitié des droits; nous toucherons l'autre moitié à nous deux. » — Je n'y voulus pas consentir, bien qu'à cette époque je n'eusse pas mille francs d'économie. La seule condition mise à mon refus était que, l'ouvrage représenté, Vanderburch me donnerait, trois fois par semaine, un billet de deux places.

Orî sait que l'auteur de toute pièce affichée a le droit de signer un certain nombre de billets. Eh bien ! je suis fâché de le dire, Vanderburch ne se souvint pas de notre convention et ne m'offrit jamais une place!... Mais j'étais si enchanté déjouer ce rôle adorable, que je ne pensai pas une minute à lui adresser le reproche qu'il méritait.

La part des droits d'auteurs touchés par Vanderburch, tant pour Paris que pour la province, dépassa, de son propre aveu, soixante-dix mille francs. Une partie de cette somme lui servit à acquérir, près d'Orléans, une charmante propriété, à laquelle il donna le nom de Château du Gamin de Paris...

Il n'est pas inutile d'indiquer aux jeunes artistes la manière de jouer le rôle de Joseph.

Ce titre du Gamin de Paris a égaré presque tous ceux qui ont interprété le personnage. Ils ont confondu l'enfant de Paris, léger, joueur, espiègle, mais plein de cœur, adorant sa famille et respectant la mémoire de son père, mort capitaine, avec le gavroche, le voyou, Vouvreur de portières!... Ils n'ont pas réfléchi que Joseph, apprenti imprimeur, est continuellement en relations avec le prote, le compositeur, qu'il porte les

épreuves à corriger chez l'auteur d'un livre ; que c'est encore lui qui est chargé de soumettre, tous les soirs, l'afflche des théâtres aux régisseurs. Ce garçon coudoie donc, en général, des gens instruits et souvent distingués.

A la façon dont le rôle est écrit, on voit que l'auteur a voulu faire de son gamin une nature très intelligente, pleine de sentiment, de modestie et d'esprit naturel, une nature enfin comme tant d'autres, sorties du peuple pour devenir l'honneur et la gloire de notre pays.

Il est très important pour l'acteur d'étudier avec soin toutes les situations de la pièce, il acquerra de la sorte la certitude qu'il ne doit pas être voyou un seul instant, même dans les gamineries. Qu'on n'oublie pas que Joseph devient Aomme à la fin du premier acte, quand il apprend que sa sœur a été indignement trompée par celui qu'elle aime ; cette transformation subite deviendrait impossible et anti-naturelle si l'artiste avait poussé la gaminerie jusqu'à V excentricité.

Pour faire bien comprendre ce que je désire, je crois bon de donner ici un fragment de la pièce. Je choisirai la scène VI du premier acte, dans laquelle le gamin fait à sa sœur le récit du trait de dévouement qu'il vient d'accomplir — scène indiquée par moi à Vanderburch, et qui produisait chaque soir un grand effet.

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