CHAPITRE XXXII
Une idée de M. Poirson. — Le Muet d'Ingouville. — Les Enfants de troupe. — Les vrais Enfants de troupe au spectacle. — Le bonnet de police. — Épttre à Bouffe, par Arnal. — Le Père Turlututu. — Un mot de Camille Roqueplan.
Une reprise de la Fille de V Avare suivit le Gamin de Paris. Après avoir joué nombre de fois le rôle fatigant de Grandet, je fus pris d'une extinction de voix qui nécessita plusieurs jours de repos.
— Il est bien fâcheux, me dit alors M. Poirson, que vous n'ayez pas un rôle de muet dans votre répertoire, car alors je ne serais pas forcé de retirer votre nom de l'affiche, d'autant plus que vous jouez, paraît-il, fort bien la pantomime.
J'avais été malheureusement à bonne école pour cela, ayant eu deux frères et une sœur atteints de surdi-mudité.
Quoi qu'en pensât M. Poirson, on peut jouer, en effet, un rôle de muet étant enroué, mais quant à la fatigue, elle est beaucoup plus grande que dans un rôle parlé.
Je m'occupai pourtant sans retard de chercher un sujet. Nous bâtîmes bientôt, mon ami Davesne et moi, un scénario en deux actes que nous présentâmes àBayard, qui accepta la collaboration.
C'est ainsi qu'on m'a vu jouer le Muet d'Ligouville, comédie en deux actes mêlée de chant, où je ne chantais pas, bien entendu. Le personnage n'était autre qu'un jeune premier qu'on eût pu comparer à Paul, du célèbre roman de Bernardin de Saint-Pierre. J'ai eu le plaisir d'indiquer ce rôle à la charmante Fanny Essler, qui devait le jouer à l'étranger. •
Le vœu de M. Poirson était donc exaucé ; son acteur pouvait s'enrouer impunément, et, à moins que je ne vinsse à me casser une jambe ou un bras (ce qui eût été très gênant pour jouer la pantomime), on pouvait mettre quotidiennement mon nom sur l'affiche: c'était tout ce que le directeur demandait !,..
Il y a au théâtre, comme ailleurs, des séries singulières; on put croire un moment que j'étais voué à la reproduction du toutes les infirmités humaines.
Scribe me fit, dans César ou le Chien du château, comédie en deux actes, un rôle d'idiot, jeune noble qui a perdu la raison par suite de l'émigration, de la mort de son père et des mauvais traitements que lui ont fait subir les révolutionnaires. Il écrivit encore, pour moi, Clermont ou le peintre aveugle, comédie en deux actes. Je jouais fréquemment le petit bossu de la Maison en loterie et le Pauvre Jacques dont la raison s'égare souvent... Cela fit dire aux journalistes que je me plaisais à représenter l'hôpital sur le théâtre, critique bien injuste, car, je l'ai déjà dit, personne au Gymnase n'avait
le droit de refuser un rôle, sans quoi, grand Dieu ! combien de fois j'eusse profité de la permission !..,
Enfin , un personnage sans aucune infirmité, Trim des Enfants de troupe, comédie-vaudeville en deux actes, de Bayard et Biéville, me fut confié. J'étais enchanté de mon rôle ; j'espérais prouver, dans ce petit troupier, que je pouvais faire autre chose que dans le Gamin de Paris.
On rencontrait, dans l'un et dans l'autre de ces deux rôles, de |la gaieté, du comique et du sentiment. J'ai toujours aimé à vaincre autant que possible les difficultés, je trouvais un certain charme à m'étudier à n'être pas le même ; j'eus le bonheur d'y réussir encore cette fois, du moins ce fut l'avis de Davesne, qui s'y connaissait, et ne me ménageait nullement quand je ne lui plaisais pas.
Je dois à ce sincère et sévère ami, d'avoir étudié des rôles jusqu'à la centième représentation. Savez-vous, jeunes comédiens, en quoi cela est précieux ? C'est que vous ne vous blasez pas, et que, chaque jour, vous trouvez un nouveau plaisir à jouer votre rôle, parce que, chaque jour, vous travaillez à mieux faire. On arrive seulement ainsi à une certaine perfection. Je dis certaine, parce que de grands artistes, tels que Talma, Fleury, Préville, Potier, ont dit que le comédien ne àe\dxi jamais croire qu'il était arrivé à l'entière perfection, et que la vie d'un artiste ne suffit pas pour jouer complètement bien de certains rôles. L'illustre Garrick dit exactement la même chose dans ses Mémoires, en parlant de VHamlet de Shakespeare. Je n'ai certes pas la sotte vanité de me comparer à
ces hommes de génie. Oh ! non , je me connais, Dieu merci, et sais parfaitement que je n'ai jamais été qu'un bien petit bonhomme auprès d'eux ; mais j'oserai pourtant dire qu'à leur exemple je me suis imposé une étude constante de mes rôles; cette étude, je le répète, alvait un grand charme pour moi ; si j'ai obtenu quelques succès, cela a tenu sans doute à la passion, à l'adoration que j'avais et que j'ai encore pour cet art enivrant,
La pièce des Enfants de Troupe, représentée pour la première fois le 16 janvier 1840, eut un très beau succès et fut jouée plus de cent fois.
