CHAPITRE XXXI
MM. Poirson et Serfbert. — Ma sœur, Joséphine Gauthier. — Prolongation de mon engagement. — Fausse joie. — Lettre de Poirson. — Désenchantement.
Le 10 janvier 1836 (je m'en souviens comme d'hier), j'étais occupé dans la coulisse à faire mon changement du premier acte, quand M. Poirson vint à moi, d'un air tout aimable, et, me prenant par la taille, me dit : « Voilà un charmant gamin qui, je l'espère, ne fera jamais l'école buissonnière et qui restera avec nous pour remporter de nouveaux succès au Gymnase... Venez donc demain à midi, j'ai une proposition à vous faire.
Je me rendis à l'heure indiquée dans le cabinet de M. Poirson, que je trouvai en compagnie de son associé.
— Je vous ai prié de venir, me dit-il, pour vous parler d'une affaire importante... Nous désirons prolonger votre engagement.
— Nous avons du temps devant nous, répondis-je, puisqu'il me reste près de cin(] ans à fane.
— Enfin, nous vous proposons une prolongation de cinq années, avec trois mois de congé cliaque année (non payés, bien entendu); nous porterons vos jetons à dix francs au lieu de cinq. — Ce nouvel engagement partira du mois prochain... mais les congés ne partiront que du 1" juin 1837.
La générosité de mes directeurs m'éblouissait médiocrement. Voyant mon hésitation, M. Poirson ajouta :
— Voyons, mon cher monsieur Bouffé, je sais que vous désirez depuis longtemps voir sortir madame votre sœur du théâtre de laGaîté, où les ouvrages qu'on y représente la fatiguent beaucoup trop et nuisent à sa santé... Si nous l'engagions au Gymnase?... Qu'en dites-vous?
— Je dis, s'il faut parler franchement, que cette proposition ne me parait pas sérieuse...
— Vous vous trompez ; la preuve, c'est que vous pouvez dire à votre sœur qu'elle débutera au Gymnase par le rôle que vous choisirez vous-même. Quant aux appointements, nous ne pouvons dépasser trois mille cinq cents francs.
L'habile homme croyait que je tomberais dans le piège qu'il me tendait, en refusant des appointements dérisoires, car il savait très bien qu'il est impossible qu'une femme honnête^ qui n'a que ces appointements pour ressources, puisse suffire aux dépenses de toilettes que nécessite un premier emploi. Mais je désirais si ar*demment voir ma pauvre sœur près de moi, sauvée des rôles qui la tuaient, que je n'hésitai pas.
— J'accepte, dis-je, au nom de ma sœur et de son mari.
MES SODVENms. 203
— Eh bien, c'est convenu; je vais donner à Monval les ordres nécessaires pour les débuts de M"* Gauthier. Je pars demain soir pour l'Italie, mais je veux avoir le plaisir de signer votre engagement avant mon départ.
Le lendemain, je me retrouvais en face de mes directeurs. Une voLk intérieure me disait : « Ne signe rien avant que ta sœur soit engagée ! » Mais comment prévoir ce qui devait arriver?... J'eus pourtant le courage de leur dire : « Je suis venu pour signer mon engagement, comptant sur votre parole d'engager ma sœur, mais je crains, je vous l'avoue, que cette promesse ne se réalise pas... »
- Monsieur Bouffé, fit M. Poirson avec dignité, c'est nous dire tout simplement que nous sommes de malhonnêtes gens !...
Par un beau mouvement de délicatesse, je pris la plume, et signai le pacte de quinze années en disant : « Voici la preuve que j'ai confiance en votre parole ! »
Je courus chez Joséphine lui apprendre la bonne nouvelle; cette chère amie me sauta au cou, en pleurant de joie. Nous choisîmes à l'instant ses deux pièces de début. Une Mère, comédie en deux actes, et Estelle^ vaudeville en un acte.
Elle y réussit complètement, fut complimentée par tous ses camarades, par les auteurs, par la presse, et même par M. Serfbert. Ce n'était pas peu de chose que d'obtenir les suffrages de tout ce monde, dans deux rôles créés par Léontine Fay ! Nous attendions avec confiance l'exécution des promesses de M. Poirson, quand la curieuse lettre suivante me parvint :
PMorence, 18 janvier 1836.
Mon cher monsieur Bouffé,
J'apprends à l'instant le charmant succès que madame votre sœur vient d'obtenir dans les deux rôles qu'elle a choisis pour débuter au Gymnase. Ce succès ne m'a pas surpris, je m'y attendais, et c'est précisément ce succès qui devrait vous prouver que l'engagement de M"» Gauthier au Gymnase amènerait de grands chagrins, et pour elle et pour vous. Je ne vois pas le moyen de donner, à cette artiste, une place digne de son talent. M>'« Sauvage est encore engagée pour deux années, et, entre nous, bien entre nous, n'est-ce pas? votre sœur est plus sympathique, plus jolie qu'elle...
Non, ce qu'à Dieu ne plaise, je dise que M"f Sauvage ne possède de grandes qualités, mais j'ai la conviction que madame votre sœur l'effacerait complètement; en bonne administration, nous ne devons pas mettre sous le boisseau une artiste que d'ailleurs le public voit avec plaisir, et que nous possédons encore pour deux années. Renoncez donc, mon cher monsieur Bouffé, à cet engagement qui, je .vous le répète, ne serait pour vous et madame votre sœur qu'une source de chagrins. J'espère que vous comprendrez mes raisons et tous les regrets que j'éprouve de ne pouvoir tenir ma promesse, mais croyez bien que cela est dans votre intérêt.
Croyez aussi à la profonde estime de votre tout dévoué
Delestre-Poirson.
Cette lettre me brisa le cœur; je ne savais comment apprendre cette déception à ma pauvre Joséphine, qui avait éprouvé une si grande joie de son succès et de la cerlitude d'être engagée; pourtant je ne pouvais me tuirc sans risquer de la voir sans engagement, car elle
n'avait plus que quatre mois pour terminer celui de la Gaîté.
Les directeurs de ce théâtre, qui l'aimaient pour son caractère aimable et loyal autant que pour son talent, l'avaient autorisée à débuter au Gymnase, en lui disant : « Nous regretterons beaucoup de vous perdre, mais il s'agit de votre santé, du bonheur de vous retrouver auprès de votre frère, nous ne saurions vous blâmer d'agir comme vous le faites. Seulement, si les conditions de M. Poirson ne vous paraissent pas acceptables, souvenez-vous que nous sommes tout disposés à renouveler votre engagement. »
C'étaient, on le voit, d'honnêtes gens et des hommes de cœur!
A la lecture de la lettre de M. Poirson, ma pauvre sœur fondit en larmes. Je pleurais moi-même, souffrant doublement de n'avoir aucune bonne raison à lui donner pour adoucir sa peine. Elle le comprit, essuya ses yeux, et, s'efforçant d'être calme: — « Que veux-tu, frère, dit-elle, c'est un malheur. Mais je ne veux pas que tu te fâches avec ce monsieur, il te ferait payer trop cher les reproches que nous sommes en droit de lui adresser; je ne veux pas non plus que tu te chagrines, lu as besoin de ta santé pour ta famille. Tu vois... je suis raisonnable, promets-moi de l'être aussi ! . . ))
Chère sœur! elle croyait que je ne devinais pas que, par amour pour moi, elle jouait une douloureuse comédie... Mais elle ne put résister à ce coup de foudre, et tomba malade quelque temps après. Les directeurs de la Gaité tinrent leur promesse, et ce fut pendant
sa convalescence qu'ils renouvelèrent son engagement. — Elle continua donc forcément le métier au-dessus de ses forces qui devait plus tard lui coûter la vie !...
Ainsi le sacrifice que je venais de faire en prolongeant mon engagement, dans l'espoir de sauver ma sœur, n'avait servi qu'à m'en chaîner pour les plus belles années de ma carrière d'artiste, et cela à des conditions plus que médiocres !
Je n'ai jamais eu de bonheur que devant la rampe!...