Il est vrai que M"* Nathalie, Tisserand, Rhozevil et Davesne jouaient leurs rôles avec un vrai talent ; que Klein, le tambour-major joli-cœur, et Julienne dans la prétentieuse Lodoïska, étaient tous deux adorables de comique, de naturel et surtout de bon goût.
Les enfants de troupe du 4^ léger, accompagnés de la vivandière et d'un sergent-major, assistèrent un soir à la représentation de cette pièce. Ces braves enfants riaient, pleuraient, applaudissaient et s'identifiaient si bien avec la situation qu'il leur semblait voir l'un des leurs s'agiter sur le théâtre. Quel bon public ! La vivandière et le sergent-major essuyaient fréquemment leurs larmes, ainsi que les petits troupiers qu'ils étaient chargés de surveiller. Toute la salle prenait plaisir à voir la joie des enfants placés en évidence, car M. Poiron avait bien fait les choses, en envoyant vingt-cinq places de première galerie au colonel.
Quelques jours après, je vis arriver à la maison deux bonshommes d'une douzaine d'années environ, en uniforme du 4* léger, régiment qui occupait 8*rrs la ca-
serne de la Nouvelle-France, située Faubourg-Poissonnière.
— Monsieur Bouffé est-il chez lui ? demanda l'un des troupiers en herbe,
— C'est moi, dis-je, que me voulez-vous, mon enfant ?
— Oh ! mais non, ce n'est pas vous qui êtes le Trim de l'autre soir; il est bien plus jeune que vous...
On n'est pas pour rien comédien ; je pris à l'instant mon allure de petit soldat, en prononçant ces quelques mots de mon rôle :
« Voyez-vous, mademoiselle, les bombes, ça passait par-dessus ma tète, j'avais pas la taille, v'ià pourquoi les anciens m'appelaient quarante-huit pouces... • *
— Ah ! oui, s'exclama l'enfant, je vous reconnais à votre voix à présent ; puisque c'est vous, nous pouvons faire notre commission. Les camarades nous ont chargés de vous prier d'accepter ce bonnet de police...
Et, déchirant le papier qui l'enveloppait, il me présenta son charmant cadeau, orné d'un B et de ces mots brodés au-dessous :
« Les enfants de troupe de la Nouvelle-France à celui du Gymnase. »
Cette couronne en valait bien une autre. Je ne saurais dire combien je fus touché de l'hommage naïf qui m'était ainsi rendu ! Le souvenir de cette scène est resté dans mon cœur comme un des plus doux de ma vie !
Ce fut pendant cette même année 1840, que mon excellent camarade Arnal m'adressa son Epitre à Bouffé, dont;^ici les premiers vers :
Bouffé, dans le transport dont mon âme est saisie, Je mêle à mon hommage un peu de poésie; C'est pour toi seul, ami, que je me fais auteur, Accueille en souriant ma muse d'amateur.
Mais, je ne transcrirai pas la suite, l'amitié d'Arnal l'a entraîné trop loin dans les éloges qu'il rae prodigue '.
L? Père Tarlututu, vaudeville en un acte de Dubois- Davesne, succéda aux Enfants de Troupe.
Ce bonhomme centenaire était en complète opposition avec le jeune soldat que je venais déjouer. Le lôle, très joliment écrit et encadré dans une action intéressante, plaisait par sa gaieté, son esprit, sa philosophie.
« Voyez-vous, disait-il quelque part, le souvenir, c'est la fontaine de Jouvence .. Si vous saviez quel charme je trouve à ressusciter tout le passé! Ça m'arrive souvent... Je recompose mon jeune âge... je le regarde faire, et il m'amuse encore, de loin, il est vrai, mais il m'amuse... On aura beau dire du mal de la vie, telle qu'elle est, c'est encore une chose bien inventée, et l'on sera longtemps avant de trouver mieux. »
Deux couplets achèveront de faire connaître le caractère de ce charmant personnage. Le premier prouve sa bonne humeur inaltérable :
Air de Ninon chez M"" de Sévigné.
Gaîment je fournis ma carrière.
Et n'en vois pas encor le bout; Tant mieux, la vie a de quoi plaire, Et vous le voyez j'y prends goût.
A son banque^ joyeux convive,
1. Cette épître se trouve dans les Boutades en vers d'Arnal, éditées par Dentu.
Je dis : en vain nous vieillissons, Un siècle passe, un autre arrive, Eh bien, tant mieux, recommençons, Je le veux bien, recommençons!.,.
Le second affirme sa philosophie tout aimable :
Air : Du château de mon oncle.
De grands progrès notre siècle se vante, Mais du nouveau vainement est cherché, Le monde reste, enfin, quoi qu'on invente, Le vieil habit, sans cesse retouché.
Malgré les vœux de plus d'un philosophe. Il est le même, hélas! quoique divers, On ne fait rien que retourner l'étoffe. J'ai vu l'endroit... et vous voyez l'envers.
Lorsque je jouai Turlututu aux Variétés, le peintre Roqueplan, que la mort a ravi trop tôt, disait à son frère Nestor en parlant de ce petit centenaire :
— Il me semble voir un tableau de Greuze !
Après ce rôle sympathique, je créai les Merluchons, vaudeville en un acte de Théaulon, N. Fournier et Stephen; VOncle Baptiste^ comédie en deux actes de Souvestre et Davesne, etc.
Le théâtre du Gymnase marchait de succès en succès, quand le char de ses triomphes se trouva tout à coup enrayé.